L'art et la morale ont entretenu une relation complexe et souvent conflictuelle au fil de l'histoire. Des philosophes comme Platon ont cherché à réglementer l'art pour maintenir l'ordre social, tandis que d'autres, comme Oscar Wilde, ont plaidé pour l'autonomie de l'art, le plaçant au-delà du bien et du mal. Cette tension entre l'éthique et l'esthétique se manifeste de manière particulièrement aiguë dans les œuvres qui transgressent les tabous moraux, comme le roman Lolita de Vladimir Nabokov.
La transgression comme source d'art
Certaines formes d'art contemporain prospèrent grâce à la transgression éthique. Des œuvres telles que Piss Christ (1987) de Serrano, qui immerge un crucifix dans un bocal d'urine, s'attaquent aux croyances religieuses et suscitent la controverse. De même, les plastinations de cadavres de Von Hagens, bien que populaires, ont soulevé des questions éthiques quant à l'origine des corps utilisés.
Lolita de Nabokov est une œuvre différente dans sa transgression. Le roman décrit un pédophile en quête de son objet d'amour idéal, une fillette qui s'incarne sous les traits de Dolorès Haze, alias Lolita. Il parvient à ses fins en manipulant son entourage, épousant la mère de Lolita pour être au plus près de sa nymphette. L'acte immoral, la pédophilie se double d'un inceste puisque Humbert Humbert en épousant la mère de Lolita se trouve en position de beau-père de celle-ci.
Le débat moral autour de Lolita
Comment l'immoralité de ce roman peut-elle être tenue pour du grand art ? Comment, d'une façon générale, peut-on concilier la morale et l'art ? Lolita porte la trace de ce débat théorique qui a opposé la morale à l'art comme l'art à la morale, car c'est tout autant l'art qui cherche son indépendance par rapport à un jugement de valeur éthique que la morale qui veut assujettir l'art.
Dans un premier temps, nous considérerons l'héritage légué par l'éthique dans l'approche de l'art, incarné par John Ray, le rédacteur fictionnel de la préface. John Ray est le représentant d'un certain regard sur l'art, le regard psychiatrique, mais ce regard est aussi habité par des considérations morales qui altèrent la pureté du regard scientifique. Dans un deuxième temps, nous aborderons la postface que Nabokov a ajoutée au roman après sa publication, « Vladimir Nabokov on a book entitled Lolita ». Dans cette postface, Nabokov formule clairement son parti, « Lolita has no moral in tow ». Nabokov aurait pu tout autant dire avec Baudelaire que l'ignoble pouvait être beau, mais ce n'est pas exactement ce qu'il dit. Nabokov prend le parti de l'autonomie de l'art par rapport à l'éthique, façon de dire que l'art ne tire pas à conséquence.
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L'interdit que le roman transgresse place aussi le lecteur dans une situation qui rend la lecture moralement problématique, mais si tant est que la lecture littéraire est une activité intersubjective contradictoire et plurielle, c'est précisément cela que le lecteur recherche. Dans une troisième partie, nous analyserons donc la dynamique de lecture du roman qui fait du lecteur un jouisseur impénitent, même si par ailleurs le plaisir de lire ne va pas en l'occurrence sans quelque dégoût et malaise. Le roman de Nabokov entraîne le lecteur dans les tréfonds de l'âme de Humbert Humbert, un personnage de papier dont les émois sont rendus captivants par l'art de Nabokov. Le franchissement des codes moraux du personnage-narrateur, comme ceux d'autres personnages que sont Lolita ou Clare Quilty, alimente la force de lecture du roman. Pour bousculer la langue qui est souvent misogyne on pourrait dire que Nabokov se fait « entraîneur », comme d'autres sont entraîneuses.
La préface de John Ray : un masque moral
La préface de Lolita est rédigée par John Ray derrière lequel Nabokov semble s'effacer pour donner libre cours à un point de vue sur l'art et la morale que le romancier Nabokov condamne et tourne en dérision. Pour apprécier cette préface à sa juste valeur, il convient de garder à l'esprit toute l'ironie et l'humour qu'appréciait Nabokov. John Ray est un psychiatre spécialiste des états morbides auxquels il a consacré moult livres et articles. Il peut donc porter un jugement scientifique sur la confession, « As a case history, Lolita will become, no doubt, a classic in psychiatric circles » (3). C'est donc un connaisseur des « maladies de la tête », on pourrait dire, qui s'est penché sur le manuscrit corrigeant quelques gallicismes.
