Le thème du « berceau de Juda, femme, scène » ouvre une perspective riche sur les interactions entre la ville, la femme et le divin dans les textes bibliques. Cet article se propose d'explorer ces liens complexes, en s'appuyant sur des exemples tirés principalement du livre de la Genèse, mais aussi d'autres sources bibliques et d'analyses contemporaines.
La Ville Biblique : Entre Violence et Fascination
Le titre choisi pour cette communication s'inspire du fait que le mot hébreu pour « ville » partage une racine sémantique avec le mot « violence ». La fascination pour la ville biblique tient à sa réalité tangible. Dan et Bersheva, villes frontières, Hévron, tombeau des patriarches, Sichem la violente, Béthel la maison de Dieu, Sodome la dévoyée, Nahor la lointaine ville des origines, Salem la mystérieuse et Jérusalem la ville de la paix, sont non seulement localisées et racontées dans la Bible, non seulement explorées en couches archéologiques, mais encore et toujours vivantes aujourd'hui pour la plupart d'entre elles. On peut circuler à Qiryat-Arba, près d'Hébron, on peut vivre dans la cité de David à Jérusalem, on peut boire au puits de Jacob et à la source de Siloé, prier au mur occidental, visiter les « écuries » de Salomon et se glisser dans le canal d'Ezéchias ; on peut visiter Qumran et admirer la tour cananéenne de Jéricho. Sans parler du relief naturel - de l'Hermon au Neguev et du Jourdain à la mer - qui sera l'arrière-plan de notre lecture de la ville dans les textes bibliques.
Dans un premier temps nous observerons les multiples visages de la ville biblique, en particulier dans le livre de la Genèse. Une série de jalons anthropologiques éveillent alors une question : l'homme fait-il la ville ou la ville fait-elle l'homme ? Comment cerner la nature de ce rapport homme-ville ? La ville convoitise ou carrefour des hommes ? La ville vampire ou épouse mystique ? Nous tenterons ainsi de découvrir comment la ville de l'homme ou l'homme de la ville cherchent leur orientation dans une déambulation sans fin qui circule entre la Salem-mystère et la Jérusalem-symbole sous le regard attentif et amusé d'un Dieu qui déjoue en se jouant les prospectives et les projections humaines dans le mythe de Babel. Et, dans ce parcours, nous risquons, sans doute, de rencontrer des impasses : faut-il vraiment construire des villes puisque tout commence et finit dans une non-ville, du jardin d'Eden à son reflet, le pardes du Talmud ? La ville est-elle maudite ? Puisque ce n'est pas Dieu qui prend l'initiative de la construire : le premier bâtisseur c'est Cain le meurtrier. De Babylone à Jérusalem, la ville existe-t-elle autrement que comme la manifestation extérieure de l'ambition ou de l'intériorité de l'homme, c'est-à-dire comme son plus grand corps dont l'extension se dit dans l'expression « toute la terre » pour signifier à la fois tout l'espace terrestre et toute la population du monde ?
