L'avortement clandestin, pratiqué dans des conditions insalubres et dangereuses, était une réalité sombre en France avant la loi Veil de 1975. Cet article explore les méthodes utilisées dans les années 1950, les risques encourus par les femmes, et le contexte social et juridique qui entourait cette pratique.
L'avortement clandestin : un secret bien gardé
Avant la dépénalisation de l'avortement, les femmes cherchant à interrompre une grossesse non désirée étaient contraintes de recourir à des méthodes illégales et souvent désespérées. L'avortement était un sujet tabou, rarement abordé ouvertement, et les femmes qui y avaient recours étaient stigmatisées et criminalisées.
François Mauriceau, Paris, 1681, p. Comment faire l’histoire d’une notion qui n’existe pour ainsi dire pas clairement aux yeux des hommes et des femmes du passé, qui ne la nomment pas comme nous ? Les femmes ne parlent presque jamais d’avortement, mais évoquent une volonté de « vider son fruit », « évacuer », voire (dans ce qui peut ressembler à une ignorance ou un déni de la grossesse) de « faire revenir les règles ».
Méthodes d'avortement à domicile dans les années 1950
Dans les années 1950, l'avortement clandestin était une réalité dangereuse pour de nombreuses femmes. Les méthodes utilisées étaient souvent archaïques, risquées et réalisées dans des conditions insalubres.
Techniques traditionnelles et automédication
- Plantes abortives : L'automédication par les plantes était une pratique courante. Les femmes ingéraient des tisanes ou décoctions à base de myrrhe, silphium, ergot de seigle, camomille, sabine, gaïac, absinthe, armoise, achillée, safran, persil, fenouil, feuilles de saule, graines de fougères. Ces plantes étaient censées provoquer des contractions utérines et entraîner une fausse couche.
- Cuisine douteuse : Certaines femmes détournaient des produits courants comme l'ail, le poivre, la cannelle, le café, la moutarde ou des médicaments pour tenter d'interrompre leur grossesse.
- Procédés mécaniques : Les lavements vaginaux avec de l'eau savonneuse, les saignées et les traumatismes extra-génitaux (coups sur l'abdomen, sauts, tours en carrosse) étaient également utilisés.
- Chaleur : Les bains de pieds, de siège ou les fumigations génitales étaient utilisés dans l'espoir de provoquer un avortement.
Interventions directes sur l'utérus
L'insertion d'objets dans l'utérus était une méthode dangereuse et souvent pratiquée par des femmes désespérées. Elles utilisaient des aiguilles à tricoter, des baleines de parapluie, des épingles à cheveux, des bigoudis, des scoubidous, des branches d'arbres, des tiges de persil, des fils de fer ou des morceaux de bois. L'objectif était de percer la poche des eaux pour ouvrir le col de l'utérus et entraîner une infection qui déclencherait des contractions, des saignements et une fausse couche.
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Recours aux "faiseuses d'anges"
Les "faiseuses d'anges" étaient des femmes, souvent sans formation médicale, qui pratiquaient des avortements clandestins. Leurs compétences variaient considérablement, et les conditions dans lesquelles elles opéraient étaient souvent insalubres. Les femmes qui recouraient à leurs services étaient exposées à des risques importants d'infections, d'hémorragies et de complications graves pouvant entraîner la mort.
Risques et complications
Les méthodes d'avortement clandestin étaient extrêmement dangereuses et pouvaient entraîner de graves complications :
- Infections : L'utilisation d'instruments non stérilisés et les conditions insalubres favorisaient les infections utérines, pouvant évoluer en septicémies mortelles.
- Hémorragies : Les manipulations brutales et les perforations utérines pouvaient provoquer des hémorragies importantes, mettant en danger la vie des femmes.
- Perforations utérines : L'insertion d'objets dans l'utérus pouvait entraîner des perforations, nécessitant une intervention chirurgicale d'urgence.
- Stérilité : Les infections et les lésions utérines pouvaient entraîner la stérilité.
- Décès : Dans les cas les plus graves, les complications liées à l'avortement clandestin pouvaient entraîner la mort.
Contexte juridique et social
Une législation répressive
Le code pénal de 1810 interdisait l'avortement et punissait les femmes qui y avaient recours, ainsi que les personnes qui les aidaient. En 1920, une loi renforça cette interdiction en interdisant également la contraception et toute propagande anticonceptionnelle. Sous le régime de Vichy, en 1942, l'avortement devint un crime d'État, passible de la peine de mort.
La clandestinité et la stigmatisation
En raison de la législation répressive, les femmes étaient contraintes de recourir à l'avortement clandestin, dans des conditions dangereuses et insalubres. Elles étaient également stigmatisées et risquaient d'être dénoncées et emprisonnées.
Les inégalités sociales
Les femmes issues de milieux défavorisés étaient particulièrement vulnérables, car elles n'avaient pas les moyens de se faire avorter dans des conditions plus sûres ou de se rendre à l'étranger, où l'avortement était légal dans certains pays.
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L'évolution vers la légalisation
Dans les années 1970, la situation évolua grâce à l'action de mouvements féministes et de médecins engagés. Le Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception (MLAC) organisa des avortements clandestins et militants, contribuant à faire évoluer l'opinion publique.
La méthode Karman
La méthode Karman, une technique d'avortement par aspiration mise au point par le psychologue américain Harvey Karman, fut introduite en France par des militantes du MLAC. Cette méthode, simple et sécurisée, permit de réduire considérablement le nombre de décès dus aux avortements clandestins.
La loi Veil
Le 17 janvier 1975, la loi Veil dépénalisa l'avortement en France. Cette loi, portée par Simone Veil, ministre de la Santé, marqua une étape importante dans l'histoire des droits des femmes.
Témoignages
Marcelle Marquise, avignonnaise, raconte avoir avorté illégalement deux fois dans la Drôme, dans les années 60. Enceinte à 24 ans, cette mère de déjà cinq enfants a décidé de se débrouiller seule pour avorter en cachette. "J'ai fait bouillir du persil, il a macéré et j'ai bu. Trois jours plus tard, le bébé partait, le fœtus s'en allait", raconte-t-elle. À nouveau enceinte quelques années plus tard, la jeune femme a renouvelé l'opération, provoquant à chaque fois de terribles douleurs, voire une importante hémorragie après la seconde. "Je n'ai jamais rien dit parce qu'il ne fallait rien dire, c'était une honte", admet-elle.
Huguette Hérin, 86 ans, raconte s'être jetée dans les escaliers du métro pour "se faire mal" et provoquer une fausse couche. "J'ai senti au bout de quelques mètres, comme si mon ventre se coupait en deux". La femme se souvient encore de la réaction traumatisante de son médecin, la traitant de "salope" à son arrivée à l'hôpital.
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