Introduction
Avant la loi Veil du 17 janvier 1975, l'avortement en France était illégal et sévèrement réprimé. Cette interdiction a conduit des centaines de milliers de femmes à recourir à des avortements clandestins, souvent dans des conditions dangereuses et traumatisantes. Cet article se penche sur la réalité de l'avortement clandestin en France avant 1975, en explorant les raisons de son interdiction, les méthodes utilisées, les risques encourus et les conséquences pour les femmes concernées. Il met également en lumière les luttes menées pour la dépénalisation de l'avortement et l'importance de se souvenir de cette période sombre de l'histoire des droits des femmes.
Le cadre juridique répressif
En France, l’avortement était un crime depuis un édit pris à la Renaissance. L'article 317 du Code pénal de 1810, ainsi qu'une loi de 1920 réprimant la simple incitation à l'avortement, criminalisaient l'avortement et punissaient sévèrement les femmes qui y avaient recours, ainsi que les personnes qui les aidaient.
La répression s'est intensifiée pendant le régime de Vichy, où l'avortement est redevenu un crime passible de la peine de mort. Entre 1870 et 1975, plus de 11 660 personnes ont été condamnées pour avortement, qu’il s’agisse de femmes ayant eu recours à l’IVG ou de celles qui les avaient aidées. Même après la Libération, cette répression a perduré, avec plus de 5 000 affaires d'avortement clandestin jugées par les tribunaux en 1946.
Les raisons de l'interdiction
L'interdiction de l'avortement était motivée par des considérations morales, religieuses et démographiques. Les politiques natalistes, visant à augmenter la population française après les pertes de la Première Guerre mondiale, ont renforcé la criminalisation de l'avortement. L'avortement était perçu comme un acte immoral, contraire aux valeurs familiales et religieuses dominantes, et comme une menace pour la stabilité sociale.
Les méthodes d'avortement clandestin
Face à l'interdiction, les femmes étaient contraintes de recourir à des méthodes clandestines, souvent dangereuses et pratiquées dans des conditions insalubres. Ces méthodes incluaient :
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- Les "faiseuses d'anges" : Ces femmes, souvent sans formation médicale, pratiquaient des avortements à domicile, en utilisant des techniques rudimentaires et dangereuses.
- Les méthodes instrumentales : Les femmes utilisaient des objets tels que des aiguilles à tricoter, des sondes, ou des morceaux de métal pour tenter d'interrompre leur grossesse, avec des conséquences souvent dramatiques. Xavière Gauthier énumère : aiguille à tricoter, baleine de parapluie ou de corset, épingle à cheveux, bigoudis, scoubidous, tuyaux d’aquarium, piques, tuyaux de perfusion (achetés au marché noir), ciseaux, fourchettes, branches d’arbres, tiges de lierre ou persil, os de poulet, fil de fer, fil électrique, bout de bois, stylo Bic…
- Les substances abortives : Certaines femmes ingéraient des substances toxiques, comme du persil bouilli ou d'autres décoctions, dans l'espoir de provoquer une fausse couche, avec des risques d'empoisonnement et de complications graves. Marcelle Marquise, avignonnaise, raconte à "ici Vaucluse" avoir avorté illégalement deux fois dans la Drôme, dans les années 60. Enceinte à 24 ans, cette mère de déjà cinq enfants a décidé de se débrouiller seule pour avorter en cachette. "J'ai fait bouillir du persil, il a macéré et j'ai bu. Trois jours plus tard, le bébé partait, le fœtus s'en allait", raconte-t-elle.
- Le recours à l'étranger : Les femmes les plus fortunées pouvaient se rendre dans des pays où l'avortement était légal, comme l'Angleterre, les Pays-Bas ou la Suisse, mais cette option restait inaccessible pour la majorité. Anne-Marie Cardon, 88 ans aujourd'hui, s'est confiée à "ici Normandie Rouen", sur sa propre expérience en Hollande : "À Paris, il y avait je ne sais pas combien d'autocars, les uns derrière les autres. C'était terrible pour moi. J'ai vécu la souffrance des femmes. Il n'y avait que des Françaises dans les cliniques, les salles étaient remplies de femmes."
- La méthode Karman : À partir des années 1970, la méthode Karman, pratiquée par des médecins ou internes complices, a réduit la prise de risques. Il s’agissait d’aspirer le contenu de l’utérus à l’aide d’une canule et d’une seringue.
