Introduction
Le XXe siècle a été témoin d'une profonde transformation dans le domaine de la petite enfance, marquée par la professionnalisation des métiers et l'établissement d'une hiérarchie entre les différentes professions. La formation d'auxiliaire de puériculture, officialisée par le décret de 1947, constitue une étape clé de cette évolution. Cet article se propose d'explorer le parcours de formation des premières élèves auxiliaires de puériculture, en s'appuyant sur les archives exceptionnellement bien conservées de l'École de Bron, située en banlieue lyonnaise.
Contexte historique : la professionnalisation des métiers de la petite enfance
Le second XXe siècle est une période charnière dans l'histoire des métiers liés à la prise en charge des enfants. Il s'agit d'une époque de professionnalisation des acteurs de la petite enfance, mais aussi de la mise en œuvre d'une hiérarchie entre ces professions. La formation d'auxiliaire de puériculture, dont le diplôme est institué par le décret de 1947, est une étape importante de cette transition.
Dans le cas français, l’offre de formation double entre les années 1950 et les années 1990, avec 46 écoles en 1955 et plus de 90 en 1992. Alors que ce cursus représente une voie professionnelle majeure pour les filles et les femmes des classes populaires, la formation aux métiers du care est un champ encore inexploré dans l’histoire de l’enseignement technique et professionnel. En effet, les historien·ne·s de l’enseignement se sont davantage penché·e·s sur les formations aux métiers de la confection et du bureau, et l’histoire de l’enseignement des filles s’est encore peu intéressée aux formations courtes à destination des classes populaires, privilégiant les recherches sur l’accès des femmes à l’université, par exemple. En outre, si l’historiographie récente a souligné les enjeux des métiers du care, comme les travaux de Lola Zappi sur les assistantes sociales ou d’Anne Jusseaume sur les sœurs soignantes, le champ de la petite enfance reste encore inexploré. En sociologie, les enquêtes de Beverley Skeggs sur une école de travail social formant des auxiliaires de puériculture, et de Caroline Ibos sur les nounous des squares parisiens, s’intéressent à celles dont le travail consiste à prendre soin des tout-petits. Les travaux de Pascale Garnier et Sylvie Rayna sur l’éducation des jeunes enfants s’inscrivent également dans ce champ de recherche sur le care et la petite enfance. Définie par Pascale Molinier comme l’ensemble des « activités spécialisées où le souci des autres est explicitement au centre », la notion de « travail du care » invite à renouveler les travaux sur le soin, l’attention portée à autrui et la prise en charge des personnes vulnérables.
L'École de Bron : un lieu de formation emblématique
L’École de Bron ouvre en 1948, soit l’année suivant le décret du 13 août 1947 qui établit les diplômes de puéricultrice et d’auxiliaire de puériculture. Créée au sein du foyer départemental de l’enfance du Rhône, qui accueille des enfants de la naissance à l’adolescence, elle forme une centaine d’auxiliaires de puériculture par an, dont la plupart logent à l’internat. Pendant la décennie étudiée, l’École est dirigée par une femme, Madame Fabry, infirmière et éducatrice spécialisée.
La formation dure un an, dont dix mois sont consacrés aux stages pratiques, effectués auprès des enfants du foyer pour la majorité, de jour comme de nuit. En cours théoriques, les élèves apprennent l’anatomie d’un nourrisson, l’accompagnement des mères à l’allaitement, les soins d’hygiène, la nutrition des jeunes enfants, l’éveil, les soins à administrer aux enfants malades.
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Les élèves auxiliaires de puériculture : un profil sociologique
La promotion étudiée, 1951-1952, est composée exclusivement de femmes, bien que la profession ne soit pas féminine dans ses statuts. Si les archives de l’École ne disent rien d’une interdiction pour les hommes de suivre la formation, les registres d’inscription témoignent du caractère exclusivement féminin de cette dernière. Tous les documents administratifs portent la mention « Mlle » et s’adressent à une « candidate », la question du genre féminin est posée comme une évidence. En outre, à cette époque, l’École est dirigée par une femme, Madame Fabry, interlocutrice privilégiée des élèves.
