Le droit des femmes à disposer de leur corps est une revendication ancienne, un combat qui traverse les siècles. De l'Ancien Régime à nos jours, en passant par le vote de la loi Veil en décembre 1974, l'histoire de l'avortement est aussi une histoire intime, faite de luttes, de silences et de revendications.
Un Droit Séculaire, Longtemps Réprimé
Si les pratiques contraceptives et abortives existent depuis la plus Haute Antiquité, mentionnées par Hippocrate cinq siècles avant notre ère, elles ont été, et sont encore, souvent réprimées. Le secret et les conditions précaires dans lesquelles ces interventions étaient pratiquées mettaient en danger la vie et la santé des femmes. Avant la légalisation, des milliers de femmes avortaient clandestinement chaque année, au péril de leur vie. Les raisons de ces recours étaient multiples : viol, absence de mariage, refus du père, enfants déjà nombreux, manque de ressources, volonté de poursuivre des études, de voyager, de travailler, de créer, de s'épanouir en dehors du cadre familial traditionnel. Le recours à l'avortement était massif, malgré les risques encourus, car une grossesse non désirée a toujours été source de désespoir.
Le contrôle du corps des femmes et son assignation exclusive à la procréation remontent au Néolithique, avec la sédentarisation, l'agriculture et l'élevage. A la Préhistoire, les naissances étaient moins nombreuses et espacées de quatre à cinq ans. Il y a quinze mille ans, la population française était estimée à 50 000 individus.
Le Contrôle Social et la Rumeur
La rumeur et la vox populi révèlent une mentalité et des croyances populaires liées à l’avortement. Les dénonciateurs et les "passeurs" de rumeurs se font les relais de cette opinion publique, au cœur de laquelle se devine le contrôle social que subit la femme du peuple. La communauté semble faire peser sur la femme un regard inquisiteur. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les dirigeants exaltent le devoir de maternité auquel doit se soumettre chaque femme pour son mari, sa famille et sa patrie. Son corps devient plus que jamais la matrice du corps social, officiellement surveillé. Officieusement, la communauté féminine, tout particulièrement la femme enceinte, est également sujette à un contrôle social de la part de son entourage. Les lieux traditionnels de la sociabilité féminine sont aussi des lieux traditionnels de la surveillance des ventres et de la recherche de la déviance. Dans un village ou une petite ville, l’avortement n’échappe pas à cette règle. Les rumeurs et dénonciations émanent toujours de proches. Durant l’entre-deux-guerres, l’avortement est un fait social, pas totalement assimilé par la morale et donc pas pleinement admis et toléré. Les rumeurs et les dénonciations prouvent que l’avortement est recherché parce qu’il fait peur et utilisé pour blesser un ennemi ou un conjoint parce qu’il fait mal. Peu importe le mobile qui guide l’instigateur d’une rumeur ou l’auteur d’une dénonciation, sa seule démarche démontre que l’avortement est encore fortement rejeté par une partie de la population. L’avortement est qualifié de « scandale, d’affaire monstrueuse, d’acte criminel, ignoble, honteux, triste ». Malheureusement, le mode impersonnel, anonyme ou collectif choisi par cette catégorie de population pour s’exprimer empêche de mieux cerner celle-ci. L’avortement reste mystérieux jusque dans ses délateurs, et la rumeur est difficile à éteindre.