Les Multiples Visages de la Ville dans la Genèse
Il suffit de lire la Genèse pour les découvrir. C'est Caïn qui « se met à construire une ville » et lui donne le nom de son fils Hénoch (Gn 4,17) comme pour souligner qu'en hébreu on utilise la même racine banah pour dire « construire » et pour dire « fils ». On connaît déjà les mégapoles : Nemrod, fils de Koush, « chasseur héroïque devant le Seigneur », occupe Babel, Erek, c'est-à-dire « la longue », Akkad en Mésopotamie ; puis « il sort de ce pays pour Assour » où « il bâtit Ninive » (Gn 10,11), la grande ville dont le prophète Jonas (3,3) n'a pas peur de dire qu'il fallait trois journées de marche pour la traverser, tandis que la Bible la qualifie comme une personne : « Ninive… grande ville devant l'Éternel » (3,3). Plus tard, quand Abraham s'établit en Canaan, Loth son neveu choisit la vallée du Jourdain avec les villes d'alentour (Gn 13,11-12) et, notamment, Sodome, ville aussitôt caractérisée par la perversité de ses habitants en un verset lapidaire : « […] et les habitants de Sodome étaient mauvais et pécheurs devant l'Éternel, excessivement » (Gn 13,13). C'est le prélude d'une sombre histoire qui va de l'ambition de Loth quand il s'attribue le meilleur territoire du pays jusqu'à l'inceste dont il sera plus tard l'objet à l'initiative de ses filles (Gn 19,21-38), en passant par le viol tenté par les Sodomites sur ses propres hôtes, envoyés par Dieu pour le faire sortir indemne de Sodome. Sodome finalement détruite par le soufre et par le feu (Gn 19,12-38). Cet enchaînement irréversible de causes et d'effets reste attaché à la réputation de la ville : la dureté du père qui envisage de livrer ses filles à la prostitution et le retournement de celles-ci qui n'hésitent pas à abuser de lui pendant son sommeil, reflètent les mœurs de leurs concitoyens. Contraste de ce comportement collectif avec l'attitude d'Abraham qui accueille princièrement les mêmes inconnus ; Abraham dont la Bible, notons-le, ne dit jamais qu'il ait habité en sédentaire même quand il séjourne dans la région de Hévron. Or c'est lui, le migrant, qui incarne la figure du juste en prenant sur lui d'intercéder pour les siens : il tente de changer la destinée de la ville corrompue et de transformer, en essayant de forcer la main de Dieu, l'arrêt de mort en délivrance. D'un côté un seul juste, de l'autre cinquante, quarante, trente, vingt, dix… que l'on espère et qui manquent à l'appel. Ici la ville est dans l'incapacité de se justifier devant Dieu. Toute ville aurait-elle besoin de pouvoir se prévaloir de quelques justes pour être sauvée de sa fatalité ? La Bible ne le dit pas : elle constate seulement l'échec. On peut se demander si le regroupement de personnes, leur destinée commune dans un espace, appelé ville, courent facilement le risque de la décadence… Quel est alors le facteur qui détermine que des individus - tous différents entre eux - deviennent ce groupe et ensuite cette ville, corrompue… ou héroïque ?
Avec Hévron, en Genèse 23, l'image de la ville est plus industrieuse. On la découvre comme un lieu d'échange entre les hommes qui s'y croisent. Les fils de Heth siègent à la porte de la ville, c'est-à-dire au centre de la vie sociale. Ce sont des notables dont on reconnaît la dignité et le pouvoir au cours de l'affaire qu'ils traitent avec Abraham : l'achat du champ de Macpélah et de sa grotte pour y enterrer Sarah. Situation juridique délicate : faut-il accorder un droit de propriété et donc un droit de cité à un migrant ? La porte de la ville biblique est bien le carrefour des rencontres, des affaires commerciales, des décisions juridiques, des informations publiques « au vu et au su de tous les passants » (Gn 23,11-18) qui viennent là nouer leurs relations humaines.
Lire aussi: Les traditions autour du Berceau de Naissance
Nahor, c'est la ville où l'on aime retrouver ses origines ancestrales. Les récits idylliques des retours au pays, pour y chercher femme, sont une sorte de poème de la ville comme source de la tradition familiale. En effet, le lieu des origines s'efface difficilement de la mémoire : on veut y retrouver les souvenirs évoqués par les parents ; on veut y renouer les liens que la distance a pu relâcher. On veut que la vie continue et que le cours des générations s'enracine de nouveau en son lieu de départ. Ainsi s'explique le cheminement biblique, deux fois parcouru, pour aller chercher Rébecca qui devient la femme d'Isaac (Gn 24) puis Léa et Rachel courageusement « méritées » par Jacob au prix de quatorze années de labeur (Gn 29). Ces deux récits se donnent la réplique comme des strophes rythmées par le cours du temps qu'on veut toujours faire revivre pour consolider la mémoire d'un passé indestructible, puisqu'il est la sève des générations vivantes, cimentées, en amont, par l'histoire retrouvée des pères, et projetées, en aval, vers l'avenir des enfants. Ces lieux d'origine restent d'autant plus fidèlement ancrés dans la mémoire qu'ils sont parfois utilisés comme prénoms : c'est le cas de Nahor qui est aussi le nom du grand-père d'Abraham (Gn 11,24) et plus tard celui de son frère (Gn 22,20) : retourner à Nahor en Mésopotamie c'est donc doublement retourner au berceau des ancêtres.
