La notion de Purgatoire, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, n'a pas toujours existé dans la pensée chrétienne. Son émergence est le fruit d'une longue évolution spirituelle et sociale, marquée par des influences diverses et des interprétations changeantes. Cet article se propose d'explorer cette genèse, depuis les prémices de l'idée de purification post-mortem jusqu'à la conceptualisation du Purgatoire comme un lieu distinct dans l'au-delà.
Les Prémices d'une Purification Post-Mortem
Dès les premiers siècles du christianisme, l'idée que certains péchés pouvaient être rachetés après la mort a germé dans la conscience collective. Cependant, dans le cadre d'une vision dualiste de l'au-delà, opposant radicalement l'Enfer et le Paradis, il n'existait pas d'espace conceptuel pour accueillir un lieu intermédiaire où les âmes pourraient expier leurs fautes. Cette croyance confuse en la possibilité de racheter certains péchés après la mort témoigne d'une intuition que la justice divine pouvait s'exercer au-delà du simple partage entre damnation éternelle et béatitude céleste.
L'Émergence du Terme et du Concept au XIIe Siècle
Il faut attendre la fin du XIIe siècle pour que le mot « Purgatoire » fasse son apparition, marquant ainsi la reconnaissance d'un troisième lieu dans la géographie de l'au-delà. Cette émergence n'est pas un événement isolé, mais s'inscrit dans une transformation plus large des mentalités et des structures sociales. Le Purgatoire émerge dans une révolution mentale et sociale qui remplace les systèmes dualistes par des systèmes faisant intervenir la notion d'intermédiaire et qui arithmétisent la vie spirituelle. Il s'agit d'une période de transition où les systèmes binaires sont remis en question au profit de modèles plus nuancés, intégrant la notion d'intermédiaire.
Une Révolution Mentale et Sociale
L'avènement du Purgatoire est intimement lié à une révolution mentale et sociale qui voit le triomphe du jugement individuel et une redéfinition des relations entre les vivants et les morts. Ce Purgatoire, c'est aussi le triomphe du jugement individuel au sein des nouvelles relations entre les vivants et les morts. La croyance au Purgatoire offre ainsi une réponse aux questions complexes soulevées par la diversité des expériences humaines et la nécessité d'une justice divine qui tienne compte des nuances de chaque existence.
Le Purgatoire et la "Pastorale de la Peur"
L'historien Jean Delumeau a popularisé l'idée d'une « pastorale de la peur » développée au Moyen Âge par l'Église, qui aurait instrumentalisé le concept de Purgatoire pour exercer un contrôle sur les fidèles. Sous influence d’une lecture psychanalytique, l’historien croit déceler une « surculpabilisation » du discours de l’Église, à la fonction à la fois prosélyte (pour « christianiser » en profondeur les masses) et cathartique (pour évacuer les peurs et les angoisses de temps difficiles), mais qui aurait finalement contribué à fragiliser les bases de la chrétienté occidentale. Selon cette perspective, la peur du Purgatoire aurait été utilisée comme un outil de manipulation pour inciter les fidèles à se conformer aux préceptes de l'Église.
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Une Apparition Tardive dans l'Enseignement du Magistère
Il est important de noter que la doctrine du Purgatoire n'apparaît explicitement dans l'enseignement du Magistère qu'à partir du premier concile de Lyon (1245), puis du second (1274) et du concile de Florence (1441), sans même que le mot soit utilisé. Ce dernier est enfin utilisé dans le Décret sur la justification du Concile de Trente (1547), ainsi que dans son Décret sur le purgatoire (1563). Ces enseignements seront repris de nombreuses fois par la suite, jusqu’à la profession de foi du pape Paul VI en 1968 et au Catéchisme de l’Église Catholique. Cette officialisation tardive du concept témoigne de la complexité de son élaboration et de la nécessité d'une clarification doctrinale face aux interrogations et aux controverses qu'il suscitait.
Les Arguments Bibliques en Faveur du Purgatoire
Bien que les mentions du Purgatoire dans la Bible soient moins explicites que celles concernant l'Enfer, certains passages sont souvent interprétés comme des indices de son existence. Le texte le plus important est celui du second livre des Maccabées, qui raconte comment leur chef (Judas Maccabée) fit une offrande importante afin que soit offert à Jérusalem un sacrifice pour le péché des morts, et en tire un enseignement explicite au sujet de la résurrection et de la nécessité de prier pour les défunts. Le Nouveau Testament ne présente pas d’enseignement direct mais donne plusieurs indications implicites, développées par les Pères, le Magistère et les théologiens. Saint Robert Bellarmin invoque ainsi neuf textes témoignant d’une croyance explicite au Purgatoire, parmi lesquels Mt 12, 31-32 ou encore 1Co 3, 10-17. Ces références bibliques, bien que sujettes à interprétation, ont servi de base pour justifier la croyance en un état de purification après la mort.