Le professionnalisme de John Ray s'affiche quand il fait étalage de ses publications sur le sujet des états morbides, « This commentator may be excused for repeating what he has stressed in his own books and lectures, namely that ‘offensive’ is frequently but a synonym for ‘unusual’ » (3). Dans la permutation des termes entre « choquant » et « inhabituel » se marque la différence de regard entre celui qui sait et celui qui juge. Cependant, le regard ne peut jamais être aussi neutre et distancié que ce personnage le présente. Ainsi le savoir scientifique s'affirme pour se voir miné, subverti, par le jeu nabokovien sur la langue. John Ray fait des conférences qui donnent lieu à des échanges avec d'autres professionnels, « at least 12 % of American adult males - a ‘conservative estimate according to Dc Blanche Schwarzmann (verbal communication) - enjoy yearly, in one way or another, the special experience ‘H.H.’ describes with such despair » (3). Les spécialistes de Nabokov n'ont pas manqué de voir là une allusion au rapport Kinsey paru en 1948, Sexual Behaviour in the Human Male, qui est rempli de statistiques. La quantification statistique, les « sextistiques » de la perversion, comme dit Alfred Appel, s'avère en-deçà de la réalité du phénomène, mais elle fonde un certain savoir sur la pathologie. Dans un même mouvement, ce savoir est décrédibilisé par l'entremise du jeu onomastique sur le nom du docteur Blanche Scharzmann, qui révèle un manichéisme du regard. En digne héritier de Charles Dickens, Nabokov ne lésine pas sur la dimension ludique de la lecture.
Le portrait de John Ray par Nabokov est assez étoffé puisqu'il lui attribue une coquetterie d'auteur. En effet, comment rendre compte du titre dépourvu de nom d'auteur, titre qui figure entre parenthèses Do the Senses Make Sense ? Comme souvent avec Nabokov des éléments textuels assument plusieurs fonctions. On aurait presque envie de prendre l'auteur aux mots de son titre amusant en lui demandant si l'indécence a un sens. Le titre Do the Senses Make Sense ?
Tout tourne autour de l'adjectif « modest » qui semble trahir la fierté refoulée de l'auteur, John Ray ne peut pas dire ouvertement qu'il a reçu un prix, mais il ne peut s'abstenir de faire mention du titre de son livre. L'opération semble donner de la profondeur au texte puisque la manœuvre narcissique densifie le personnage comme elle intensifie le vraisemblable.
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Le vraisemblable prend d'ailleurs volontiers une teinte parodique qui n'est pas sans évoquer le cadre conventionnel des préfaces du XVIIIe siècle, comme celle que Daniel Defoe a pu rédiger pour Moll Flanders (1722). Il s'agissait à l'époque de Defoe d'emporter l'adhésion du lecteur, de faire croire à la véridicité du texte en naturalisant l'origine du texte, tout en prenant les devants face aux critiques des moralistes. La préface de John Ray fonctionne sur les mêmes principes. La provenance de la confession est expliquée par le rôle de l'avocat, Clarence Choate Clark, qui a été autorisé à transmettre la confession d'Humbert Humbert à John Ray grâce au testament d'Humbert Humbert. Il est à remarquer que l'avocat, le « bavard » dans le jargon des avocats pénalistes, n'a pas droit à sa plaidoirie puisque Humbert Humbert décède avant son procès. L'action d la justice est réputée s'éteindre avec la mort du criminel, mais le narrateur récupère dans le cours du récit la fonction discursive de défense. Humbert Humbert plaide lui-même sa cause au lecteur. Les nombreux effets de manches, comme le respecteux « dear ladies and gentlemen of the jury » ou le plus agressif, « Frigid gentlewomen of the jury' ! » (149) construisent des narrataires à l'instar des interpellations du lecteur dans le roman de Laurence Sterne, Tristram Shandy (1761). La disparition de l'avocat est bien là pour nous laisser penser que le narrateur se sent plus apte à plaider sa propre cause pour attendrir le lecteur qui occupe la place d'un juré, quand ce n'est pas celle d'un juge.