Si la rumeur est le principal metteur en scène dans nos histoires, la principale actrice est l’avortée. C’est elle, avant l’avorteuse, qui sera la première « victime » du contrôle social. Elle est généralement soupçonnée sur la base de peu d’éléments, comme si un syndrome de l’avortement était répandu. Le critère de sélection est souvent la réputation. Dès qu’une femme peu estimée garde le lit, ses « détracteurs » pensent immédiatement à une interruption de grossesse. Pour l’époque, il est presque inconcevable qu’une femme honnête, issue d’une famille respectable, mette fin à sa grossesse. L’avortement semble le lot de célibataires frivoles, d’épouses infidèles ou peu scrupuleuses, bref, de femmes manquant de vertus qui refusent de se plier au modèle d’épouse sage et féconde. Acte immoral, l’avortement ne peut être le fait que de personnes immorales. La sévérité de l’opinion suscite également des conduites de fuite, classiques depuis l’époque moderne : l’accouchement en ville pour cacher sa faute, voire l’abandon d’enfant ou l’infanticide. En matière d’avortement, c’est toujours la femme qui est fautive. Celle qui renonce à sa maternité s’apparente à un paria, à un monstre, à une criminelle selon l’idéologie dominante véhiculée à l’époque. Elle va à l’encontre de la vocation naturelle de toute femme, vocation qui veut que celle-ci soit une mère, une épouse et une ménagère. C’est précisément cette mission imposée à la femme qui renforce la sociabilité féminine au sein d’un village. Confrontées aux mêmes charges et obligations, les femmes s’entraident tout comme elles contrôlent les éventuelles déviances. Elles sortent de leur « état passif » en parlant de la vie privée. La communauté féminine est donc à la fois un lieu de contrôle social et de sociabilité. C’est de cette façon que naissent les rumeurs ou, à contrario, que sont transmis les moyens d’avorter. Car, si l’avortement est une pratique secrète pour les chercheurs, il n’en est pas de même pour les femmes de l’entre-deux-guerres.
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Sociabilité Féminine et Connaissance de l'Avortement
L’avortement est une réalité bien plus courante et plus connue que de nos jours. Depuis qu’il est toléré par la loi et médicalisé, il est davantage confidentiel. C’est désormais le médecin qui est le gardien des techniques abortives. L’avortement est aux mains de spécialistes. Le progrès a désorganisé les voies traditionnelles de la solidarité féminine. En effet, si certaines franges de la population condamnent l’avortement, il n’en reste pas moins accepté par une partie de celle-ci et compris par la plupart des femmes. L’avortement est un domaine où se dévoile une forte solidarité de sexe. Cette solidarité est renforcée par l’appartenance à un même milieu social, celui de la ménagère. Les femmes s’échangent entre elles les adresses, les recettes et les méthodes. De cette manière, le savoir-faire en matière d’avortement se propage. Dans ce domaine, la rumeur publique qui entoure les faiseuses d’anges joue aussi un rôle important.
Cette connaissance de l’avortement se retrouve à la lecture des différentes pièces des dossiers d’abandon de poursuites. Dans une cinquantaine d’affaires, le moyen supposé employé par la femme pour se faire avorter est précisé. Qu’il soit vrai ou pas, sa simple mention témoigne que les techniques abortives sont connues du grand public. Dans cet imaginaire collectif, l’avortement instrumental semble avoir pris l’ascendant sur les procédés populaires fondés sur l’absorption de substances dites abortives. Mais l’un n’empêche pas l’autre. Des travaux contemporains soulignent que le premier mouvement des femmes qui constatent la suppression de leurs règles est de recourir à l’automédication. Autour de 1880, sous la dénomination « pilules de dames », toutes sortes de produits sont commercialisés en dépit de leur inefficacité. Des tisanes, décoctions et médicaments sont ainsi évoqués dans les déclarations. En tête de ceux-ci, se trouve une plante : la rue. Suivent ensuite l’absinthe, l’ergot de seigle, la sabine, l’apiol et le café. C’est ainsi que la rumeur publique soupçonne Louisa M. d’avortement parce qu’elle aurait recherché « de la rue, pour disait-elle soigner un mal de gorge ». Une dénonciation anonyme stipule que Louisa B. « nourrit pour sa sécurité une plante de sabine ». Au début du XXe siècle, des drogues plus efficaces sont diffusées, comme la quinine ou l’apiol. De ces substances aussi, les vertus abortives sont contestées.
Plus fréquent, l’avortement « chirurgical » est rendu possible grâce aux progrès de la médecine. Les instruments avancés dans les lettres et déclarations sont des sondes, crochets, injecteurs, canules et poires. Sondes et crochets servent à percer la poche amniotique en la piquant. À cet égard, tout ce qui est pointu ou tranchant peut être utilisé, à commencer par des aiguilles à tricoter comme l’évoque Léa B. en 1919. Quant aux injecteurs, ils provoquent l’avortement par irritation des parois et contractions de l’utérus. L’embryon ou le fœtus est « décollé » et expulsé. La nature du liquide injecté importe peu. Mais les femmes croient renforcer les effets de l’injection par un adjuvant réputé abortif : l’eau savonneuse. Ainsi, la plupart de nos déclarations qui mentionnent cette technique d’avortement l’associent au savon sunlight. L’injection intra-utérine est le procédé abortif le plus répandu durant l’entre-deux-guerres. Il est aussi le plus sûr en termes d’hygiène et de discrétion : il ne laisse en principe pas de traces et ne nécessite pas forcément une aide extérieure. Pour Anne-Marie Sohn, il constitue ni plus ni moins « le moyen royal d’avorter ».