Par ailleurs, l’École précise sa volonté de recruter des femmes « jeunes », et la revue d’orientation professionnelle Avenirs indique en 1953 que l’admission aux écoles d’auxiliaires de puériculture est réservée aux femmes âgées de 18 à 35 ans. À Bron, le règlement ne mentionne pas d’âge limite, contrairement à d’autres écoles, mais l’élève la plus âgée ayant 34 ans, on peut supposer que le recrutement adopte l’âge maximal de 35 ans. De plus, les élèves étudiées sont plus âgées que ce que l’on pourrait supposer. En effet, seulement un tiers des élèves ont moins de 20 ans, près de la moitié ont entre 20 et 25 ans et 7 plus de 25 ans.
Sur les fiches de renseignements, figurent les professions du père et de la mère des élèves. Pour la promotion 1951-1952, sur 43 cases renseignées, huit pères travaillent dans le milieu agricole, huit sont ouvriers, sept employés et six artisans ou commerçants. Dans le cas où les professions ne sont pas indiquées, on observe huit pères décédés et quatre élèves pupilles, un père en invalidité et un sans profession. Du côté des mères, sur les 42 cases renseignées, on compte neuf cultivatrices, quatre employées, trois ouvrières et deux ménagères. Neuf sont indiquées « sans profession » et six sont décédées. Environ un cinquième des élèves sont issu de familles monoparentales, ou ont deux parents décédés ou absents, signe d’une situation modeste. Les élèves des années 1950 sont donc issues des classes populaires ouvrières et agricoles ou des petites classes moyennes, pour celles dont les parents occupent des emplois de bureau.
L'apprentissage des normes affectives et émotionnelles
La formation d’auxiliaire de puériculture invite les élèves à définir leur rôle de professionnelles de la petite enfance en devenir. Incarnant le caractère genré de ce métier, le dévouement apparaît comme une qualité centrale des actrices de la petite enfance. Dévouées, mais aussi « aimantes », « tendres », exerçant leur métier par « vocation », les élèves adoptent les postures et les qualités que traduisent les discours sur leur futur métier. Partir de leur formation permet de questionner l’uniformité des représentations des premières élèves auxiliaires de puériculture au début des années 1950, au moment où s’enclenche le processus de professionnalisation des métiers de la petite enfance.
Central, le souci des autres justifie pour les élèves de cette école d’adopter une posture dévouée, maternelle, presque sacrificielle. C’est là que réside l’un des enjeux majeurs de ce métier de la petite enfance, qui produit et reproduit des normes genrées, et attribue des qualités naturalisantes à celles qui l’occupent.
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Parcours scolaires et expériences professionnelles des élèves
En 1950, l’école primaire est obligatoire jusqu’à 14 ans. Ainsi, l’ensemble des élèves étudiées sont donc censées avoir suivi des cours d’enseignement primaire. Par ailleurs, les taux d’obtention du Certificat d’études primaires (CEP) pour une classe d’âge sont d’environ 50 % au début de notre étude. 26 élèves sur 59 l’ont obtenu en 1950, ce qui correspond à la moyenne observée. Pour caractériser le niveau scolaire des élèves, il est donc plus pertinent d’évaluer les poursuites de scolarisation, les établissements fréquentés après l’école primaire et les diplômes obtenus. Si l’on se penche sur les parcours scolaires des élèves avant l’entrée dans l’École, dix ont suivi des cours en centre ménager ou centre d’apprentissage et sept des cours complémentaires, deux ont fréquenté un collège technique et deux un lycée. En 1950, 14 élèves sur 59 sont en possession d’un autre diplôme que le CEP, cinq d’entre elles ont le BEPC et quatre un CAP. On repère aussi des élèves titulaires de certificats et de brevets spécialisés. Les parcours scolaires des élèves s’effectuent presque exclusivement dans l’enseignement primaire et les diplômes obtenus attestent la réussite de formations professionnelles réalisées dans les écoles nationales professionnelles, en centres d’apprentissage, ou dans des instituts ménagers. Néanmoins, pour la majorité d’entre elles, l’entrée à l’École de Bron constitue la première prolongation après le cycle primaire. Compte tenu de l’âge des entrantes, on constate une interruption des scolarités, durant laquelle les jeunes femmes travaillent.
Sur les vingt-quatre élèves qui indiquent leurs anciennes activités, seize ont déjà travaillé auprès d’enfants ou comme aide à domicile, quatre étaient employées (secrétaire et employée de banque ou de magasin), deux ouvrières, et deux autres travaillaient dans le milieu agricole. Parmi elles, cinq occupaient le même emploi qu’un de leurs parents.
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