John Ray a ainsi toutes les caractéristiques d'un préfacier sous influence. Les deux yeux qui brillent sous le masque, « this mask-through which two hypnotic eyes seem to glow » (1), appartiennent au prestidigitateur qui captive l'attention pour donner à voir et à entendre autre chose sous les propos manifestes. Ces propos tissent un texte bigarré où le regard psychiatrique s'avance un moment pour ensuite laisser la place au jugement de l'honnête homme, le gentleman à la bonne conscience, avant de verser dans la mise en garde à visée pédagogique. John Ray ne se prive pas de juger les actions immorales du narrateur, « [n]o doubt he is horrible, he is abject, he is a shining example of moral leprosy, a mixture of ferocity and jocularity that betrays supreme misery perhaps, but is not conducive to attractiveness » (3). Évidemment, il ne s'agirait pas que le préfacier fasse l'apologie de la pédophilie sans y prendre garde. Les termes sont donc sans appel, l'abjection et la lèpre morale caractérisent le pédophile. À ce titre, John Ray devient le représentant du moralisme dans le roman. Il met en avant le crédo de la moralisation par l'art. Selon cette conception, l'art peut jouer un rôle de mise en garde.
À la suite du regard scientifique sur la perversion, c'est la morale qui s'affirme en s'épanchant volontiers. Grâce à « l'impact éthique » et à la leçon qu'il y a à tirer de la confession d'un dépravé, on peut en espérer un gain moral. As a work of art it transcends its expiatory aspects ; and still more important to us than scientific significance and literary worth, is the ethical impact the book should have on the serious reader ; for in this poignant personal study there lurks a general lesson ; the wayward child, the egotistic mother, the panting maniac - these are not only vivid characters in a unique story : they point out potent evils.
John Ray est ainsi le représentant incertain d'une théorie qui remonte à Horace, au Ier siècle avant Jésus Christ. Les poètes entendent soit être utiles, soit faire plaisir, soit écrire des poèmes à la fois utiles et agréables à la vie.
Il convient cependant de préciser que John Ray est un moraliste incertain qui semble, en accord avec les règles de la bienséance, donner le primat à la morale sur l'art ou bien encore sur le regard intéressé du clinicien. Mais comme toujours, deux yeux brillent sous le masque des bons sentiments. A desperate honesty that throbs through his confession does not absolve him from his sins of diabolical cunning. He is abnormal. He is not a gentleman. But how magically his singing violin can conjure up a tendresse, a compassion for Lolita that makes us entranced with the book while abhorring its author !
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Il était plus facile à Daniel Defoe de maintenir une ambiguïté jusqu'à la fin du récit et de distinguer dans sa préface le personnage criminel de la Moll Flanders repentante qui au soir de sa vie pouvait « sincèrement » faire amende honorable après une vie dissolue. Si John Ray verse dans le lyrisme en se référant au « violon magique » de Humbert Humbert, il semble bien que Nabokov ait opté pour une forme de justice poétique en punissant de mort les personnages principaux. Clare Quilty, le dramaturge à succès est abattu par Humbert Humbert qui, lui, meurt en prison, comme nous l'apprend John Ray, d'une thrombose coronaire. Lolita, elle, meure en couche après avoir donné naissance à une fille mort-née. C'est peut-être le prix d'une transgression sans précédent dans la littérature qui a conduit l'auteur à une forme d'éthicisme. L'éthicisme ne subordonne pas l'art à la morale, ni n'assigne pour but à l'art la moralisation et la socialisation de l'homme. Sans en faire parade, les transgresseurs sont punis par la justice immanente à l'œuvre d'art, la justice poétique, et ainsi une certaine idée de l'éthique trouve à s'exprimer.
La préface de John Ray donne le sentiment de présenter l'envers d'une tapisserie. L'endroit serait par conséquent la véritable et juste manière dont Nabokov entend être lu et apprécié. Le ton badin, les accès de moralisme et le regard censé scientifique de John Ray rivalisent dans une bonhomie folâtre et révèlent un auteur, Nabokov, suprêmement au fait de son art et qui en joue en maître consommé. La postface est bien différente dans le ton et la démarche d'ensemble.
La postface de Nabokov : une affirmation de l'autonomie artistique
Il faudrait d'ailleurs faire apparaître la préface de John Ray et la postface de Nabokov en double bande, à la façon dont Jacques Derrida a rédigé Glas en confrontant le philosophe Hegel à l'écrivain Jean Genet. Contrairement à ce que l'on peut penser ce n'est pas forcément la postface de l'auteur qui détiendrait le dernier mot. La préface de John Ray le fictif semble en effet aller au devant de son créateur pour se bercer d'illusion devant les yeux courroucés de Nabokov. D'ailleurs, il n'est pas sûr que Nabokov ait rédigé la postface, ce qui complique les choses à souhait. D'entrée de jeu, l'écrivain émet en effet un doute vertigineux sur son identité, « After doing my impersonation of suave John Ray, the character in Lolita who pens the foreword, any comment coming straight from me may strike me, in fact - as an impersonation of Vladimir Nabokov talking about his own book » (353). Si John Ray est un personnage aussi mouvant, incertain et fictif que Nabokov se perçoit lui-même, il n'y a plus vraiment d'auteur à concevoir.
