Depuis le début des années 1980, le monde a été témoin de l'émergence économique d'un certain nombre de pays qui faisaient autrefois partie des pays en développement. Ces nations se sont progressivement imposées comme des acteurs incontournables de l'économie mondialisée. Le concept d'« émergence », ou de « marchés émergents », a été inventé au début des années 1980 par le financier américain Antoine Van Agtmaël pour désigner les marchés asiatiques à retour sur investissement élevé, tels que Hong Kong, la Corée du Sud, Singapour et Taiwan. Au cours des années 1990, des pays comme l'Indonésie, la Malaisie et la Thaïlande ont également accédé au statut de pays émergent. Puis, au début des années 2000, le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine, regroupés sous le sigle BRIC, ont rejoint la catégorie des émergents. En 2011, le groupe BRIC s'est transformé en BRICS avec l'arrivée de l'Afrique du Sud.
Le Fonds monétaire international (FMI) caractérise les « pays émergents » par un niveau de PIB par tête intermédiaire entre celui des pays les moins avancés (PMA) et celui des pays développés. Sur la base de ces critères, 153 des 189 membres du FMI peuvent être considérés comme des « pays émergents ».
Cette étude se concentrera sur les trois principales économies émergentes en termes de PIB en 2015 : le Brésil, l'Inde et la Chine, regroupées sous le sigle BIC. La Russie est exclue de ce groupe car elle est l'héritière de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), autrefois superpuissance militaire et géopolitique. Après la décennie perdue des années 1990, la Russie a connu une résurgence de sa puissance grâce à l'exportation d'hydrocarbures et au rétablissement de son outil militaire et de son influence diplomatique. Sa trajectoire est donc une transition d'une économie planifiée vers une économie de marché, tandis que celle des BIC est une marche vers le développement, encore loin d'être achevée. L'Afrique du Sud est également exclue en raison de son poids relativement faible, en termes de PIB et de taux de croissance, par rapport aux trois géants brésilien, indien et chinois.
Quels sont alors les modèles et rythmes de croissance des BIC depuis le début du XXIe siècle ? Quel a été l'impact de la crise de 2008 sur ces économies ? Et a-t-elle eu des conséquences durables sur leurs modèles de développement ?
I. Un environnement international favorable à un modèle de croissance extraverti
A. La période 2000-2007 : une conjoncture mondiale porteuse
Durant la période 2000-2007, le commerce mondial de biens et de services a connu une croissance élevée, avec un taux annuel de +6,8%. Cette performance s'explique principalement par la croissance dans les pays développés et la poursuite de la libéralisation des échanges. La bonne santé économique des pays développés a entraîné une demande accrue d'importations en provenance des pays émergents en général et des BIC en particulier.
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Ainsi, sur la période 2000-2007, le taux de croissance moyen de la Chine est de 10,5%, celui de l'Inde est de 6,8% et celui du Brésil s'établit à 3,7%, contre 2,6% dans les pays développés. Il est important de noter que le Brésil affiche un taux de croissance moyen environ deux fois inférieur à celui de l'Inde et environ trois fois inférieur à celui de la Chine, ce qui aura des conséquences lors du choc de la crise de 2008.
La période 2004-2007 est encore plus favorable aux BIC, qui réalisent des taux de croissance inédits durant la décennie précédente : 9,2% pour l'Inde en 2005 et 2006, 6% pour le Brésil en 2007 et surtout 14,2% pour la Chine en 2007. Ces taux de croissance constituent un véritable mouvement de « rattrapage », surtout pour l'Inde et la Chine, par rapport aux pays industrialisés.
L'internationalisation des échanges et la Division internationale des processus productifs (DIPP) se sont avérées favorables aux BIC. Les firmes multinationales (FMN) ont pu profiter des coûts de production avantageux pour y localiser leur production. De plus, la faiblesse de la demande intérieure dans les BIC a joué un rôle important dans le choix du modèle de croissance. Au début des années 2000, le surplus de production ne pouvait être absorbé par la demande intérieure, en raison de la faiblesse de la classe moyenne (en termes numérique et de revenus). Ces pays ont donc choisi de fonder leur croissance économique sur le développement de leurs exportations.
B. Les modèles de croissance extravertie : Chine et Inde vs. Brésil
L'ouverture aux échanges internationaux a eu pour conséquence de bouleverser les modes de production dans les BIC. La modernisation de l'appareil productif et la mise en place des techniques modernes de fabrication et de gestion importées des pays développés ont permis aux BIC de réaliser d'importants gains de productivité. Ces derniers sont à l'origine du gain à l'échange et du rattrapage des pays occidentaux, comme l'avait théorisé l'économiste classique David Ricardo en 1817 avec le concept d'avantages comparatifs.
