L'avortement, sujet complexe et multidimensionnel, est au carrefour de considérations éthiques, religieuses, juridiques et sociales. L'impact de l'avortement sur la criminalité est un sujet de débat controversé, alimenté par des études économiques et sociologiques qui tentent d'établir un lien de causalité. Cet article se propose d'explorer les différentes facettes de cette question, en s'appuyant sur des données historiques, des analyses contemporaines et des perspectives variées.
La perception historique et religieuse de l'avortement
Historiquement, la perception de l'avortement a évolué au fil des siècles. Le 28 septembre 2024, le pape François a déclaré que « Un avortement est un homicide, les médecins qui font cela sont, si vous me permettez l’expression, des tueurs à gages ». Cette déclaration s’inscrit dans une tradition théologique remontant aux Pères de l’Église, qui assimilaient souvent l'avortement à l'infanticide, au parricide, voire à l'homicide en général.
Toutefois, il est important de noter que l'Église a historiquement distingué le fœtus inanimé du fœtus animé, c'est-à-dire doté d'une « âme » humaine. Seul l'homicide de ce dernier était considéré comme un crime. Cette distinction, bien qu'arbitraire, pourrait évoluer à la lumière des connaissances scientifiques modernes. La casuistique jésuite, à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, a également introduit une réflexion sur les cas particuliers, notamment liés à la situation sociale ou médicale de la mère.
L'avortement : un problème de santé publique
Au-delà des considérations religieuses, l'avortement est une réalité de santé publique. Selon l’Organisation mondiale de la santé, entre 39 000 et 47 000 femmes décèdent chaque année des suites d’une IVG non médicalisée. Ce chiffre souligne l'importance de l'accès à des services d'avortement sûrs et légaux pour protéger la santé des femmes.
En France, l'histoire de l'avortement est marquée par le secret et la difficulté d'appréhension. Comment faire l’histoire d’une notion qui n’existe pour ainsi dire pas clairement aux yeux des hommes et des femmes du passé, qui ne la nomment pas comme nous ? Théologiens et juristes ne distinguent pas infanticide et avortement ; les femmes ne parlent presque jamais d’avortement, mais évoquent une volonté de « vider son fruit », « évacuer », voire (dans ce qui peut ressembler à une ignorance ou un déni de la grossesse) de « faire revenir les règles ». La pratique, bien que dissimulée, existait et était connue des contemporaines.
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Le cadre juridique de l'avortement en France
Sous l'Ancien Régime, l'avortement n'était pas une catégorie juridique en soi. Il était repérable à travers les formes de criminalisation définies par l'édit d'Henri II (recel de grossesse et suppression de part). Cet édit, réaffirmé en 1586 et 1708, organisait la condamnation des femmes « réputées » homicides si leur enfant était mort et si elles avaient caché leur accouchement et leur grossesse.
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l'édit d'Henri II a été critiqué pour son inefficacité et pour son incapacité à dissuader les femmes de commettre un crime sur leur enfant né ou à naître. La redéfinition du crime a été influencée par le renouveau de la « médecine légale », qui a permis de distinguer avortement et infanticide.
Les causes de l'avortement à l'époque moderne
Les causes de l'avortement à l'époque moderne étaient principalement liées à la préservation de l'honneur. La question du non-désir d'enfant ou de la difficulté économique à l'accueillir apparaissait moins souvent dans les sources. L. Tatoueix souligne également l’invisibilité, dans les sources, des prostituées, pourtant particulièrement exposées au risque de grossesses non désirées.
En creux, l’histoire des sexualités illégitimes dessine aussi celle de la limitation des fécondités légitimes, non pas par l’avortement, mais par des formes d’abstinence ou de retrait, impossibles aux femmes que l’on retrouve sur le banc des accusées pour suppression de part et qui sont marquées par des relations hiérarchiques. La nature de ces relations, la vulnérabilité à laquelle une grossesse illégitime expose les femmes, la nécessaire remise de soi à des avorteurs ou avorteuses (solidaires ou mercantiles), fait de l’avortement le point ultime d’une chaîne continue où le corps des femmes est malmené et largement soustrait à leur propre désir et contrôle.