L'Enseignement Implicite de l'Écriture
Même sans mention directe du Purgatoire, le Nouveau Testament enseigne la nécessité d’une expiation personnelle pour bénéficier du mystère de la Rédemption, et appelle en conséquence à la pénitence en préparation du jugement. Ce contexte qui lie la doctrine de l’expiation à celle de la sainteté et de la justice de Dieu, est à l’origine de la foi au Purgatoire. Ce lien intrinsèque entre la nécessité en vue du salut d’une foi agissante, donc manifestée par des œuvres, et la doctrine du Purgatoire, apparaît en négatif dans les raisons pour lesquelles Luther et Calvin le refusent. Ce sont tout ensemble la possibilité d’une purification (sur terre ou dans l’au-delà) et ses moyens (sur terre : la messe, la confession sacramentelle ; dans l’au-delà : les indulgences, la prière pour les défunts) qu’ils rejettent au motif que la foi seule justifie, par l’efficacité de la seule grâce divine, qui recouvre le péché de l’homme sans le supprimer.
La Loi Paradoxale du Développement Dogmatique
La relative tardivité de l'enseignement du Magistère sur le Purgatoire s'explique en partie par la loi paradoxale du développement historique du dogme chrétien : c’est souvent face à l’erreur que l’Église a été amenée à préciser et expliciter le contenu de la Révélation, sous l’assistance infaillible du Saint-Esprit. C’est ainsi lorsqu’est apparue la nécessité de préciser l’expression de la foi en vue d’une réconciliation avec les catholiques orientaux (conciles de Lyon I, Lyon II, Florence), et plus encore face aux négations protestantes (concile de Trente, Léon X dans sa bulle condamnant Luther) et modernes (condamnation par Pie VI du concile de Pistoie, lettre Ex quo non de saint Pie X) que le Magistère s’est exprimé explicitement sur le sujet d’une purification post-mortem.
Un Article de Foi et de Tradition
La réalité d’un état de purification avant l’entrée au Ciel pour certaines âmes est contenue dans l’enseignement de l’Église dès les origines. La pratique primitive et universelle de la prière pour les défunts dans la pratique de l’Église et dans sa liturgie est un fondement solide du dogme du Purgatoire. On ne prierait pas pour les défunts si les seules fins dernières possibles étaient le Ciel ou l’Enfer (et ainsi la pratique de la prière pour les âmes défuntes est absente du protestantisme). L’enseignement des premiers Pères de l’Église va unanimement dans ce sens bien que l’idée d’une situation intermédiaire et d’une rétribution immédiate ne soient pas encore parfaitement dégagée et comprise au IIIe siècle. Au IVe siècle saint Augustin († 430) enseigne en revanche déjà qu’une purification est nécessaire après la mort pour les âmes demeurées attachées aux biens de ce monde. Il interprète saint Paul (toujours 1Co 3, 16) en parlant d’un « feu purificateur » (« ignis purgatorius »). Saint Grégoire le Grand († 604) parle de même de ce feu purifiant et recommande la prière pour les âmes défuntes, initiant la pratique de faire célébrer trente messes d’affilée à leur intention (le « trentain grégorien », cf. Dialogue IV, 57).
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Le Purgatoire : Invention de l'Église ou Expression d'une Foi Ancienne ?
Si l’on va au-delà du premier regard, tout contribue à montrer le contraire : l’expression tardive du Magistère ne doit pas masquer l’antiquité de la foi dans la nécessité et la possibilité d’une expiation des fautes vénielles après la mort, raison fondamentale et justification unique de la pratique pieuse de prier pour les défunts. L'idée d'un Purgatoire comme invention de l'Église est donc remise en question par l'ancienneté de la pratique de la prière pour les morts, qui témoigne d'une croyance persistante en la possibilité d'une purification post-mortem.
Le Purgatoire comme Progrès
Selon Jacques Le Goff : "Il y a un fait essentiel qui a beaucoup contribué à assurer le succès du purgatoire. Quand on va au purgatoire on est sûr d’être finalement sauvé. Le purgatoire c’est un lieu d’où part un sens unique. Purgatoire : direction paradis ! Pas de régression, on ne peut pas aller rétroactivement en enfer". Ainsi, malgré sa réputation austère et ses épreuves qu’on imagine longues et pénibles, ce purgatoire sauve littéralement les âmes des défunts de la damnation éternelle. Et leur permet d’accéder au paradis malgré les péchés, les erreurs, les errements de leur vie terrestre. Ce progrès était même en son temps une révolution… qui n’était pas sans lien avec l’apparition de l’individu.