Les méthodes pour avorter font donc certainement partie des conversations de femmes, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Les ruses et autres astuces pour échapper à la répression doivent probablement se transmettre par le même canal. Plus étonnant, certaines jeunes femmes décrivent précisément le déroulement de l’opération qu’elles auraient été amenées à subir et cela avant de se rétracter ou d’avouer un infanticide. Ainsi, Alice P. livre une version tout à fait crédible aux enquêteurs :
Elle [l’avorteuse qu’elle dénonce] m’a fait coucher en travers sur le lit, m’a fait écarter les jambes, les pieds sur deux chaises, a pris une longue canule dans laquelle il y avait un fil de fer, a adapté cette canule sur un irrigateur, après l’avoir introduit dans les parties, en la guidant sur son doigt. L’introduction de cette canule a été assez douloureuse. Elle a laissé couler un peu de liquide qu’elle avait au préalable préparé. Après cela, j’ai perdu un liquide mélangé de sang. Le (…) lundi dans l’après-midi l’avortement s’est déclaré.
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Aveu ou mensonge ? S’il s’agit d’un mensonge, d’où tire-t-elle des renseignements si détaillés ? Enfin, les risques liés à la pratique de l’avortement sont également connus. La maladie d’une femme est souvent l’élément déclencheur d’une rumeur ou d’une dénonciation. Pour l’opinion d’alors, un avortement n’est donc pas un acte anodin sur le plan de la santé. La peur de la douleur, des séquelles médicales, l’ombre de la mort planent et sont plus dissuasives que tous les discours natalistes et/ou patriotiques.
Au centre de l’imaginaire collectif qui entoure l’avortement, se trouvent la femme, son statut et sa place dans la société. C’est elle qui, tantôt est au cœur de la rumeur et, tantôt aux mains d’un médecin expert. Tout tourne autour d’elle. Ce n’est toutefois pas sa parole qui est en mesure de déterminer l’issue d’une instruction. Seul son corps compte. L’expertise est prioritaire. Reste que le grand absent dans nos dossiers est la « victime concrète » du délit : l’embryon ou le fœtus. De l’enfant à naître, par essence le sujet principal de l’avortement, il est rarement question.
Quelle Attitude à l'Égard du Fœtus ?
Les dénonciateurs nomment rarement la victime qu’ils entendent défendre. De temps à autre, apparaît la formule « pauvre petit ». Leur préoccupation n’est pas tant le fœtus que le respect de la morale pour la quiétude de tous. Pour qualifier l’avortement, on retrouve « faire passer, faire partir, faire faner le chou, faire sauter ». Dans les dépositions et déclarations, le synonyme d’avorter est « débarrasser » ou « libérer ». Les femmes qui reconnaissent leur fausse couche parlent également très peu du fœtus expulsé et de façon très détachée. Ce dernier est désigné par un pronom démonstratif neutre qui le déshumanise. Son évocation peut se réduire à sa description. S’il s’agit d’un embryon, l’avortement s’effectue d’un bloc et l’avorton se confond avec un « caillot de sang gros comme une noix, un amas de sang ou à une boule de sang ». Lorsqu’on est en présence d’un fœtus, la fausse couche se fait en deux temps avec l’expulsion de l’enfant puis du placenta. Dans ce cas, la taille et l’aspect du fœtus peuvent être signalés. Parfois rien.
La Situation Actuelle : Menaces et Défis
De plus en plus de gynécologues utilisent la clause de conscience qui les autorise à ne pas pratiquer d’avortements, entraînant une hausse des IVG clandestines ou "faites maison" et une remise en cause du droit à l’avortement. En Italie, par exemple, dans plusieurs régions, l’avortement légal n’existe plus, avec plus de 80 % des gynécologues et 50 % des anesthésistes et infirmiers qui n’appliquent plus la loi 194. Les femmes refoulées des hôpitaux sont condamnées au silence, comme il y a quarante ans. On dénombre environ 20 000 avortements illégaux par an en Italie, un chiffre probablement sous-estimé.