Le lien controversé entre avortement et criminalité aux États-Unis
L'économiste Steven D. Levitt et le journaliste Stephen J. Dubner ont popularisé l'idée d'un lien entre la légalisation de l'avortement et la baisse de la criminalité aux États-Unis dans les années 1990 dans leur livre "Freakonomics". Ils ont constaté que les taux de criminalité ont commencé à diminuer en 1992, soit vingt ans après la légalisation de l'avortement.
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Selon les auteurs, la possibilité légale de recourir à l'avortement a entraîné une diminution du nombre de naissances d'enfants non désirés ou dont les parents ne peuvent pas les assumer financièrement et qui auraient été plus enclins à commettre un crime. La légalisation de l’avortement aurait ainsi permis à une "génération de criminels en puissance" de ne pas naître, ce qui pourrait expliquer jusqu'à la moitié de la baisse des taux de crimes violents et de crimes contre les biens.
Cette hypothèse a été controversée et critiquée par des économistes en raison de la méthode utilisée. Toutefois, en 2020, les mêmes auteurs ont reproduit leur modèle en prenant de nouvelles données et ils aboutissent aux mêmes conclusions. "De 1991 à 2014, les taux de crimes violents et de crimes contre les biens ont chacun chuté de 50 %. On estime que la légalisation de l'avortement a réduit les crimes violents de 47 % et les crimes contre les biens de 33 % au cours de cette période, et peut donc expliquer la majeure partie de la baisse observée de la criminalité", soulignent-ils.
L'avortement et la citoyenneté féminine aux États-Unis au XIXe siècle
Dans la société étatsunienne du 19è siècle, la criminalisation des comportements féminins fut intrinsèque à la construction, ou au déclassement, du statut de citoyenne. De la femme qui a recours à un avortement, à la tenancière de maison close, en passant par l'activiste d'un milieu aisé tentant de voter lors d'une élection, chacune de ces femmes fut animée par un but commun : l'obtention d'une plus grande indépendance, fusse-t-elle physique, économique, ou politique.
Cette thèse propose d'étudier la façon dont la criminalité a pu être un facteur d'expansion - de façon endogène ou exogène - de la citoyenneté étatsunienne au féminin à une période cruciale de sa définition. Par le biais d'une étude de cas de la ville de Chicago entre 1871 et 1920, il s'agira d'analyser et de définir la notion de « citoyenneté criminelle », située au cur de la tension entre criminalité et quête d'expansion des limites de la citoyenneté au féminin.
L'accès à l'avortement : un droit fondamental menacé
Le droit à l'avortement est un droit fondamental qui est menacé dans de nombreux pays. En 1973, l’arrêt Roe vs Wade de la Cour suprême des États-Unis a stipulé que « le droit au respect de la vie privée, présent dans le 14e amendement de la Constitution (…) est suffisamment vaste pour s’appliquer à la décision d’une femme de mettre fin ou non à sa grossesse … Une loi du type de celle du Texas qui fait de l’avortement un crime, sauf quand la vie de la mère est en danger, sans tenir compte du stade de la grossesse ni des autres intérêts en jeu, viole le 14e amendement de la Constitution ».
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Si cette jurisprudence venait à être annulée, chaque état serait libre d’autoriser ou interdire l’IVG. Depuis le 1er septembre 2021, le Texas interdit l’avortement après 6 semaines, même en cas de viol ou d’inceste.
En Pologne, la situation est également préoccupante. Alors qu’il détenait une des lois parmi les plus sévères du continent en matière d’interruption volontaire de grossesse (IVG), le pays a en effet décidé, en octobre 2020, d’interdire les IVG en cas de malformation grave du fœtus - soit 95 % des IVG légaux qui étaient encore pratiqués jusque-là en Pologne, où désormais les femmes ne peuvent plus avorter qu’en cas de viol, d’inceste ou de danger de mort imminent pour la mère.
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