La Naissance du Purgatoire au XIIe Siècle : Une Analyse de Jacques Le Goff
Jacques Le Goff établit de manière convaincante que c’est dans la décennie 1170-1180 qu’on voit éclore distinctement la croyance en un Purgatoire faisant nombre avec le Ciel et avec l’Enfer, en tant que l’un des trois lieux où peuvent se retrouver les âmes après la mort. Cette émergence d’un troisième lieu avait été favorisée par l’évolution qu’avait connue dans les siècles précédents la pénitence. Dans l’antiquité tardive, si les péchés graves commis publiquement entraînaient l’exclusion du fautif de l’assemblée chrétienne, et s’il n’était réintroduit qu’après une longue pénitence publique (des années plutôt que des mois) couronnée par un aveu solennel (l’exomologèsis) suivi par une imposition des mains de l’évêque lui redonnant ses droits de chrétien, pour les péchés moins graves ou inconnus on s’en remettait à la miséricorde du Seigneur, en insistant pour que les fidèles (nous sommes tous pécheurs !) pratiquent assidument la prière, l’aumône et le jeûne, qui plaisent à Dieu, apaisent ses courroux, attirent son indulgence et sa pitié. Une fois que se fut répandu pour ces derniers cas, autour du 8ème siècle, l’usage de la confession privée à l’oreille d’un prêtre, il se trouvait que la réconciliation prononcée par ce prêtre suivait immédiatement l’aveu sans qu’il y ait eu la moindre pénitence préalable où puisse s’incarner leur repentir. On prit donc l’habitude d’imposer aux réconciliés d’effectuer ensuite cette pénitence (par exemple un long et difficile pèlerinage pour un acte très grave, quelques prières pour les broutilles) à titre de satisfaction offerte à Dieu. Où iraient, au sortir de la mort, les âmes de ceux qui n’avaient pas eu le temps d’effectuer toute la pénitence due pour un péché grave ? Ce péché grave ne pouvait plus les faire tomber en Enfer, il leur avait été pardonné. Mais le Ciel ne pouvait accueillir aussitôt des pécheurs encore en dette. D’où l’idée du passage par un « feu purgatoire » (ignis purgatorius) ou par des « lieux purgatoires » (loci purgatorii, chez saint Bernard par exemple), qui leur permettrait de finir de payer leur dette, de « purger » leur peine. Même chose pour les péchés trop peu graves pour valoir l’Enfer, mais qu’on n’avait pas confessés et dont on restait redevable. Avec le Purgatorium, tout devient net et clair, et trois décennies plus tard Dante pourra entreprendre dans son poème un voyage en trois étapes égales à travers l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. On est ainsi entré dans un système sans surprise. Un petit nombre de saints, dont la vie chrétienne a été héroïque, va directement au Ciel, au Paradis, pour y jouir du suprême bonheur dans la vision de Dieu. Un (petit ?) nombre de criminels ou hérétiques endurcis souffrira éternellement en Enfer d’être privé de cette vison et de ce bonheur.
Les Indulgences et le Purgatoire
La « communion des saints », affirmée dans le Credo dit des Apôtres, implique qu’entre tous les « saints », c’est-à-dire selon la terminologie du Nouveau Testament tous les baptisés dont la relation à Dieu est vivante (ce qui exclut les pensionnaires de l’Enfer, mais non ceux du Purgatoire), une solidarité existe. Cette solidarité reconnue amena les autorités de l’Église à considérer que celui qui gagnait une indulgence pouvait la transférer à un défunt en Purgatoire pour lequel il priait. Cette évolution est d’autant plus naturelle que le système des indulgences avait pour origine une dispense de pénitence, et que la considération des pénitences encore dues au moment du décès a joué un rôle non négligeable dans le recours à l’idée d’un Purgatoire. L’indulgence appliquée aux défunts pouvait donc raccourcir leur séjour dans ce lieu de tourments purificateurs, et même y mettre fin sans discussion s’il s’agissait d’une indulgence plénière. Entre temps, malheureusement, l’argent s’était infiltré dans les indulgences. En 1215, au 4ème concile du Latran, on avait décidé que ceux qui étaient empêchés par des circonstances décisives de partir en croisade pouvaient gagner la même indulgence plénière en équipant de leurs deniers un croisé pauvre. Dès lors, faut-il encore s’étonner qu’à la veille de la Réforme, le père dominicain Tetzel, quêtant pour les œuvres de l’archevêque de Magdebourg et pour les constructions du pape, ait proclamé qu’à chaque fois qu’une pièce d’or tombait au fond de sa sébile une âme s’envolait du Purgatoire vers le Ciel ?
