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L'avortement vécu par le père : un deuil silencieux

L'expérience de l'avortement est souvent perçue comme une épreuve vécue principalement par la femme. Cependant, le rôle et les émotions du père sont souvent négligés, voire ignorés. Cet article explore la réalité complexe de l'avortement du point de vue paternel, en mettant en lumière la douleur, le deuil et le besoin de reconnaissance et d'accompagnement des hommes confrontés à cette situation.

Un deuil méconnu et tabou

Dans de nombreuses familles, les couples vivent l'épreuve d'une fausse couche. Pour ne pas dramatiser, on a souvent tendance à taire la douleur des parents ou à banaliser cette épreuve. L'entourage, souvent gêné, ne sait pas bien quoi dire ou comment accompagner. Même l'Église est assez silencieuse. Et pourtant, n'est-ce pas à l'entendre un enfant qui est mort ? En quoi serait-ce moins douloureux ? La mère ressent bien ce que cela veut dire dans sa chair. Les parents ont un deuil à vivre et ont besoin de confier cet enfant au Seigneur.

De même, l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est une expérience marquante pour les deux parents. Sur cinq enfants conçus, un a été avorté depuis 1975 en France. Un enfant sur cinq… qui prie pour eux ? Qui pense à eux ? Leur mère, leur père qui n'ont pu l'accueillir, ont souvent besoin de vivre une vraie réconciliation avec Dieu et avec cet enfant. Le déni et le silence ne font rien oublier. On a besoin de mettre des mots sur ce qu'on a vécu, de donner un nom à celui qu'on aurait aimé réussir à accueillir. On n'a pas pu, on n'a pas su, on s'est retrouvé entraîné dans l'urgence, parfois sous la pression de l'entourage, parfois si seule… Mais tout cela n'est pas terminé. Avec Dieu, il n'est jamais trop tard pour aimer !

Le témoignage des pères

Jérémie Szpirglas, dans son essai-témoignage "Pater Dolorosa", aborde ce sujet tabou et douloureux : l'interruption médicale de grossesse. Jérémie et sa compagne ont découvert début juillet 2015 que leur enfant à naître serait porteur de la trisomie 21. Leur aîné comme bouée de sauvetage, une psychologue pour appui, le couple vogue entre doutes et culpabilité de rendez-vous médicaux en services funéraires jusqu'à l'enterrement de leur enfant appelé Lou. Et l'auteur ne tait rien des grandes interrogations et des désagréments, dans ce récit poignant d'un deuil périnatal, pour une fois au masculin.

Jérémie témoigne avoir découvert des choses sur lui-même, et que malgré un épisode de dépression et la peur de replonger, il avait une force intérieure, sans doute apportée par sa compagne et son premier enfant. Notre couple était plus solide que je le pensais et est peut-être sorti plus fort de ce tunnel. J'ai découvert aussi combien cette décision de l'interruption médicale de grossesse (IMG) est difficile à prendre. Avant de vivre cette épreuve, je me disais en gros « c'est un brouillon, on peut recommencer ». C'était la moins mauvaise solution. Mais elle laisse des traces. Des regrets, il y en a encore aujourd'hui, trois ans après l'IMG. A chaque fois, quand je croise une personne handicapée dans la rue, je me pose la question : à quoi ressemblerait Lou ?

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Ce témoignage révèle la complexité des émotions masculines face à l'avortement, souvent marquées par la culpabilité, le regret et le questionnement.

Le manque de prise en charge des pères

Une étude a mis en évidence le caractère traumatisant de l'interruption médicale de grossesse, y compris pour les pères. Beaucoup déclarent ne pas s'être senti pris en charge en tant que père de l'enfant, mais plutôt considéré comme le mari, l'accompagnant de la mère. Bertille Marié souligne dans son étude que la sage-femme est l'un des principaux acteurs autour de la grossesse et de la naissance, mais que cet événement peut être particulièrement difficile à vivre pour les futurs parents, et notamment pour les pères qui se sentent souvent négligés.

Jérémie Szpirglas souligne également le manque d'accompagnement médical adapté aux pères. Il prend l'exemple du Dépistage prénatal non-invasif (DPNI) de la trisomie 21, où les médecins ne préviendraient les couples qu'en cas de mauvaise nouvelle. C'est pas possible pour un couple qui a vécu une IMG ! Pareil, certains soignants n'ont pas voulu nous communiquer le résultat de l'amniocentèse alors que c'était très important pour nous de savoir s'il y avait un risque pour d'autres futurs enfants.

La nécessité de briser le silence et d'offrir un espace de parole

Un tabou encore plus important pour les hommes. Est-ce que la société doit donner plus de place aux hommes sur les sujets de parentalité ?Bien sûr. On ne lit que des témoignages de femmes sur la maternité. J'espère que ce livre pourra aider des couples qui traversent la même épreuve, le deuil périnatal. On a d'ailleurs cherché beaucoup de récits de l'intérieur, ne serait-ce que pour se projeter dans les étapes. Et puis c'est rassurant de voir que certains couples s'en sortent. Ce que je voulais faire ce n'est surtout pas accaparer ou confisquer la parole des femmes, mais rééquilibrer les choses, offrir mon témoignage de père. Pas en direction des pères, mais des couples. Car la parentalité est une expérience de couple. D'ailleurs je pense que la place des hommes évolue d'abord par l'implication au quotidien, peut-être un jour par la parole. Mais il y a encore beaucoup de choses à changer. Par exemple, mettre des tables à langer uniquement dans les toilettes des femmes, ça n'aide pas les hommes à s'impliquer !

Il est essentiel de lever ce tabou et d'offrir aux hommes un espace de parole où ils peuvent exprimer leurs émotions, leurs doutes et leurs regrets sans jugement. La société doit donner plus de place aux hommes sur les sujets de parentalité. On ne lit que des témoignages de femmes sur la maternité. Il est important de rééquilibrer les choses, offrir un témoignage de père. Pas en direction des pères, mais des couples. Car la parentalité est une expérience de couple.

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Des initiatives pour accompagner le deuil

Le Père Hervé Soubias a eu l'intuition de créer des autels consacrés à la prière pour ces enfants, à leur mémoire. L'Église doit prendre le relais et porter dans sa prière ces petits. Ils sont aimés de Dieu, appelés à le contempler. Ainsi, déjà dans plusieurs églises de France et d'ailleurs, un autel - un lieu de recueillement - a été consacré dans cet esprit. Là, ceux qui le souhaitent peuvent venir faire inscrire le prénom d'un enfant, parfois avec une date. Ces prénoms sont aussi notés dans un registre, un grand livre de vie. Des messes sont célébrées avec ce livre posé sur l'autel, à la mémoire de ces enfants, que nous confions dans l'espérance à la miséricorde de Dieu, comme nous y invite l'Église. Des prières sont dites pour eux et pour la consolation de leurs parents, en attendant que ces enfants accueillent eux-mêmes un jour leurs parents au ciel, comme l'écrivait Saint Jean-Paul II dans Evangelium Vitæ (§100).

En France, il existe de tels lieux à Nice, à Mougins, à la Sainte-Beaume, à Lourdes ou encore à Paris dans la basilique Notre-Dame des Victoires, depuis décembre 2015. En 9 mois à peine, sans qu'aucune publicité ne soit réellement faite, ce ne sont pas moins de 1500 enfants qui ont été confiés dans cette basilique ! Preuve que ces lieux répondent à un vrai besoin.

Ces initiatives témoignent d'une prise de conscience de la nécessité d'accompagner le deuil périnatal, y compris celui des pères.

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tags: #avortement #vécu #par #le #père

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