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Henri de Monfreid : Une Vie d'Aventures, d'Écriture et de Controverses

Introduction

Henri de Monfreid, aventurier, explorateur et écrivain français, a mené une vie hors du commun, oscillant entre les rivages de la mer Rouge et sa France natale. Décédé à l'âge de quatre-vingt-quinze ans dans sa maison d'Ingrandes (Indre), il laisse derrière lui une œuvre riche et complexe, marquée par l'aventure, le commerce, l'écriture et les controverses. Sa vie, digne d'un roman, a inspiré de nombreux auteurs et continue de fasciner aujourd'hui.

Une Jeunesse Indécise

Rien ne prédestinait Henri de Monfreid à une existence aussi aventureuse. Né le 14 novembre 1879 à La Franqui (Aude), dans une propriété du cap Leucate, il est le fils d'Amélie Bertrand et de George Daniel de Monfreid. Après des études primaires à l'école Alsacienne (Paris 14ème) et secondaires à Carcassonne, il échoue au concours d'entrée à Polytechnique. Cette déception marque une rupture avec sa famille. Il quitte alors le Midi pour Paris. Un vrai déchirement, pour lui, qui adore la mer et le silence. Au cinquième étage de la rue Saint-Placide, dans le 6e arrondissement, il regarde un moineau trottiner sur la balustrade. Il se décide à faire pareil, en équilibre sur le garde-fou du balcon, comme un funambule sur le bateau paternel.

Il subsiste en s'essayant à divers métiers : courtier, chimiste, laitier en gros. De l’univers bourgeois familial, il aurait pu cultiver l’héritage. Mais il rate de peu l’admission à Centrale, épouse une jeune couturière, Lucie, et adopte l’enfant qu’elle portait. Le couple vit sans le sou. Au bout de dix ans, Monfreid embarque les enfants et les sépare de leur mère. Ils ne se reverront pas. Henri le misanthrope veut "quitter le troupeau", comme il dit. Il case ses enfants auprès d’Armgart Freudenfeld, une amie qui deviendra sa femme.

L'Appel de l'Afrique et de la Mer Rouge

En 1911, à l'âge de trente-deux ans, Henri de Monfreid débarque à Djibouti pour occuper un emploi obscur dans une maison de commerce. Le choix de l'Afrique n'est pas fortuit : son père, peintre et graveur, lui a donné le goût de l'exotisme en lui parlant de son ami Gauguin, dont il reçoit des toiles de Tahiti. C'est le début d'une nouvelle vie, marquée par l'éblouissement des tropiques.

À bord de son bâtiment, l'Altaïr, il commence à explorer les rivages de la mer Rouge où il deviendra, au gré de la fortune, pêcheur de perles, transporteur d'armes, contrebandier de tabac et de hachisch. Il devient le premier Européen à faire du transport d’armes avec ses propres bateaux, s’exaspère de ses missions à Djibouti, où il dit côtoyer "la lie de la société, des gens puants, poseurs, cancaniers". Il se fond dans le décor, en turban et peau tannée, se convertit à l’islam sous le nom d’Abd el-Haï (esclave du vivant).

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Lors de la Première Guerre mondiale, qui ruine ses entreprises, il fait de l'espionnage contre les Turcs, au service de la France.

L'Écriture comme Rédemption

La paix revenue, il rencontre Joseph Kessel. Sur ses conseils, il entreprend le récit de ses aventures. En 1932, il publie coup sur coup Les Secrets de la mer Rouge et Aventures de mer. Le voilà célèbre. Gagné par le goût d'écrire, il se livre, pendant cinq ans, à une production fiévreuse. En 1935, par exemple, il ne publie pas moins de huit volumes, parmi lesquels Le Drame éthiopien, Les Espions d'Ato Joseph, L'Île aux perles… Puis ce sont Trafic d'armes en mer Rouge, Le Roi du Toukan, L'Enfant sauvage, Le Roi des abeilles… Son dernier ouvrage, Le Feu Saint-Elme, paraît en 1973.

Auteur de plus de soixante-dix ouvrages, dont certains furent des best-sellers, à commencer par le premier, en 1931, Les secrets de la mer Rouge, Henri de Monfreid avait troqué le i pour un y à son prénom, pour mieux marquer ses débuts en littérature.

