Loading...

Opinions Mondiales sur l'Avortement : Un Droit Contesté

Depuis la légalisation de l'avortement dans de nombreux pays, des contre-mouvements ont émergé. Aujourd'hui, ces mouvements gagnent en puissance, tandis que, paradoxalement, dans d'autres pays, l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) bénéficie d'une poussée libérale. Cet antagonisme persistant se manifeste par des avancées législatives dans certains pays et des reculs dans d'autres. Il est crucial d'examiner ces dynamiques, les acteurs impliqués et les enjeux sous-jacents.

Un Droit en Balance : Avancées et Reculs

Aux États-Unis, depuis le début de l’année, 16 États ont adopté des lois restrictives sur l’avortement, signalant une opposition croissante à ce droit constitutionnel. En parallèle, dans d’autres pays, les femmes se battent pour accéder à une pratique qui leur est interdite, parfois avec succès. Danielle Hassoun, gynécologue et ancienne responsable du centre IVG de l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis, souligne que "depuis les années 2000, 21 pays ont légalisé l’avortement. Et ce n’est pas négligeable. Même si cela ne se passe pas bien dans ces 21 pays".

Cependant, l'historienne Biba Pavard a expliqué que les mobilisations pour les droits des femmes entraînent des contre-mouvements, "de plus en plus organisés et puissants", qui existaient déjà dans les années 1970. Danielle Hassoun note également des retours en arrière en Europe de l’Est, où "on sent qu’il y a des mouvements qui auraient envie de délégaliser l’avortement, de le reclandestiniser en Hongrie, en Croatie, en République tchèque."

Aux États-Unis, 16 États ont rendu l’accès à l’IVG plus compliqué. En Alabama, la loi interdit désormais toute interruption volontaire de grossesse, même en cas d’inceste ou de viol. Bien que cette loi soit contraire à l’arrêt "Roe V. Wade" de 1973, qui garantit le droit d’avorter aux États-Unis tant que le fœtus n’est pas viable, elle illustre la force des mouvements anti-avortement. Danielle Hassoun s’insurge contre cette interdiction, la qualifiant de "perversion !" et souligne le poids politique d’une frange de la population "anti-avortement, de façon presque sauvage, cruelle, dans une semi-perversion."

La politologue Jennifer Merchant, professeure à l’université Paris II, rappelle que "rien n’est acquis en matière de droits fondamentaux, en particulier en droit des femmes". Elle précise que le but des opposants à l’avortement est d'arriver devant la Cour suprême des États-Unis, dans l'espoir qu'elle revienne sur la jurisprudence "Roe V. Wade", car Donald Trump a pu refaçonner la philosophie juridique de la Cour suprême. Danielle Hassoun ajoute qu'il y a des poussées de l’Amérique profonde, évangéliste aux États-Unis, qui essaient depuis une dizaine d’années de modifier la législation en matière d’avortement et qui semblent désormais dans une position favorable.

Lire aussi: La pilule du lendemain après une IVG

En Europe occidentale, l’accès à l’IVG est de plus en plus compliqué pour les femmes en Italie, car "70% des gynécologues avancent la clause de conscience", obligeant les Italiennes à se rendre en France pour avorter. Biba Pavard précise que les anti-avortement bénéficient de relais politiques en Italie qui peuvent mettre en place des réformes "qui viennent petit à petit grignoter l’accès à l’IVG, diffuser un contre-discours pour culpabiliser les femmes qui avortent".

L'Organisation Transfrontalière de l'Opposition à l'Avortement

Le combat des anti-avortement est de plus en plus organisé et transfrontalier. En Europe, depuis 2013, le lobby "Restaurer l’ordre naturel, un agenda pour l’Europe" vise à imposer "des idées traditionnelles autour de la famille, de l’avortement, des questions de genre, de la procréation médicalement assistée" selon l’historienne Bibia Pavard. En Amérique latine et centrale, des fondations, au départ liées à l’église catholique, comme Vida Humana internacional, ont permis cette transnationalisation des anti-avortement dans les années 1990.