Le Purgatoire : Lieu ou État ?
Le Goff remarque lui-même que la théologie catholique plus récente ne considère plus le Purgatoire comme un lieu, mais comme un état dans lequel se trouvent les âmes en instance de purification et de marche vers le Ciel.
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Saint Augustin et la Prière pour les Morts
Pour Le Goff, l’un des témoins les plus anciens sur la route qui conduit au Purgatoire est un texte de saint Augustin (354-430) qu’il juge admirable, et qui l’est. Il s’agit d’un passage des Confessions (IX, 34-37) dans lequel Augustin, qui vient de raconter la mort de sa mère Monique et la douleur que cette perte lui a causée, adresse à Dieu, une dizaine d’années après l’événement, une prière que Le Goff reproduit longuement. Le Goff commente ainsi : « La décision de mettre ou non Monique au Paradis, dans la Jérusalem éternelle, n’appartient qu’à Dieu. Augustin est malgré tout convaincu que ses prières peuvent toucher Dieu et influer sur sa décision. Mais le jugement de Dieu ne sera pas arbitraire et sa propre prière n’est ni absurde ni absolument téméraire. C’est parce que Monique a, malgré ses péchés car tout être humain est pécheur , mérité au cours de sa vie le salut, que la miséricorde de Dieu pourra s’exercer et la prière de son fils être efficace. De Purgatoire, comme un lieu où l’on demeure un certain temps, il n’est pas un seul instant question dans le texte d’Augustin. Mais qu’entre l’événement de la mort et l’entrée définitive dans le Royaume, il se passe quelque chose, que ce quelque chose ait à voir avec le péché dont aucun fils d’Adam n’a pu être totalement exempt, que ce quelque chose puisse voir son cours modifié, accéléré, par la prière des vivants et par la mention à l’autel (c’est-à-dire à la messe) de ceux pour qui on prie, que cette prière s’adresse à la miséricorde de Dieu pour qu’il débarrasse le défunt de tout ce qui reste en lui de péché et le rende digne du Ciel, tout cela me paraît clairement présent ici. Ce quelque chose vécu dans un entre-deux, accessible à la fois à la miséricorde de Dieu et à la prière des hommes, et qui débarrasse des derniers liens du péché, n’est-ce pas l’essentiel du « purgatoire » ? Non pas d’un Purgatoire-lieu, lieu de supplices pénaux à subir pour un temps défini, mais d’un purgatoire-processus de purgation qui achève la libération des hommes.
Saint Cyprien et la Prière pour les Défunts
Jacques Le Goff n’avait probablement pas lu la lettre n° 1 de la Correspondance de Cyprien, évêque de Carthage à partir de 248 ou 249 et mort martyr en 258. Cette lettre, adressée aux prêtres, aux diacres et au peuple chrétien d’une petite ville située à quelque distance de Carthage et alors privée d’évêque, traite le cas d’un fidèle de cette Église qui a commis la faute de désigner avant de mourir un prêtre comme tuteur de ses enfants. Cyprien, consulté, rappelle que le concile a décidé « qu’aucun chrétien au moment de mourir ne devrait désigner un clerc pour une tutelle ou une curatelle, et que, s’il le faisait, on ne devrait pas présenter l’offrande pour lui ni célébrer le sacrifice pour son repos. N’est pas digne en effet d’être nommé à l’autel dans la prière de l’évêque quelqu’un qui a voulu éloigner de l’autel les évêques et les ministres de Dieu. Par conséquent puisque Victor, en dépit de la règle énoncée naguère par les évêques réunis en concile, a osé constituer tuteur le prêtre Géminius Faustus, on ne doit pas chez vous faire l’offrande pour son repos, ni supplier en son nom dans l’assemblée de l’Église. ». On constate donc que vers 250 déjà on « présente l’offrande » pour un mort, on « célèbre le sacrifice pour son repos » , on « supplie en son nom dans l’assemblée de l’Église ». La prière pour les morts et la célébration du sacrifice pour eux est dès ce moment une pratique habituelle, et en priver un défunt est une sanction. Et prier pour eux implique évidemment qu’ils sont dans une situation qui rend cette prière signifiante et utile, donc qu’il y a quelque chose à purifier ou à parachever en eux après la mort.
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