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Manifeste des 343 : Un demi-siècle de lutte pour le droit à l'avortement en France

Introduction

Il y a plus de cinquante ans, le 5 avril 1971, Le Nouvel Observateur publiait un manifeste retentissant, signé par 343 femmes, intitulé « Je me suis fait avorter », en faveur du droit à l’avortement en France. Ce texte fondateur a marqué le coup d'envoi d'une campagne victorieuse qui a abouti à la loi Veil. En 2021, un nouveau manifeste, signé par 343 « femmes et personnes pouvant vivre une grossesse », a été publié dans le Journal du Dimanche (JDD), réclamant l’allongement des délais de recours à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en France, au-delà de 12 semaines. Cet article explore l'impact du manifeste originel, son héritage et les défis persistants dans la lutte pour le droit à l'avortement.

Le « Manifeste des 343 » : Un acte fondateur

Le « manifeste des 343 » est un appel choc publié en avril 1971 dans Le Nouvel Observateur. Ce texte d'une dizaine de lignes a permis aux signataires de déclarer publiquement qu’elles avaient avorté, un acte alors illégal et considéré comme un délit depuis 1923. Cette prise de position collective a eu un retentissement énorme en France et à l’étranger, marquant un tournant dans le débat sur l’avortement.

L'objectif principal du manifeste était de changer la loi en vigueur. Il fallait que la loi soit manifestement violée pour obliger l’État à réagir. Cette campagne ne s’est pas arrêtée avec le manifeste. En 1973, le « manifeste des 331 médecins » a suivi, dans lequel des médecins déclaraient pratiquer des avortements et affirmaient leur intention de continuer malgré l’interdiction, prenant ainsi un risque considérable.

Parmi les signataires du « manifeste des 343 », on trouvait des personnalités telles que les actrices Jeanne Moreau et Catherine Deneuve, ainsi que les écrivaines Simone de Beauvoir, Marguerite Duras et Françoise Sagan. Ces femmes ont publiquement bravé la loi, contribuant à briser le silence et à sensibiliser l'opinion publique. Simone de Beauvoir elle-même a souligné l'importance de ce manifeste, se demandant si la loi Veil aurait vu le jour sans cette action initiale.

La loi Veil : Une étape décisive

En 1974, Valéry Giscard d’Estaing, nouvellement élu président, a nommé Simone Veil ministre de la Santé. La loi Veil, qui dépénalisait l’IVG avant la fin de la dixième semaine de grossesse, a été votée fin décembre 1974 et promulguée en janvier 1975. Cette loi a marqué une avancée majeure en faveur du droit des femmes à disposer de leur corps et à maîtriser leur fécondité.

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La loi Veil était l’aboutissement d’un compromis et ne doit pas masquer l’intensité des luttes qui l’ont précédée. Avant son adoption, l’avortement était interdit et réprimé par la loi du 31 juillet 1920, qui condamnait également la provocation à l’avortement, la révélation de procédés contraceptifs et la propagande anticonceptionnelle. En 1923, le crime d’avortement a été requalifié en délit.

Simone Veil a joué un rôle crucial dans l'adoption de cette loi. Elle a su trouver un consensus en mettant en avant des arguments pragmatiques, tels que les dangers de l’avortement clandestin et la nécessité de résoudre un problème de santé publique. Son discours à l’Assemblée nationale le 26 novembre 1974 est resté célèbre, soulignant « la solitude et l’angoisse d’un acte perpétré dans les pires conditions » qui touchaient des milliers de femmes chaque année.

L'évolution législative depuis la loi Veil

Depuis 1975, plusieurs lois successives ont permis d'élargir et d'améliorer le cadre de prise en charge de l'avortement en France. En 1982, sous la présidence de François Mitterrand, l’IVG a été remboursée par la Sécurité sociale. En 1993, le délit d’entrave à l’IVG a été créé pour lutter contre les actions des commandos anti-IVG.

En 2001, une loi a été adoptée pour allonger de 10 à 12 semaines de grossesse le délai légal pour avorter et dispenser les mineures d’autorisation obligatoire de leurs parents. La même loi a remplacé la condition de « détresse » par celle de « volonté », reconnaissant ainsi le droit des femmes à avorter simplement si elles ne désirent pas mener leur grossesse à terme.

Plus récemment, en 2014, la loi pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes a supprimé la notion de détresse des conditions de recours à l'IVG et a étendu le délit d'entrave à l'IVG à l'accès à l'information. En 2016, la loi de modernisation de notre système de santé a autorisé les sages-femmes à réaliser les IVG médicamenteuses et a supprimé le délai de réflexion de sept jours entre la consultation d'information et la consultation de recueil du consentement.

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En 2022, la loi visant à renforcer le droit à l'avortement a allongé le délai légal de l'IVG de 12 à 14 semaines de grossesse, a autorisé les sages-femmes à pratiquer des IVG instrumentales en établissement de santé (expérimentation en cours), a permis de réaliser tout ou partie de la procédure d'IVG en téléconsultation et a supprimé le délai légal minimum de réflexion.

Enfin, le 4 mars 2024, la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse a été inscrite dans la Constitution française, faisant de la France le premier pays au monde à constitutionnaliser ce droit.

Les défis persistants et le nouveau manifeste

Malgré ces avancées législatives, le droit à l’IVG reste fragile et continue de faire l'objet de remises en question. C'est dans ce contexte qu'un nouveau « manifeste des 343 » a été publié dans le Journal du Dimanche en 2021, signé par 343 « femmes et personnes pouvant vivre une grossesse ». Ce texte dénonce les obstacles que rencontrent encore aujourd'hui les femmes qui souhaitent avorter et réclame l'allongement des délais de recours à l'IVG en France au-delà de douze semaines.

Les signataires du nouveau manifeste, parmi lesquelles Vanessa Paradis, Béatrice Dalle, Najat Vallaud-Belkacem, Marina Foïs, Alexandra Lamy, Corinne Masiero, Assa Traoré, Caroline de Haas, Audrey Pulvar et Léa Drucker, affirment que « nous n'avons pas encore acquis la propriété pleine et entière de nos corps. Le patriarcat freine nos choix ». Elles soulignent que le délai légal de 12 semaines est trop court et que de nombreuses femmes sont contraintes d'avorter à l'étranger ou illégalement.

Le nouveau manifeste réclame également une meilleure information sur l'IVG et un accès plus facile à cette intervention. Il dénonce les inégalités sociales face à l'avortement, soulignant que les femmes dotées de ressources peuvent se rendre à l'étranger pour avorter dans des conditions sécurisées, tandis que les autres sont privées de leur droit à disposer de leur corps.

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Françoise Picq, historienne du féminisme, souligne que ce nouveau manifeste s'inscrit dans la continuité du « manifeste des 343 » de 1971 et du mouvement #Metoo. Elle estime que ces actions collectives contribuent à libérer la parole des femmes et à faire éclater le silence sur les réalités qu'elles partagent.

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