Poussé par ses amis, le jésuite Pierre Teilhard de Chardin et l’écrivain Joseph Kessel, il se lance finalement dans une carrière littéraire et y raconte ses aventures en les romançant. Il sera aussi journaliste, pour Le matin, Gringoire, Paris-Soir, Le Petit Parisien, Le Figaro… Un film avec Harry Baur, Les secrets de la mer Rouge, adaptation de son roman, sort en 1937. Trente ans plus tard, une série en treize épisodes est diffusée à la télévision, sur la base du même livre. Monfreid multiplie les ouvrages, les conférences, les dédicaces, monte un spectacle de chansons, enregistre des livres-disques. « C’est un maître en relations publiques, souligne Daniel Grandclément dans sa biographie. Écrivain, journaliste, il connaît le monde des médias et sait en jouer ; enfin sa personnalité est révélée par la télévision. Son visage ridé et mobile, ses gestes brusques et nobles, le ton de sa voix à laquelle il sait donner l’emphase nécessaire, tout concourt à faire de lui un extraordinaire et intarissable conteur. » Même si « les cocktails mondains l’assomment », il se met à rêver de gloire et de reconnaissance littéraire. Poussé par les académiciens Kessel, Cocteau et Pagnol, il lorgne l’habit vert et l’épée. Il échoue une première fois mais s’accroche, lui qui n’aimait pourtant pas l’entre-soi. Il recommencera, en vain.

Controverses et Ambiguïtés

La vie d'Henri de Monfreid est marquée par des zones d'ombre et des contradictions. Ses activités de trafiquant d'armes et de drogue lui valent des démêlés avec la justice et une exclusion de la franc-maçonnerie locale. Il convainc son père, installé à Corneilla, dans les Pyrénées-Orientales, de cultiver du pavot au domaine familial de Saint-Clément. C’est un échec. En 1921, il se lance dans un trafic de cannabis via l’Inde, au pied de l’Himalaya. Cette fois-ci, il voit grand : six tonnes ! Monfreid est vert de rage. Il part à l’attaque comme un corsaire, embarque un canon sur son bateau, l’Altaïr, fabrique lui-même des obus. Il finit par récupérer les douze tonnes. Douze tonnes de haschich Monfreid organise son commerce : il cache sa marchandise dans le sous-sol de sa maison, en creusant une cavité recouverte d’une dalle de ciment et de sable. Six tonnes dans 120 ballots. Plus c’est gros, plus ça passe. Les douanes saisissent la marchandise et la stockent à Addis-Abeba, avant de la lui rendre grâce à l’intervention des autorités françaises. Il écoulera les douze tonnes en quatre ans. Mais le trafic de cannabis s’essouffle et Monfreid doit trouver d’autres débouchés pour le marché égyptien : morphine et cocaïne. En 1926, il a peur qu’un attaché du gouverneur, qui l’a aidé pour son trafic, le dénonce. Il le tue ou le fait tuer… Entre romans et vérité, fiction et réalité, il est dur parfois, avec l’Audois, de démêler les fils ! Il est incarcéré en 1928 à Djibouti. Le gouverneur des Somalis, Chapon-Baissac, veut sa tête. Il doit sa libération à ses contacts politiques en Métropole.

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Son séjour préféré, l'Éthiopie, lui est interdit en 1932 après une brouille avec le négus. Il y revient en 1936 avec l'armée italienne. Mussolini et l’Italie veulent mettre la main sur l’Éthiopie : une aubaine pour Monfreid, s’ils balayaient le négus. Il est fasciné par le Duce.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, son attitude ambiguë lui vaut d'être emprisonné par les Anglais, soupçonné d'espionnage et de sympathies vichystes et italiennes. En 1940, à 62 ans, Monfreid est mis au cachot, soupçonné d’espionnage, de sympathies vichystes et italiennes, puis interné au Kenya par les Anglais. Il n’est libéré qu’en mai 1943. Il va y rester quatre ans de plus, comme gérant d’un complexe hôtelier au pied du mont Kenya, où il se lance dans la fabrication de… camemberts. Puis dans deux maisons isolées dans les bois, "au milieu des bêtes sauvages", raconte son biographe Daniel Grandclément (L’incroyable Henry de Monfreid, Grasset, 1998). Il vend des aquarelles et sa femme fabrique des manteaux en fourrure. Il ne rentre qu’en 1947, à 68 ans, son chacal installé dans un compartiment à l’extérieur de l’avion. Son pays a oublié ses sympathies fascistes et continue de célébrer l’écrivain-aventurier.

Vie Privée et Descendance

Henry de Monfreid a eu une vie personnelle complexe et mouvementée. Il épouse une jeune couturière, Lucie, et adopte l’enfant qu’elle portait. Au bout de dix ans, Monfreid embarque les enfants et les sépare de leur mère. Ils ne se reverront pas. Il case ses enfants auprès d’Armgart Freudenfeld, une amie qui deviendra sa femme.

Parmi ses enfants, on compte Lucien, son fils aîné adoptif, qui meurt broyé par un requin après un chavirage, en 1920, et Daniel de Monfreid, fils de Henry. Daniel de Monfreid, fils de Henry devait finaliser la succession mais c'est le petit fils qui le fera. La nuit tombe vite à cette saison, le sol est glissant, la voiture rate un virage. Avant ce dramatique accident, il avait été convenu que Daniel reprendrait l'administration de l'œuvre de son père. Le fils disparu, qui s'en chargera ? La suite, il la raconte dans son livre : «Lesté de trois cents kilos de papiers divers et variés ponctuant la longue vie d'Henry […] je pris la route, ni joyeux ni triste, mais sans doute avec la conscience soudaine d'hériter d'un homme hors du commun plutôt que de mon grand-père. J'eus alors l'étrange sensation de me transformer en un acteur de sa nouvelle vie. Je serais désormais le promoteur post-mortem de mon aïeul. Outre rendre des comptes à ma famille, devrais-je en répondre aussi face à l'Eternité ?

