L'histoire de l'avortement est intimement liée à celle de la lutte pour les droits des femmes. Avant la dépénalisation et la légalisation de l'interruption volontaire de grossesse (IVG), les femmes étaient souvent contraintes de recourir à des méthodes clandestines dangereuses, voire mortelles. Parmi ces méthodes, l'utilisation d'aiguilles à tricoter est devenue un symbole poignant de la désespérance et des risques encourus par les femmes privées d'un accès sûr à l'avortement.
L'Avortement Clandestin: Un Fléau Sanitaire et Social
Avant la loi Veil du 17 janvier 1975, qui a dépénalisé l'avortement en France, les femmes qui souhaitaient interrompre une grossesse non désirée étaient confrontées à un choix cruel : mener à terme une grossesse qu'elles ne pouvaient ou ne voulaient pas assumer, ou recourir à un avortement clandestin, souvent pratiqué dans des conditions sanitaires déplorables.
On estime alors à 500 000 le nombre d'avortements clandestins par an en France. Une par jour en moyenne en mourait chaque année, des milliers en ressortaient stériles, mutilées, parfois traumatisées, mais libérées d'une grossesse non désirée.
Ces avortements étaient pratiqués par des "faiseuses d'anges", souvent sans formation médicale, qui utilisaient des instruments rudimentaires et dangereux, tels que des aiguilles à tricoter, des sondes urinaires, des cintres ou d'autres objets ménagers détournés de leur usage initial.
Les Risques de l'Avortement Clandestin
Les risques liés à l'avortement clandestin étaient multiples et graves :
Lire aussi: La pilule du lendemain après une IVG
- Infections et septicémies: Le manque d'hygiène et l'utilisation d'instruments non stérilisés pouvaient entraîner des infections graves, voire mortelles. Line Renaud s'est confiée sur un avortement qu'elle a vécu dans les années 1940. "Je me souviens d'une aiguille à tricoter. Je suis revenue à la maison, et là, j'ai commencé une septicémie".
- Hémorragies: La perforation de l'utérus ou d'autres organes pouvait provoquer des hémorragies importantes, mettant en danger la vie de la femme.
- Stérilité: Les lésions causées à l'utérus ou aux trompes de Fallope pouvaient entraîner une stérilité définitive. Line Renaud, après son avortement clandestin, l'actrice a appris par son médecin qu'elle ne serait jamais mère : "Il m’a fait un curetage sur la table de la salle à manger. C’est là où j’ai découvert que je n’aurais jamais d’enfant".
- Traumatismes psychologiques: La peur, la douleur et la culpabilité pouvaient laisser des séquelles psychologiques durables. Une femme en 1975, France Culture "On m’a laissé le fœtus pendant deux jours dans la clinique. Dans le bidet. Ça m’a complètement traumatisée. D’ailleurs j’ai fait une dépression pendant six mois qui ont suivi, j’étais complètement retournée".
Jacques Oréfice, gynécologue obstétricien, témoigne : "J’ai été témoin des terribles conséquences d’un avortement clandestin. Une femme d'environ 35 ans, déjà mère de trois enfants, s’était fait avorter avec des aiguilles à tricoter par une "faiseuse d’anges". Elle a été admise aux urgences où elle est décédée d’une septicémie sous mes yeux. Ça a été un des moments les plus marquants de ma vie et cela a fait basculer mes hésitations et mes réticences. Depuis, je n’ai plus eu d’état de conscience."
L'Aiguille à Tricoter: Un Symbole de Désespoir
L'aiguille à tricoter est devenue un symbole de l'avortement clandestin en raison de sa disponibilité et de sa facilité d'utilisation. Cependant, son utilisation était extrêmement dangereuse, car elle pouvait facilement perforer l'utérus et provoquer des infections graves.