Dans le cas des BIC, on peut distinguer deux types de modèles de croissance extravertie dans lesquels les exportations et les investissements directs étrangers jouent un grand rôle.
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Modèle de croissance extraverti (Chine et Inde) : L'ouverture aux échanges internationaux a pour objectif d'attirer les investissements étrangers afin de moderniser l'appareil productif, en particulier le secteur industriel. L'installation d'entreprises étrangères permet d'accroître la production domestique qui trouve des débouchés sur le marché international. Ces débouchés sont assurés par une compétitivité-prix des produits, car le coût du facteur travail demeure faible par rapport à celui en vigueur dans les pays développés. De plus, la manipulation du taux de change, c'est-à-dire une hausse contrôlée par rapport aux devises des pays clients (Europe, États-Unis), permet d'amortir les hausses de salaires. Sur le plan interne, la croissance est tirée avant tout par l'investissement des entreprises, et la contribution de la consommation des ménages demeure alors secondaire.
Modèle de croissance redistributif (Brésil) : Les exportations jouent un rôle moins important que dans le premier modèle. L'ouverture aux échanges accélère la productivité grâce aux entrées d'investissements directs étrangers et à l'installation de nouveaux concurrents, mais la répartition des gains de productivité est plus équilibrée, plus favorable aux salariés. Ainsi, une partie du surplus de la production trouve des débouchés sur le marché intérieur, non seulement en termes d'investissement des entreprises, mais aussi et surtout en termes de consommation des ménages. La mise en place d'éléments de protection sociale et/ou de mesures de politique de redistribution contribuent aussi à améliorer les revenus, notamment des plus pauvres, et donc à accroître la demande interne (cas du Brésil).
C. Spécificités et nuances des modèles de croissance des BIC
Le Brésil, l'Inde et la Chine présentent des caractéristiques communes : sur la période 2000-2013, les exportations ont augmenté plus fortement que la production. Les importations ont aussi augmenté, mais n'ont jamais dépassé le niveau des exportations. Cela montre que ces pays ont bien suivi le modèle-type de croissance extravertie tiré par les exportations, mais il existe des différences au sein des BIC.
Le Brésil est plus proche du modèle de croissance redistributif, puisqu'il a réalisé un important effort de redistribution au début de la décennie 2000. Le modèle extraverti a permis à l'Inde et à la Chine d'internationaliser une part grandissante de leurs entreprises et d'accroître leur accès aux marchés internationaux de capitaux et de biens et services. Ainsi, en 2012, le taux de pauvreté (pourcentage de personnes vivant avec moins de 1,25 dollar par jour) est descendu à 11%, contre 85% en 1980. Toutefois, on constate une hausse importante des inégalités, puisque les 10% des Chinois les plus riches détenaient 31% du revenu national dans les années 2000, contre 21% en 1980. En Inde, environ 200 millions de personnes ont quitté le seuil de pauvreté entre 1980 et 2015, mais les Indiens bénéficient donc moins de l'ouverture que les Chinois.
En outre, si l'accentuation de la concurrence dans un nombre toujours plus grand de secteurs limite la croissance des très hauts revenus, elle entraîne aussi de fortes tensions sur le marché du travail, à cause de l'arrivée massive de travailleurs ruraux dans les villes et les usines. De ce fait, puisque l'offre de travail demeure quasi équivalente à la demande de travail, l'augmentation des salaires reste limitée. En revanche, la rémunération du capital continuant de s'accroître, elle porte en elle les germes d'un surinvestissement chronique et d'une insuffisance de la demande finale, c'est-à-dire celle provenant des entreprises, des ménages et des administrations. Ce qui peut produire, dans le cas extrême, des désordres sociaux épisodiques, comme c'est le cas en Chine. En Inde, en dépit de la forte croissance économique, une grande partie de la population (plus de 600 millions) est toujours très vulnérable aux variations des prix agricoles et aux aléas climatiques (mousson, inondations, sécheresse). Néanmoins, tous ces déséquilibres restent gérables politiquement tant que l'espoir demeure pour les citoyens de sortir de la pauvreté ou de voir les conditions salariales s'améliorer. C'est pourquoi, les autorités chinoises et indiennes ont un besoin impérieux que le taux de croissance économique demeure élevé.
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Si l'émergence du Brésil trouve son origine dans la croissance de ses exportations, notamment agricoles et minières, la mise en place d'une politique de redistribution sous le gouvernement Lula Da Silva (1er janvier 2003-31 décembre 2010) a aussi joué un grand rôle. À partir de 2003, le programme Bourse familiale (Bolsa familia), partie intégrante du programme plus général Zéro faim (Zéro fome), a permis de réduire les inégalités, d'améliorer le taux de scolarisation des enfants et de sortir 31 millions de Brésiliens de la pauvreté entre 2003 et 2010. En outre, les transferts sociaux permettent de réduire les inégalités de revenus primaires d'environ 33%, ce qui est considérable. La classe moyenne représente plus de 100 millions de Brésiliens.