Cette figure de l'auteur possède son pendant dans la figure du lecteur que Nabokov construit un peu laborieusement pour s'assurer d'avoir à disposition un lecteur tout acquis à sa cause, « there have been a number of wise, sensitive, and staunch people who understand my book much better that I can explain its mechanism here » (359). Manifestement, on sent Nabokov sur la défensive. Il veut un lecteur sensibl…
Josaphat-le-Violon : musique, inceste et rédemption dans l'œuvre de Michel Tremblay
L'œuvre de Michel Tremblay explore également les thèmes de l'inceste, de la transgression et de la possibilité de rédemption à travers l'art, notamment la musique. Dans La Diaspora des Desrosiers, le personnage de Josaphat-le-Violon incarne cette complexité.
Dans ce texte écrit par le personnage de Josaphat vers 1910, retrouvé lors de la vente de la « maison suspendue » par celui de Simon, nouvel occupant des lieux, et lu par celui de Nana en 1915, le père incestueux fondateur d’une des deux principales lignées de l’œuvre tremblayenne narre notamment sa rencontre avec les figures des Tricoteuses du Destin. Celles-ci reprennent certaines attributions à la fois des Moires et des Muses et sont censées l’instruire, le suivre, et le protéger, ainsi que sa famille et ses descendants. Doubles modernes et québécois des Moires, les Tricoteuses tremblayennes s’assimilent aussi progressivement dans l’œuvre aux Muses. Dans La Dame du Lac Long, le lecteur au long-cours de l’œuvre de Michel Tremblay apprend enfin les détails de la rencontre entre les Tricoteuses et le jeune Josaphat, ainsi que la révélation qu’il reçoit en trouvant le violon qui lui vaudra plus tard le surnom de « Josaphat-le-Violon ». Cet instrument va lui permettre, suivant le vœu des quatre femmes, de faire lever tous les mois la pleine lune, pour éviter que des chevaux célestes s’épuisent à extraire la boule de lumière des profondeurs de la Terre, ce qui leur occasionne une souffrance et des blessures profondes lorsqu’ils y sont contraints. Le conte narre l’histoire d’une « dame invisible qui, en compagnie de ses trois filles, habitait un manoir transparent au bord du lac Long ». Quant à la Dame, c’était une femme érudite qui consacrait ses journées à l’étude des familles de la région et, pianiste remarquable, à l’interprétation de morceaux de toutes les époques et de toutes les provenances. Au fil des ans, elle jouait Couperin, elle jouait Bach, elle jouait Mozart, Chopin sans avoir jamais eu à les étudier. Et elle lisait. La Dame et ses filles attendent aussi l’arrivée de l’élu qui pourrait mettre un terme à la souffrance des chevaux leveurs de lune. Cette figure se présente un jour sous les traits d’un petit garçon, seul à les avoir vues et à avoir osé les approcher, qui finit par les fréquenter et qui découvre un jour dans le grenier « un instrument de musique qui lui était destiné, qui allait changer le cours de sa vie, faire de lui quelqu’un d’autre, en mieux ou en pire ». Aussitôt, Josaphat se montre capable de jouer « un ruban de sons qui frappait droit au cœur et faisait monter les larmes aux yeux ». Lorsqu’il descend des combles, l’enfant est « transfiguré, pâle comme s’il avait perdu tout son sang », signe qu’il était bien celui dont « on […] avait prédit […] la venue ».
Si la découverte de son double don inné, savoir jouer du violon et pouvoir faire lever la lune grâce à sa musique « pour éviter un grand malheur », l’emplit de joie et de fierté, ce n’est que dans La Grande Mêlée, cinquième tome de La Diaspora que l’on comprend le véritable bonheur qu’il a éprouvé en la compagnie des Muses-Moires, avant de fuir Duhamel.