Sichem, également, désigne à la fois Sichem, le violeur de Dina, fille de Jacob, et la ville dont Hamor, père de Sichem, est le chef (Gn 33,18 ; 34,2). Comme à Hévron, c'est à la porte de la ville que l'on assiste à la délibération des citoyens sur le pacte proposé par les frères de Dina. Ceux-ci exigent la circoncision des Sichémites pour accorder Dina en mariage à son violeur. Le pacte est accepté : « Tous ceux qui sortaient à la porte de la ville écoutèrent Hamor et son fils Sichem ; tous les mâles furent circoncis » (Gn 34,24). Aussitôt, les fils de Jacob pillent la ville et vengent leur sœur en profitant de la faiblesse des nouveaux circoncis. Hamor et Sichem sont tués, et Dina reprise. Drame aussi violent que rapide. Le migrant Jacob voulait s'établir à Sichem puisqu'il y avait déjà acquis une parcelle de terre pour y planter sa tente (Gn 33,19), mais les Sichémites, maîtres dans leur ville, ont exercé sur sa fille une sorte de droit du puissant. Le pillage et les meurtres qui s'ensuivent ruinent la ville, et Jacob se voit obligé de quitter Sichem où il est maintenant indésirable (Gn 34,30) : droit de cité refusé pour cause de viol et de violence.
Au contraire, son établissement à Béthel va se faire sous le signe de Dieu : « Dieu dit à Jacob : debout, monte à Béthel et arrête-toi là. Élèves-y un autel pour le Dieu qui t'est apparu lorsque tu fuyais devant ton frère Esaü » (Gn 35,1). Il était, en effet, déjà passé à Béthel et y avait élevé un autel en disant : « Cette pierre que j'ai érigée en stèle sera une maison de Dieu » (Gn 28,22). Dieu lui était apparu en rêve et lui avait dit : « Je suis le Seigneur Dieu d'Abraham ton père et Dieu d'Isaac ; la terre sur laquelle tu es couché, je la donnerai à toi et à ta descendance » (Gn 28,13). En s'éveillant, Jacob s'écrie : « Que ce lieu est redoutable ! Il n'est autre que la maison de Dieu, c'est la porte du ciel » (Gn 28,17). « Ville-maison de-Dieu-porte-du-ciel » c'est une dimension nouvelle de la ville, la préfiguration de tous les lieux saints, ou déclarés tels, par les hommes, pour y commémorer et y célébrer le souvenir de leurs expériences religieuses. Dans ce contexte, il faut signaler un article de H. Spieckermann qui distingue l'expression « Dieu de la ville » caractéristique de la culture religieuse, en Égypte et en Mésopotamie, pour signifier le culte rendu à tel ou tel Dieu dans une ville, et l'expression biblique « ville de Dieu », Béthel, c'est-à-dire maison de Dieu, présence de Dieu en un lieu qu'il choisit. À Béthel, Dieu change le statut de la ville qui reçoit ce nom nouveau à la place de son ancien nom, Louz.
Selon une autre approche sémantique, certaines villes bibliques reçoivent leur vocation de leur nom. Ainsi les villes du pays d'Édom : « Bela, fils de Béor, règne sur Dom et le nom de sa ville est Dinhavah » (racine yahav, qui sonne comme Dieu-père), c'est-à-dire don de justice (Gn 36,32) ; ou encore en Gn 36-35, le nom de la ville d'Hadad, fils de Bedad, est Avit, c'est-à-dire « ruines », etc.
Enfin, il faut mentionner les villes-magasins de l'histoire de Joseph (Gn 41,35 ; 41,48), et surtout les villes des lévites et les villes-refuge dont la destination est spécifique. Les premières sont au nombre de quarante-huit (Nb 35,7), prélevées sur le patrimoine des tribus pour accueillir les lévites, et les secondes sont au nombre de six, choisies parmi ces quarante-huit : elles sont destinées aux meurtriers pour qu'ils puissent échapper aux vengeurs du sang et s'y réfugier en toute sécurité. Ce sont : « Cades en Galilée, dans la montagne de Néphtali, Sichem dans la montagne d'Éphraïm et Qiryat-Arba qui est Hébron dans la montagne de Juda. Au-delà du Jourdain, à l'est de Jéricho, ils établirent Bécèr dans le désert, sur le plateau de la tribu de Ruben, Ramoth-en-Galaad de la tribu de Gad et Golan dans le Bashan de la tribu de Manassé » (Josué 20,7-8).
