Introduction
La question de la différence de performance en mathématiques entre les sexes est un sujet complexe et multifactoriel. Longtemps débattue sous l'angle d'une origine innée versus sociétale, la discussion s'oriente aujourd'hui vers la compréhension des mécanismes qui, dès le plus jeune âge, influencent les trajectoires scolaires et professionnelles des filles et des garçons. Cet article explore les études statistiques récentes, notamment celles issues de l'Enquête Longitudinale Française depuis l'Enfance (ELFE), afin de mieux cerner l'émergence de cet écart et d'identifier les facteurs qui y contribuent, en particulier les biais de genre dans les pratiques évaluatives.
L'Émergence Précoce des Différences : L'Apport des Études Longitudinales
Jusqu’à récemment, le débat portait sur l’origine innée ou sociétale de la différence de performance en mathématiques entre les sexes. Aujourd’hui, l’idée d’une origine totalement innée est difficile à défendre. D’abord, parce que les mathématiques sont un sujet fondamentalement symbolique et abstrait et donc inaccessible aux bébés et aux tout-petits. Ensuite, parce que même les mathématiques non symboliques, lorsqu’elles sont testées sur des tout-petits, ne conduisent pas à un avantage pour les garçons. Par conséquent, l’origine de l’écart ne devrait pas se situer avant l’âge de 3 ou 4 ans. C’est pourquoi il a semblé approprié d’étudier son origine entre 4 et 7 ans.
Les données récentes de l’Enquête longitudinale française depuis l’enfance (ELFE) ont permis d’étudier cet écart - sa présence et son éventuelle émergence - dans cette tranche d’âge. Deux résultats significatifs ressortent de cette étude. En premier lieu, à l’âge de 4-5 ans, l’écart en faveur des garçons est inexistant, et on observe même un léger avantage pour les filles. En second lieu, un net avantage pour les garçons en mathématiques apparait chez les élèves de 6-7 ans (Figure 1, partie gauche). Si l’on admet que l’écart en mathématiques se développe avec une certaine régularité, l’âge de son origine se situe donc autour de 5-6 ans, entre la moyenne section de maternelle et le CP. La prise en compte de certaines variables importantes, comme le niveau de performance en maternelle, n’affaiblit pas, ou du moins ne fait pas disparaître la mesure de l’influence du genre en CP.
L'Impact des Stéréotypes de Genre sur les Choix Scolaires et Professionnels
La différence entre les sexes dans les performances en mathématiques est une question importante pour la politique éducative et économique. Parce qu’il favorise majoritairement un sexe - les garçons - l’écart en mathématiques peut être vu comme l’expression d’une inégalité entre les sexes à l’école et dans la société. Parce qu’elle favorise les hommes adultes, qu’ils soient jeunes ou plus âgés, elle est considérée comme responsable de la sous-représentation des femmes dans les futurs métiers de la science, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques. L’origine et les causes du développement de cet écart entre filles et garçons sont encore mal connues. Les comprendre demeure un enjeu pour pouvoir l’éviter.
En 2025, les stéréotypes de genre ont toujours la vie dure. Les déconstruire constitue une lutte quotidienne, à laquelle il est essentiel de participer et de se former pour en comprendre les tenants et les aboutissants. Pourquoi ? Parce que les biais de genre influencent l’avenir des enfants dont les choix scolaires et professionnels s’en ressentent fortement. La preuve notamment dans les domaines scientifiques, et particulièrement les maths et l’informatique. Dans l’angle mort des réflexions sociologiques : la recherche autour des pratiques évaluatives des enseignant-es.
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En mars 2024, la publication « Filles et garçons sur le chemin de l’égalité » - publiée par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Education Nationale - confirmait l’impact des stéréotypes de genre sur les choix d’orientations scolaires et professionnelles. Le rapport signale : « Alors que les filles étaient déjà beaucoup moins nombreuses que les garçons à suivre un parcours scientifique avant la réforme du bac, celle-ci a aggravé considérablement la situation. Selon le collectif Maths et sciences, on a observé depuis la réforme du lycée une baisse de plus de 60% du nombre de filles suivant un enseignement de plus de six heures de mathématiques par semaine en terminale. De son côté, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes faisait état en 2024 de l’intégration des stéréotypes de genre dès le plus jeune âge, entrainant des conséquences directes : « 74% des femmes n’ont jamais envisagé de carrière dans les domaines scientifiques ou techniques ».