Dans Les Chroniques, l’apprentissage de Marcel, dont se chargent à présent les Tricoteuses, débute par le récit de son histoire familiale depuis les origines, qui doit se doubler de récits d’une autre nature, plus propices à éveiller son intelligence et son futur génie. Il s’agit des contes, particulièrement ceux relevant de la Chasse-Galerie, dont son grand-père était friand et qui jouent un rôle de premier plan dans l’œuvre tremblayenne. L’intérêt grandissant de Marcel pour l’instruction qu’il reçoit auprès des quatre femmes les incite à l’initier, comme dans le cas de Josaphat, à une forme d’art majeur : la musique.
Les quatre femmes mettent également à la disposition de Marcel des livres de littérature ou d’art qui leur servent de support pour compléter leur enseignement. Parvenu à l’âge adulte, Marcel retrouve par hasard l’un de ces ouvrages, l’un de ces « objets de beauté » auquel renvoie le titre du sixième tome des Chroniques, alors qu’il se rend à la bibliothèque municipale pour essayer de faire passer un temps qui ne passe plus, puisqu’il s’est privé de l’enseignement et de la présence des Muses-Moires en tentant de révéler au monde leur existence et son propre génie, malgré leur avertissement.
Un tel lieu merveilleux et protecteur, Marcel n’est pas le seul à en chercher un. Lorsqu’il apparaît que son cousin ne pourra remplir son rôle, notamment en succédant à leur grand-père Josaphat en tant que leveur de lune, c’est à Jean-Marc qu’il revient de faire son devoir, qui consiste à faire revivre le passé de sa famille par l’écriture. Cette forme de « résurrection » n’est possible qu’à l’aide de l’esprit du lieu, celui de Duhamel et de la « maison suspendue » qu’il rachète après que Teena, la tante de Nana, l’a elle-même rachetée à Josaphat au début du 20e siècle. Incapable de devenir l’écrivain qu’il veut être, mais également dans l’impossibilité de renoncer à sa vocation, le personnage de Jean-Marc, professeur de français montréalais qui ressasse ce qu’il prend pour de la médiocrité, décide de s’octroyer une année sabbatique pour aller vivre à Duhamel, dans la « maison suspendue », et pour tenter de ressusciter l’histoire de ses ancêtres.
La symbiose de Jean-Marc avec l’esprit du lieu de l’origine constitue ainsi un catalyseur de la création et représente pour lui la possibilité d’accéder à une forme de bonheur et d’épanouissement.
Mais le bonheur dans l’intimité du lieu et du couple à Duhamel, que ce soit pour Jean-Marc ou pour ses grands-parents, représente un temps de vie qu’il est difficile de faire perdurer : c’est ce que montrent les deux cycles des Chroniques et de La Diaspora en se faisant écho. Le bonheur de Jean-Marc en symbiose avec l’esprit du lieu cesse en effet dès qu’il quitte Duhamel, bien qu’il ait réussi à écrire sa première œuvre durant son séjour dans la « maison suspendue ». On le retrouve ensuite, dans le roman Le Cœur éclaté, en pleine dépression suite à sa rupture avec Mathieu, en quête d’amour et d’une nouvelle source d’inspiration. Quant à ses aïeux incestueux, Josaphat et Victoire, comme « […] Adam et Ève au Paradis, [ils] vivent heureux [à Duhamel] jusqu’à ce que l’idée du bien et du mal fasse sombrer leur bien-être modèle dans le manichéisme du choix à faire ».
L'interprétation musicale comme expression culturelle
La musique, qu'il s'agisse du "violon magique" de Humbert Humbert ou du violon de Josaphat-le-Violon, peut être une force puissante, capable de susciter des émotions profondes et de transcender les limites morales. L'interprétation musicale, en particulier, est une forme d'expression culturelle qui peut refléter l'identité et les valeurs d'une communauté.
Difficile de faire plus différentes l’une de l’autre. Il ne s’agit pas ici d’opposer la Hongroise Veronika Harcsa et la Réunionnaise, Ann O’Aro, car chacune d’elles défend un espace culturel, une terre, un caractère trempé et volontaire, une manière de vivre leur musique, d’incarner une poétique vibrante. Ouverte à diverses influences. Pour cette première édition de Jazzdor coconstruite avec le Budapest Music Center (BMC), en Hongrie, elles ont partagé l’affiche de la deuxième soirée. Un projet où l’intime et le politique s’embrasent Tout en blondeur, Veronika Harcsa a sollicité « une légende vivante », dit-elle en parlant de son compatriote, Gábor Gadó. Sur des compositions originales du guitariste, elle a écrit des textes en anglais et en hongrois. Sur la scène de l’Opus Jazz Club du…
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