Laia Abril met en lumière les dangers des avortements pratiqués hors du cadre légal. Pour illustrer cette triste réalité, la trentenaire a choisi une description clinique, aussi bien pour les objets qu’elle donne à voir que pour les textes qui les accompagnent. La couleur sépia de ses photos n’empêche pas de ressentir la froideur du métal acéré de cette panoplie d’instruments ayant servi à pratiquer des avortements clandestins tout au long des XIXe et XXe siècles. Il n’y a qu’à observer attentivement cet autre cliché représentant une coupe sagittale d’un bassin de femme dans lequel a été introduite une aiguille à tricoter par le vagin. Une méthode ancestrale et « potentiellement mortelle », est-il rappelé.
Malgré les risques, de nombreuses femmes ont eu recours à cette méthode désespérée, faute d'alternatives.
La Lutte pour la Dépénalisation et la Légalisation de l'Avortement
Face à ce fléau, des mouvements féministes et des personnalités engagées se sont mobilisés pour réclamer la dépénalisation et la légalisation de l'avortement.
Lire aussi: Avortement et liberté des femmes en France
Le Manifeste des 343
Un événement marquant de cette lutte fut la publication du Manifeste des 343 en 1971, dans lequel 343 femmes, dont des personnalités publiques comme Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi et Jeanne Moreau, ont déclaré avoir avorté et ont revendiqué le droit à l'avortement libre et gratuit.
Parmi les signataires du Manifeste des 343, il y avait des actrices de cinéma et les femmes de lettres. Nadine Trintignant, Delphine Seyrig et la réalisatrice Agnès Varda ont alors ouvert leurs carnets d’adresses, réussissant à faire signer les plus grandes vedettes comme Catherine Deneuve et Françoise Fabian. Cela représentait un acte particulièrement courageux de la part de ces jeunes femmes que les réalisateurs de films, en majorité des hommes, pouvaient ne plus réengager, brisant ainsi leur carrière. Simone de Beauvoir relança toutes les femmes du monde intellectuel qu’elle connaissait, et sa sœur, l’artiste-peintre féministe Hélène de Beauvoir, signa également.
Elles l'écrivent dans Le Nouvel Observateur, au risque de poursuites pénales allant jusqu'à l'emprisonnement. Des centaines de milliers de femmes avaient alors recours à l'avortement clandestin en France.
Ce manifeste a eu un impact considérable sur l'opinion publique et a contribué à briser le tabou qui entourait l'avortement.
La Loi Veil
La loi Veil, adoptée en 1975, a dépénalisé l'avortement en France, permettant aux femmes d'interrompre leur grossesse jusqu'à la dixième semaine (puis la douzième semaine) dans un cadre légal et médicalisé.
Lire aussi: Tout savoir sur l'IMG
À l’origine, un projet de loi visant à dépénaliser l’interruption volontaire de grossesse porté par Simone Veil, ministre de la Santé sous Valéry Giscard d'Estaing. Tolérée à ses débuts, avec loi Veil du 17 janvier 1975, l’IVG s’est peu à peu juridiquement normalisée jusqu’à intégrer, le 8 mars 2024, l’article 34 de la Constitution.
Cette loi a marqué une avancée majeure pour les droits des femmes et a permis de réduire considérablement le nombre d'avortements clandestins et les complications qui en découlaient.
L'IVG Aujourd'hui: Un Droit Toujours Fragile
Bien que l'avortement soit légal en France depuis près de cinquante ans, ce droit reste fragile et menacé dans de nombreux pays du monde.
Jacques Oréfice témoigne : "Maintenant, l’IVG est complètement rentrée dans les mœurs en France. Il ne se passe pas une semaine sans que je fasse une interruption volontaire de grossesse médicamenteuse. Nous ne sommes jamais à l’abri d’un retour en arrière, on ne connaît pas l’évolution que peut prendre la société. On le voit en Pologne, aux États-Unis, et dans de très nombreux pays du monde".
Des mouvements anti-avortement continuent de militer pour restreindre ou interdire l'accès à l'IVG, et des reculs ont été observés dans certains pays, notamment aux États-Unis et en Pologne.
Par conséquent, il est essentiel de rester vigilant et de défendre le droit à l'avortement, afin de garantir aux femmes la liberté de choisir si elles souhaitent ou non mener une grossesse à terme.
tags: #avortement #historique #aiguille #à #tricoter