Les risques et les conséquences
Les avortements clandestins étaient extrêmement dangereux pour la santé des femmes. Les risques incluaient :
- Les infections : Les conditions insalubres et le manque d'asepsie entraînaient des infections graves, telles que la septicémie, qui pouvaient être mortelles.
- Les hémorragies : Les manipulations instrumentales pouvaient provoquer des hémorragies importantes, mettant en danger la vie des femmes.
- Les perforations utérines : L'utilisation d'objets pointus pouvait entraîner des perforations de l'utérus, nécessitant une intervention chirurgicale d'urgence.
- La stérilité : Les complications liées aux avortements clandestins pouvaient entraîner la stérilité.
- Le décès : Chaque année, environ 300 femmes mouraient des suites d'un avortement clandestin.
Au-delà des risques physiques, les avortements clandestins avaient des conséquences psychologiques importantes pour les femmes. Elles vivaient dans la peur d'être découvertes et condamnées, et pouvaient ressentir de la culpabilité, de la honte et du traumatisme. Huguette Hérin, 86 ans, raconte, elle, à "ici Maine", s'être jetée dans les escaliers du métro pour "se faire mal" et provoquer une fausse couche. "J'ai senti au bout de quelques mètres, comme si mon ventre se coupait en deux". La femme se souvient encore de la réaction traumatisante de son médecin, la traitant de "salope" à son arrivée à l'hôpital. Cette Périgourdine évoque même au micro de "ici Périgord" avoir vécu l'expérience comme un "tsunami" : "parce que c'est violent, de toute façon, on ne se fait pas avorter par plaisir, c'est une horreur. C'est une horreur, vraiment."
Les luttes pour la dépénalisation
Face à cette situation dramatique, des mouvements féministes et des médecins engagés se sont mobilisés pour réclamer la dépénalisation de l'avortement. Des associations comme le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) et Choisir ont organisé des manifestations, des campagnes d'information et des actions de désobéissance civile pour dénoncer l'injustice de la loi et revendiquer le droit des femmes à disposer de leur corps.
Marie-Co faisait partie du mouvement féministe Choisir. «Nous étions dans un double mouvement. Le premier mouvement était collectif, porté par l’utopie. Nous avions des rêves et nous savions qu’ils étaient réalisables. Le deuxième mouvement était la libération individuelle. C’était après mai 68, il fallait briser les carcans du monde ancien pour passer à un monde nouveau.» C’est dans ce contexte que la militante, déjà active au sein de la CFDT, décide d’agir en rejoignant Choisir.
Des médecins comme René Frydman ont rejoint le Groupe information santé (GIS), et a lutté notamment pour promouvoir la méthode Karman : une méthode par aspiration simple et peu douloureuse.
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Le procès de Bobigny en 1972, où une jeune fille de 16 ans, Marie-Claire, était jugée pour avoir avorté après un viol, a marqué un tournant dans l'opinion publique et a contribué à faire évoluer les mentalités.
La loi Veil et ses conséquences
Le 17 janvier 1975, la loi Veil, portée par la ministre de la Santé Simone Veil, a dépénalisé l'avortement en France. Cette loi a constitué une avancée majeure pour les droits des femmes, en leur reconnaissant le droit de choisir d'interrompre leur grossesse.
La loi Veil a permis de réduire considérablement le nombre d'avortements clandestins et les décès qui en résultaient. Elle a également permis aux femmes d'accéder à des avortements médicalisés, pratiqués dans des conditions de sécurité et de dignité.
La réhabilitation des femmes condamnées
Le jeudi 20 mars, le Sénat a adopté la proposition de loi visant à reconnaître le préjudice subi par les personnes condamnées sur le fondement de la législation pénalisant l’avortement avant la loi du 17 janvier 1975 relative à l’IVG. C’est une immense fierté pour la Fondation des Femmes d’avoir initié ce combat aux côtés d’historiennes expertes des luttes pour les droits des femmes.
Réhabiliter ces femmes avortées, c’est reconnaître qu’elles ont été condamnées injustement. Réhabiliter et obtenir réparation pour les femmes condamnées, c’est aussi déconstruire les stigmates qui entourent encore trop souvent l’avortement et écrire un autre récit de l’avortement.
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