La Cour suprême américaine a invalidé en 2022 l’arrêt Roe vs Wade, qui garantissait le droit à l’avortement aux Américaines depuis 1973. Cette décision remet à chaque État le pouvoir de décider s’il protège ou non le droit à l’IVG. La fin de la jurisprudence Roe vs Wade est synonyme de danger pour la santé des femmes, en particulier pour les femmes pauvres ou issues de minorités ethniques, qui n'ont pas accès aux soins de santé ni à la contraception. Certaines entreprises américaines ont déclaré vouloir prendre en charge les frais de déplacement de leurs salariées si leur droit à l’IVG était remis en cause.
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Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) s’inquiète des dangers d’une production monopolistique de la pilule abortive, concentrée dans les mains d’un laboratoire pharmaceutique, Nordic Pharma, dont une partie conséquente des capitaux est maintenant américaine. La pression des mouvements anti-IVG pourrait provoquer des ruptures de production ou d’approvisionnement. En France, une bataille juridico-politique se joue, avec des propositions de loi pour inscrire le droit à l’avortement dans la Constitution.
Avortement Spontané (Fausse Couche)
Dans l'usage courant, le mot avortement est employé comme synonyme d'interruption volontaire de grossesse (I.V.G.), tandis que l'expression fausse couche désigne un avortement spontané. C'est la perte non provoquée du fœtus avant le 180e jour de gestation. En raison des progrès de la réanimation néonatale, l'Organisation mondiale de la santé préconise de définir l'avortement comme l'expulsion de « produits ovulaires » pesant moins de 500 grammes et avant 22 semaines d'aménorrhée. Les avortements spontanés représentent de 10 à 20 % des interruptions de grossesse (les chiffres sont incertains, car certaines femmes ne s'en rendent pas compte et d'autres ne consultent pas le médecin).
Les causes d'un avortement spontané peuvent être maternelles (génitales, hormonales, générales) ou ovulaires (anomalies fœtales). Les signes d'une menace d'avortement consistent en des métrorragies (petites pertes de sang rouge) indolores ; des coliques s'y associent parfois. Le repos absolu au lit, accompagné d'un traitement médical (hormones, antispasmodiques), se révèle le meilleur moyen de lutter contre ces menaces d'avortement. En revanche, l'augmentation croissante des pertes sanguines et des douleurs, accompagnées de l'ouverture du col, annonce l'avortement proprement dit. L'avortement est dit complet lorsque le contenu de la cavité utérine est expulsé ; il ne nécessite aucun traitement particulier. En revanche, s'il y a rétention placentaire dans la cavité utérine, hémorragie et infection locale sont à craindre. Une aspiration ou un curetage peut être pratiqué sous anesthésie générale ou péridurale afin d'assurer la vacuité utérine ; des antibiotiques sont prescrits immédiatement pour prévenir une éventuelle infection.
Interruption Médicale de Grossesse (IMG)
L'interruption médicale de grossesse (I.M.G.) peut se pratiquer à tout terme de la grossesse, sur demande des deux parents ou d'un seul, si la vie de la mère est en danger (insuffisances cardiaque, respiratoire ou rénale, cancer, etc.) ou si l'enfant à naître risque fortement d'être atteint d'une affection particulièrement grave et incurable. Toute demande d'interruption médicale de grossesse (I.M.G.) pour cause fœtale doit être validée par un centre pluridisciplinaire de diagnostic prénatal dont les activités sont réglementées.
Interruption Volontaire de Grossesse (IVG)
La réalisation de l'I.M.G. Il est pratiqué sous anesthésie locale ou générale, par aspiration endo-utérine. L'aspiration peut être remplacée jusqu'au 49e jour d'aménorrhée par un traitement associant la mifépristone (RU 486) et un dérivé des prostaglandines, administré de 36 à 48 heures après la prise de mifépristone. Ces produits sont contre-indiqués en cas de tabagisme régulier ou d'autres facteurs de risque cardiovasculaire (hyperlipidémie, diabète).
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