À l’instar de l’enquête réalisée, en mars dernier, par l’association Elles bougent auprès de 6000 femmes ingénieures, techniciennes et étudiantes en formation, interrogeant « Carrières en sciences : l’orientation est-elle toujours genrée en 2024 ? ». La réponse est sans équivoque. Les freins sont « persistants » et l’étude évoque « une réalité alarmante », soulignant que « les stéréotypes de genre continuent d’influencer négativement l’orientation des filles et des femmes vers les métiers scientifiques et techniques. » La structure précise : « En France, seulement un quart des ingénieurs en activité sont des femmes et parmi les étudiants en sciences, seulement 30% sont des femmes. »
L'Influence des Pratiques Évaluatives des Enseignants
À travers une étude didactique et sociologique, Mathilde Benmerah-Mathieu s’est intéressée à l’influence des biais d’évaluation en mathématiques sur la trajectoire des filles dans les disciplines scientifiques. Parce que l’évaluation est « un processus socialement et culturellement ancré, qui légitime une certaine forme de savoirs et de compétences et qui perpétue des normes », il est important d’explorer les pratiques évaluatives des enseignant-es, non exempt-es des stéréotypes de genre.
« Historiquement, les mathématiques sont associées aux garçons. Les filles ne sont pas incitées à développer leur créativité mathématique. C’est le constat tiré de l’étude de l’Institut des Politiques Publiques : si les filles sont au même niveau, voire très légèrement meilleures, que les garçons à l’entrée du CP, en mathématiques, ce n’est plus le cas dès le milieu de l’année et la baisse des performances s’accentue dès le CE1. Le décrochage est flagrant et encore une fois, les chercheur-euses l’attribuent aux stéréotypes de genre, notamment aux idées reçues autour de la fameuse bosse des maths, précisant l’idée qu’en terme d’intelligence, on pense majoritairement au masculin dans l’inconscient populaire.
Ainsi, elle a conduit une étude qualitative en primaire à travers plusieurs temps importants. Les données récoltées sont parlantes. En amont des séances, des entretiens individuels ont été réalisés pour recueillir les attentes des enseignant-es et leur demander de réaliser les portraits de six élèves, représentatif-ves de la classe, en établissant un pronostic de réussite : « Ils et elles anticipent la réussite des garçons. 75% favorables de réussite pour les garçons. Lors des interventions en classe, l’observation portait sur les épisodes évaluatifs - définis comme « des moments où l’enseignant-e émet un jugement furtif ou appuyé sur les savoirs des élèves au cours de la séance » - afin d’analyser les tâches demandées, selon le genre, et la durée de celles-ci, selon les mêmes paramètres. Résultats : les garçons sont davantage interrogés sur des tâches jugées complexes (13 reprises pour les garçons, 4 pour les filles), nécessitant de « la prise de risque et de la réflexion ».
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Témoignages et Parcours Inspirants
Les professionnel-les de l’éducation ont une influence immense sur les choix établis par les élèves même des années après, comme en témoigne María García Vigueras mais aussi de manière générale les lauréates du prix jeunes talents L’Oréal-Unesco. Ce fut le cas de Mercedes Haiech, mathématicienne, récompensée en 2020 par la fondation qui œuvre pour les femmes et les sciences. C’est au départ un professeur qui la stimule à travers un challenge de taille puisqu’elle devra chercher la solution sur Internet, réalisant alors « l’infinie liberté » des mathématiques.
L’année suivante, on rencontre Garance Gourdel, doctorante en bio-informatique à l’Université de Rennes. Au lycée, elle ne réalisait pas vraiment le sexisme ambiant. Elle entend tout de même dire que les filles ne sont pas douées en géométrie car elles ne voient pas en 3D, soi-disant, mais la réflexion lui parait isolée, et surtout ridicule. « On se rend compte du sexisme quand ça s’accumule et là, on prend du recul. En prépa, j’ai fini par réaliser qu’en tant que fille, on était moins entrainée à la compétition.
Plasticité Cérébrale et Stéréotypes
Le cerveau a-t-il un sexe ? Les capacités de plasticité du cerveau apportent un éclairage nouveau sur les processus qui contribuent à forger nos identités sexuées. A la naissance, le petit humain n’a pas conscience de son sexe. Il va l’apprendre progressivement à mesure que ses capacités cognitives se développent. Ce n'est qu'à partir de l'âge de deux ans et demi que l'enfant devient capable de s'identifier à l’un des deux sexes. Or depuis la naissance, il évolue dans un environnement sexué : la chambre, les jouets, les vêtements diffèrent selon le sexe de l'enfant. C'est l'interaction avec le milieu familial, social, culturel qui va orienter les gouts, les aptitudes et contribuer à forger les traits de personnalité en fonction des modèles du masculin et du féminin donnés par la société.