Malgré l'importante composante sociale pendant le double mandat de Lula Da Silva, le modèle de croissance brésilien ne peut être considéré comme redistributif pur. La structure des exportations du Brésil l'apparente aussi au modèle rentier, puisque le pays exporte de plus en plus de produits miniers (fer, aluminium, métaux précieux) et de produits agricoles (café, jus d'orange, sucre, soja, viande bovine et de volaille). Le modèle de croissance brésilien est donc un modèle mixte. La croissance des exportations primaires a permis, dans un premier temps, de réaliser des excédents commerciaux qui ont entraîné, dans un second temps, une surévaluation du taux de change réel qui, à son tour, a réduit la compétitivité du secteur industriel. Par ailleurs, selon l'Agence internationale de l'énergie, grâce à la découverte d'importants gisements de pétrole au large des côtes brésiliennes, le Brésil pourrait devenir le sixième producteur mondial à l'horizon 2035 (potentiel de production de 6 millions de barils par jour). Le cours du baril de pétrole, qui dépassait les 140 dollars en août 2008, a été divisé par plus de trois, entre septembre 2008 et janvier 2009, pour atteindre 40 dollars.
II. La crise de 2008 : un test pour les modèles de croissance des BIC
A. L'impact de la crise des subprimes sur les économies émergentes
La crise des subprimes, partie en 2007 des États-Unis, s'est rapidement propagée aux pays émergents en général et aux BIC en particulier. Elle met fin à « l'îlot de stabilité » que ces pays étaient censés représenter. Pourtant, à l'inverse des pays développés, les trois pays des BIC n'étaient nullement exposés aux subprimes. Les banques brésiliennes, indiennes ou chinoises n'avaient pas investi dans de tels produits. Le système financier de ces pays était plutôt sain et aussi très encadré, notamment dans le cas de la Chine et de l'Inde.
Cependant, dans un monde où la finance est interconnectée, une partie des capitaux investis dans les BIC est rapatriée dans les pays occidentaux, car ces derniers sont jugés plus sûrs. Ce mouvement est demeuré toutefois limité du fait de l'encadrement des flux financiers dans les BIC. Néanmoins, la crise, bancaire à l'origine, va rapidement se propager à d'autres marchés comme celui des matières premières et agricoles. Le cours du baril de pétrole, qui dépassait les 140 dollars en août 2008, a été divisé par plus de trois, entre septembre 2008 et janvier 2009, pour atteindre 40 dollars. Le Brésil, grand exportateur de minerais et de produits agricoles, est le premier à être fortement touché par le ralentissement mondial. Les exportations chinoises, composées à 95% de produits manufacturés, chutent de 10%.
En conséquence, dès 2008, les taux de croissance des BIC diminuent fortement par rapport à 2007 : l'Inde perd 4,7 points et la Chine 4,8 points. Le Brésil semble, dans un premier temps, résister, puisque la croissance ne chute que de 0,9 point. Cette chute de la croissance s'explique par la baisse de la demande européenne et nord-américaine en produits manufacturés, dans le cas chinois et dans une moindre mesure dans le cas indien. Par ailleurs, la faillite de la banque d'investissement Lehman Brothers aux États-Unis, en septembre 2008, fait courir le risque d'un effondrement de l'ensemble du système financier mondial. Dans ce contexte d'incertitude maximale, les banques limitent strictement l'octroi de crédit, ce qui entraîne une forte chute des investissements au niveau national, mais aussi international. Dès le quatrième trimestre de 2008, les IDE diminuent et la baisse atteint 20% en 2009. Cette situation affecte négativement les flux entrants dans les pays des BIC.
Enfin, selon la Banque asiatique de développement (BAD), la crise de 2008 montrerait que les pays émergents seraient victimes du middle income trap (trappe des revenus moyens). Cette situation rend compte de la difficulté des pays qui ont atteint un niveau de revenu moyen, grâce à leurs avantages comparatifs (bas coût de la main-d'œuvre, par exemple), de continuer leur rattrapage pour atteindre un niveau de revenu élevé.
B. Les réponses politiques à la crise : plans de relance et mesures monétaires
Tout comme les pays développés, les autorités des BIC ont réagi avec célérité aux menaces de contagion de la crise, en actionnant les leviers budgétaire et monétaire. Mais des trois BIC, la Chine est le pays qui a mis en place le plan de relance le plus massif (586 milliards de dollars, soit environ 14% du PIB).
C. Les risques persistants malgré les mesures prises
Malgré les mesures prises, les risques persistent pour les économies des BIC.
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