Introduction
La gestation pour autrui (GPA), une pratique médicalisée où une femme porte un enfant pour le compte d'autrui, suscite de vives controverses, particulièrement lorsqu'elle se déroule dans des pays en développement. L'Inde, jusqu'à récemment, était une destination privilégiée pour la GPA en raison de la présence de nombreuses cliniques spécialisées, de coûts relativement bas, d'une absence de législation stricte offrant une certaine flexibilité, d'une importante population de femmes disponibles, de la possibilité de réaliser la procédure en anglais et d'une médecine réputée de qualité. Toutefois, le recours à des femmes pauvres, considérées comme vulnérables, soulève des questions éthiques et des débats politiques, médiatiques et académiques. Cet article explore les complexités et les défis liés à l'étude de la GPA en Inde, en s'appuyant sur des recherches de terrain et des témoignages de différents acteurs impliqués.
L'Inde, une destination privilégiée pour la GPA
Jusqu’à récemment, l’Inde était devenue une destination privilégiée de la GPA pour plusieurs raisons :
- De nombreuses cliniques et agences spécialisées.
- Un recours à faible coût (comparé à d’autres destinations comme les États-Unis).
- L’absence de loi qui encadre la pratique et qui donc permet une certaine flexibilité pour les médecins et les parents d’intention.
- Une importante population « biodisponible ».
- La possibilité de réaliser toute la procédure en anglais.
- Une médecine réputée de qualité avec un matériel de pointe.
Difficultés de Mise en Place d'un Terrain de Recherche
Mettre en place une étude de terrain de nos jours en Inde sur une telle thématique s’avère particulièrement difficile. En l’absence d’association, de registre national, les cliniques et agences constituaient un passage obligatoire pour étudier la GPA en Inde. La plus grande difficulté rencontrée fut alors d’obtenir leur accord pour recruter et interroger les parents d’intention et les gestatrices. Des 37 cliniques contactées, et parfois également visitées, 8 seulement ont accepté de m’aider dans ma recherche.
L'Évolution du Contexte Politique et l'Intérêt Croissant
Depuis le développement du marché procréatif sur la scène transnationale dans les années 2000, on observe un intérêt politique, médiatique et scientifique croissant pour la GPA en général, et plus précisément pour celle qui se passe en Inde. Cet intérêt se traduit par une multiplication des documentaires, articles de presse, films et une visibilité croissante des débats, polémiques et controverses sur le sujet.
La fermeture progressive des cliniques semble liée au contexte politique de la GPA en Inde et peut s’expliquer en deux principaux points : un intérêt public et académique croissant et dérangeant, et des changements politiques récents.
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La Réticence des Cliniques et des Acteurs Impliqués
Plusieurs facteurs expliquent la réticence des cliniques à collaborer avec les chercheurs. Tout d'abord, certains médecins ont exprimé une "fatigue de la recherche" de leurs patients, constamment sollicités pour des études. De plus, la nationalité française de la chercheuse a pu limiter la collaboration, en raison de la mauvaise image de la GPA en France et des démarches entreprises par les consulats européens pour dissuader les cliniques de prendre en charge leurs ressortissants.
Les difficultés d’obtenir la collaboration des cliniques, agences et cabinets d’avocats sont également liées aux changements politiques autour de la GPA pendant le terrain. En effet, depuis 2013, l’accès à la GPA a été progressivement restreint, réservé aux couples hétérosexuels avec une infertilité médicale, puis aux couples mariés et aujourd’hui aux couples indiens ou d’origine indienne. Il ne s’agit pas ici de lois mais de propositions successives de loi rédigées par le Conseil indien de la recherche médicale (ICMR) et de notes de cabinet qui accompagnent ces propositions.
Ces restrictions d’accès successives marquent une perte de pouvoir progressive des cliniques dans la gestion de la GPA.
Confidentialité et Tabous Entourant la GPA
Une des raisons évoquées par les médecins est le souci de discrétion et de confidentialité. La GPA est une pratique plutôt cachée. Pour preuve, à Mumbai, il n’était pas toujours évident d’identifier les centres et services de santé qui proposaient la GPA : les flyers, les publicités, les sites internet ne mentionnaient pas ce service de façon systématique. Par ailleurs, à Mumbai surtout, les cliniques, agences, y compris les cabinets d’avocats avaient rarement pignon sur rue : leurs bureaux ou cabinets de consultation se situaient dans des immeubles, dans des centres commerciaux.
La réticence à être interrogé révèle le tabou de la pratique. Le refus des parents d’intention pour raconter leur expérience montre que le recours à la GPA est caché car cela révèlerait l’infertilité du couple, qui est, en Inde, comme dans d’autres pays, fortement taboue, avec une stigmatisation voire un ostracisme social pour les couples, et surtout les femmes, qui sont sans enfant.
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Les difficultés liées au recrutement des gestatrices sont également révélatrices du tabou de la pratique pour les gestatrices elles‑mêmes. Ici, ce n’est pas l’infertilité mais la mise à disposition du corps des femmes pour un autre homme (ou couple) autre que le mari qui pose problème. En effet, louer son utérus est stigmatisant pour les gestatrices indiennes et leur entourage.
Nuances et Perspectives Positives
Malgré ces obstacles, certains parents d'intention et gestatrices ont manifesté un vif intérêt à participer à l'étude, espérant que leur témoignage contribuerait à mieux informer sur la pratique et à changer les perceptions négatives.
Le Cas du Gujarat et d'Anand
Les études et les documentaires où les gestatrices semblent plus accessibles sont celles qui ont été réalisées dans le Gujarat, et plus précisément à Anand devenue la capitale de la GPA en Inde, dans la célèbre clinique de la docteure Patel.
L'Éthique des Affaires vs. L'Éthique Médicale
En l’absence de loi, la GPA est soumise à l’éthique même des médecins mais selon Deonandan et al. (2012b : 744), « l’éthique en jeu est l’éthique des affaires et non l’éthique médicale ». Ces échanges sont cohérents avec la logique entrepreneuriale et commerciale de la GPA.
Réalités socio-économiques des mères porteuses
Contrairement aux idées reçues, les mères porteuses en Inde ne sont pas nécessairement issues de milieux extrêmement défavorisés. Elles reçoivent une compensation financière qui leur permet d'améliorer leurs conditions de vie.
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Principale idée reçue démontée par cette enquête: loin d'être analphabètes, les gestatrices pour autrui rencontrées ne vivent pas dans la misère, loin s'en faut. La majorité d'entre elles reçoivent au moins 10 000 roupies (environ 135 euros) par mois, quand 75% de la population indienne vivait sous ce seuil en 2011-2012.
En effet, les médecins refusent de faire appel aux femmes les plus indigentes, notamment pour des raisons d'hygiène et de santé. En outre, "les femmes qui sont au courant de cette pratique et osent se rendre sur les lieux, informées par le bouche-à-oreille ou les médias, ne sont pas celles qui dorment dans la rue", assure Virginie Rozée au quotidien.
Expérience des gestatrices
L'expérience des gestatrices est globalement positive, bien qu'elles doivent faire face à la lourdeur des traitements et au regret de ne pas voir l'enfant à la naissance. Il est important de noter qu'il n'y a pas nécessairement d'attachement à l'enfant porté.
Dernière idée reçue démontée: "il n'y a pas d'attachement, elles ne veulent pas de l'enfant", écrit la chercheuse. Reste que, malgré une expérience globalement positive, les gestatrices doivent faire face à la lourdeur des traitements, au risque d'une césarienne et au regret de ne pouvoir voir l'enfant à la naissance.