Or malgré toutes ces évidences, les thèses d'un déterminisme biologique des différences entre les sexes sont toujours bien vivaces. De plus en plus d’ouvrages destinés au grand public prétendent expliquer les comportements des femmes et des hommes par les gènes, le cerveau, les hormones. On nous annonce régulièrement de nouvelles "découvertes" : gène de l'homosexualité, hormone de la fidélité, neurones de l'empathie… Ces discours n’auraient pas d’importance s’ils n’étaient pas amplifiés par les médias et donnés en pâture à un public non averti qui finalement se trouve berné. Et au-delà, les conséquences sur la vie sociale ne sont pas anodines. Si nos capacités mentales, nos talents sont inscrits dans la nature biologique de chacun, pourquoi pousser les filles à faire des sciences et les garçons à apprendre des langues ? A quoi bon le soutien scolaire et la mixité ? Si l’on donne une explication "naturelle" aux différences sociales et professionnelles entre les hommes et les femmes, tout programme social pour l’égalité des chances devient inutile. Le "neuro-sexisme" contemporain fait recette dans les milieux conservateurs pour justifier les inégalités entre les sexes.
L'imagerie cérébrale de l'apprentissageGrâce à l'imagerie cérébrale par IRM, on peut désormais "voir" le cerveau se modifier en fonction de l’apprentissage et de l’expérience vécue. Par exemple, dans le cerveau de musiciens, on a pu montrer des modifications du cortex cérébral liées à la pratique intensive de leur instrument depuis leur plus jeune âge, ce qui montre l'impact majeur de l'apprentissage sur la construction du cerveau des enfants dont les capacités de plasticité sont particulièrement prononcées.
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Solutions et Perspectives d'Avenir
Ainsi, l’’étude de Mathilde Benmerah-Mathieu permet de débusquer des traces potentielles du système de genre et de confronter la cohérence entre l’intention et la pratique évaluatives. Les éléments récoltés et analysés mettent alors en lumière la « dimension genrée dans les logiques évaluatives des enseignant-es ».Elle ajoute : « Ces biais ont des répercussions significatives sur la confiance des élèves. Et cela les conforte dans leur posture genrée et contribue à la sous-représentation des filles dans les filières mathématiques. »
Pour autant, la docteure en Sciences de l’Éducation et de la Formation ne désespère pas. Au contraire, l’étude précède une large palette d’outils permettant de favoriser l’égalité et la mixité. « Pour cela, il est essentiel de questionner les pratiques d’évaluation et de penser des dispositifs plus égalitaires, pas uniquement pour les filles. Il s’agit de s’assurer que l’on donne les mêmes chances à tout le monde », s’enthousiasme-t-elle. Par la formation spécifique aux biais évaluatifs des enseignant-es, par la diversification des modalités d’évaluation, par la valorisation à même niveau des capacités et des efforts, par le travail sur l’estime de soi en mathématiques. « On doit modifier nos représentations et ouvrir davantage l’accès des filles aux mathématiques. L’évaluation façonne la manière dont les élèves se projettent dans ces filières. Dès l’école primaire. Il y a urgence à agir. Agir sur tous les fronts. Autant sur la question de l’éducation non genrée dès la très petite enfance que sur la question des représentations. Rendre les femmes visibles. Réhabiliter le matrimoine (littéraire, scientifique, artistique, sportif, militant…). Dans l’espace public comme dans les amphithéâtres et les gouvernances de laboratoires, écoles, universités, etc.
Nicoletta Tchou, maitresse de conférences en mathématiques au sein de l’IRMAR et vice-présidente à l’Université de Rennes, en charge de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, est formelle : dans toutes les filières scientifiques, et notamment en mathématiques, physique et informatique, « les enjeux sont extrêmement importants et les femmes sont extrêmement importantes également. « On ne peut pas renvoyer la problématique uniquement à l’école primaire. Il faut s’occuper des stéréotypes de genre dès l’enfance mais aussi de la formation des profs qui vont être celles et ceux qui transmettent les sciences aux enfants. Il est essentiel de bien les former à l’égalité femmes-hommes. Que tout le monde s’interroge sur les moyens à sa propre échelle : chacune et chacun doit prendre ses responsabilités sur ces questions ! », insiste la référente égalité. Cela passe par la sensibilisation à l’égalité, les formations contre les violences sexistes et sexuelles, la parité lors des recrutements (aussi bien dans les jurys de sélection que dans les admissions) mais aussi la nomination des rues aux noms de femmes. « C’est important qu’on ait des modèles et qu’on les voit partout ! », s’enthousiasme Nicoletta Tchou.
En mars 2025, le campus Beaulieu inaugurera des allées rendant femmage à des chercheuses en physique, en informatique, en géologie, en philosophie, en biologie ou encore en économie. Sans oublier la myriade d’actions impulsées et portées par l’Université de Rennes et les établissements d’enseignement supérieur partenaires. De l’accueil des collégiennes pour le stage de 3e à l’IRISA au programme d’accompagnement de 10 000 jeunes femmes d’ici 2026 dans les études supérieures dans le numérique à l’INRIA, en passant par la création d’une chaire scientifique d’enseignantes-chercheuses à Sciences Po Rennes et l’organisation de nombreuses journée autour de l’égalité et de la parité sur les campus rennais… Les structures se mobilisent au sein de leurs établissements mais aussi conjointement.
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