Lire aussi: Choisir les bons jouets pour bébé dans le berceau
Ces noms, nous le vérifions, nous sont familiers et se situent à la fois dans la tradition biblique et dans les colonnes de nos journaux. Ils incarnent des situations, des souvenirs, des questions brûlantes d'hier et d'aujourd'hui. Finalement, toute la vie humaine se fait et se défait dans ces regroupements de personnes plus ou moins proches, plus ou moins amies ou ennemies. Cet espace qu'on appelle ville se constitue en statut social par le jeu des relations humaines dont l'empreinte s'inscrit à la fois dans le sol qu'elle façonne et modifie au jour le jour et dans les us et coutumes qu'elle adopte au fur et à mesure du déroulement de son histoire. Or, dans la Bible, Dieu intervient dans l'histoire des hommes. Avec Babel, nous pouvons maintenant observer un aspect significatif du rapport de Dieu à la ville des hommes.
Babel : La Ville Utopique et l'Anti-Création
Babel, la ville utopique (Gn ll, l-9)
- Or toute la terre (utilisait) une même langue et les mêmes mots
- Et les voici en pérégrination depuis l'Orient et ils trouvent une plaine en terre de Shinaret ils habitent là
- Et ils disent chacun à son compagnon : « allons, fabriquons des briques et cuisons-les au feu » et la brique leur servait de pierre et le bitume leur servait de ciment
- Et ils disent : « allons, construisons-nous une ville et une tour que son sommet soit dans les cieux et faisons-nous un nom de peur d'avoir à nous disperser sur la face de toute la terre »
- Et il descend le Seigneur pour voir la ville et la tour qu’avaient bâties les fils d'Adam
- Et il dit le Seigneur : « voici un peuple un et une langue unique pour eux tous et c'est le commencement de leur œuvres rien ne leur sera plus inaccessible de tout ce qu'ils auront projeté de mettre en œuvre
- Allons, descendons et là brouillons leur langage de sorte qu'aucun n’entende plus la langue de son compagnon »
- Et il les disperse le Seigneur de là sur la face de toute la terre et ils cessent de construire la ville
- À ce propos on la nomme Babel car là il a brouillé, le Seigneur, le langage de toute la terre et de là il a fait leur dispersion le Seigneur sur la face de toute la terre
Une première évidence s'impose à la lecture de ce récit : il s'agit d'une variation sur le thème de la création ; mais d'une « création » dont les hommes sont les « fabricateurs » (vv. 3-4). Au lieu du solennel : « Au commencement Dieu créa », qui ouvre la Torah et donne la prééminence à Dieu, ici le personnage principal c'est « toute la terre » (v. 1), « les fils d'Adam » (v. 5) ou « le peuple » (v. 6). Aussitôt on attribue à ce personnage une unité qui évoque immédiatement le Shema Israël (Deutéronome 6,4) dans une constatation étonnante : « Toute la terre » est déclarée « une » par sa langue, « une » par ses paroles « uniques » (v. 1) ; des paroles qui sont aussi des actes selon le double sens de l'hébreu davar. Toute la terre serait-elle « une » comme Dieu est « un » ? Une telle suggestion relève de la provocation.
« Toute la terre » désigne aussi l'univers de l'espace dans l'expression répétée (vv. 4.8.9.) « sur la face de la terre », mais, paradoxalement, le récit précise qu'il s'agit de la dispersion, comme risque à courir.
Le second verset donne l'Orient comme origine de la pérégrination des hommes sur terre. On a quitté l'Éden, selon Gn 3,24, pour aller dans la plaine de Shinar, c'est-à-dire le lieu de Babylone, la ville maudite, dont Jérémie décrit la …
Lire aussi: Avis sur les berceaux Calidoo, Zina et Amara
tags: #berceau #de #juda #femme #scène #signification