Guillaume de Monfreid, son petit-fils, a entretenu une relation privilégiée avec lui et a écrit un livre sur leur relation : Henry de Monfreid, impossible grand-père. 70 ans les séparaient quand ils se sont connus. Entre Henry de Monfreid, écrivain, navigateur, aventurier, contrebandier et son petit-fils Guillaume, le courant est de suite passé. Comment se noue une amitié complice, forte, indéfectible, entre deux êtres séparés par des dizaines d'années ? Souvent, sans qu'on ne puisse l'expliquer, un grand-père et un petit-fils écrivent une histoire qui n'appartiendra qu'à eux. Et qui défiera le temps. Celle nouée entre Henry et Guillaume fait partie de cette catégorie, à la fois étrange et belle, et le petit-fils en a fait un livre. «Ce n'était pas un grand-père gâteau, ça a été, comme dit Saint-Exupéry dans Le Petit Prince, «un long processus d'apprivoisement», explique Guillaume de Monfreid. «C'est une amitié entre deux personnes. Avec le temps, c'est encore plus vrai et c'est le sujet du livre qui est une fausse biographie mais plutôt l'histoire d'une relation entre deux hommes que séparent trois générations. Il se trouve que l'un est le grand-père de l'autre ou que l'un est le petit-fils de l'autre. Mais à la limite, ça ne compte pas. Parce que je ne suis pas le seul dans ce cas, les relations de petit-fils à grand-père sont toujours des relations très privilégiées.

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Les Dernières Années et l'Héritage

En 1947, il s'installe dans sa propriété d'Ingrandes, aux confins de la Sologne. Il y poursuit ses écrits : La Triolette, Le Bracelet d'argent, Du Harrar au Kenya à la poursuite de la liberté, Le Naufrageur, L'Homme sorti de la mer, Le Cimetière des éléphants, La Route interdite.

Il achète une maison de pêcheurs à La Franqui et une autre dans le Berry, à Ingrandes, loin des foules. "Un trou pour avoir la paix", résume son petit-fils Guillaume. Il restera opiomane toute sa vie et en fera un petit commerce en alimentant anciens colons ou écrivains. "Monfreid a le plus mauvais opium de Paris", s’esclaffait Joseph Kessel. Sa fortune s’est évanouie. Les lingots d’or qu’il avait fait fondre ? Envolés, volés. Les tableaux de Gauguin qu’il tenait de son père ? Vendus à vil prix. Et copiés pour donner le change. Ses héritiers font venir une pelleteuse pour déterrer la cache qu’il avait aménagée au fond du jardin.

Henry de Monfreid décède le 13 décembre 1974, à l'âge de 95 ans, dans sa maison d'Ingrandes. Il repose à Leucate, dans l’Aude, auprès de sa mère.

La mémoire d’Henry de Monfreid est entretenue à Ingrandes, dans le Berry, à travers un petit musée. Ses ouvrages sont publiés en France chez des éditeurs comme L'École des loisirs, Misma, Le Seuil, Gallimard, Hélium, Casterman, et traduits dans de nombreuses langues.

Monfreid et La Franqui

L’écrivain fait partie de l’histoire de La Franqui. Il est né le 14 novembre 1879 et y a passé toute son enfance dans la famille de sa mère qui exploitait un hôtel restaurant nommé « L’Excelsior ». Bien que transformés les bâtiments de l’établissement existent toujours. La belle famille de l’écrivain-aventurier avait su amorcer le développement du tourisme dans la petite station. Au dernier tiers du XIXe siècle, La Franqui n’est qu’une modeste station de bains de mer qui attire les estivants avec l’arrivée du chemin de fer à Leucate et l’engouement pour le grand air, les baignades. Prospère, l’établissement s’agrandit, accueille la petite bourgeoisie, mais aussi ouvriers et brassiers lors des vendanges., l’hôtel de la famille Bertrand, famille de vignerons, propriétaire de la plupart des terres du hameau, prend plus tard le nom d’Excelsior sous la férule de son oncle Émile Bertrand, un architecte en vogue installé à Paris. Il se trouve à La Franqui, petite station balnéaire de l’Aude, une vieille maison baptisée « Villa Amélie », que ses nouveaux propriétaires ont récemment restaurée. L’Amélie en question était la Mère de Monfreid.

Il aime à revenir aussi à La Franqui où il a fait construire une maison face à la mer, surnommée la boite à sel à cause de sa forme.

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