Ces mouvements se sont mis en place suite à la Conférence des Nations unies pour la population et le développement au Caire en 1994, lors de laquelle certaines mesures ont été adoptées en vue de l’égalité des sexes ou de l’accès à la santé pour les femmes. Delphine Lacombe, chercheuse au CNRS, spécialiste des questions de genre en Amérique latine, explique qu'« en réaction à un transnationalisme très féministe et très hétérogène, des mouvements pro-vie se sont constitués » et que « ce sont clairement des mouvements en réaction et dont la stratégie est de grignoter des lois existantes. »

La stratégie des anti-IVG consiste à mobiliser la population et toucher les élites politiques, parlementaires, les médecins, les juristes. Au Salvador, l’avortement a été complètement pénalisé à la fin des années 1990 et la protection des embryons existe dès la conception. Au Nicaragua, des lois similaires datent de 2006. Delphine Lacombe souligne que les acteurs religieux en Amérique latine investissent ces thèmes-là davantage dans une perspective de pouvoir politique que pour le message religieux lui-même.

Mobilisations Féministes et Contre-Attaques Numériques

Les pro-IVG bénéficient également de relais politiques à l’intérieur des institutions. En Irlande, l’avortement a été légalisé en 2018 après un référendum plébiscitant à 66% la suppression d’un amendement à la Constitution interdisant l’IVG. En Argentine, les députés ont présenté un nouveau projet de loi pour autoriser les IVG jusqu’à la quatorzième semaine de grossesse. Des collectifs féministes organisent une manifestation tous les 3 juin pour dénoncer la violence machiste.

Lire aussi: Avortement et liberté des femmes en France

Delphine Lacombe estime que le mouvement argentin donne "beaucoup de force aux pro-avortement" et qu'il y a "un effet miroir entre les anti-IVG et les pro-IVG de ce point de vue". Elle ajoute que "ce que permet le mouvement argentin, c’est de se revendiquer d’un droit universel à la liberté des femmes sur leur corps".

Aux États-Unis, diverses mesures ont été lancées sur les réseaux sociaux pour protester contre les récentes lois interdisant les avortements dans plusieurs États. L’actrice américaine Busy Philipps a lancé le hashtag #YouKnowMe où les femmes racontent pourquoi elles ont fait le choix d’avorter. Busy Philipps a été auditionnée devant le Congrès américain, déclarant "c’est mon corps, pas celui de l’État, l’avortement ne devrait pas être traité différemment d’autres soins médicaux". L’historienne Bibia Pavard commente que cette mobilisation vise à "montrer que les femmes sont nombreuses à avoir avorté, dans des conditions très diverses" et rappelle le manifeste des 343 femmes qui ont déclaré avoir avorté en 1971.

Un Droit Fondamental Encore Fragile

Chaque année dans le monde, 47 000 femmes meurent à cause d’un avortement réalisé dans de mauvaises conditions. Près de la moitié des 56 millions d’avortements dans le monde sont "non sécurisés" et clandestins. Malgré tout, la mortalité liée aux IVG diminue dans le monde, notamment grâce à l’accès aux avortements médicamenteux. Danielle Hassoun explique qu'il est "moins dangereux de prendre ces produis-là que de faire des manœuvres abortives".

Selon l’ONG Center for Reproductive Rights (CRR), seulement 34% des femmes en âge de procréer vivent dans des pays (77 au total) où l’avortement est autorisé sur simple demande. Selon la même source, les avortements clandestins causent 39.000 décès par an.

Ces dernières années, plus de 60 pays ont modifié leur législation pour faciliter l’accès à l’avortement. En Irlande, l’avortement n’est légal que depuis 2018, après un référendum historique. Il a également été libéralisé en 2019 en Irlande du Nord, seule partie du Royaume-Uni où il était encore interdit. La Nouvelle-Zélande n’a dépénalisé l’avortement qu’en 2020.

Lire aussi: Tout savoir sur l'IMG

L’IVG demeure interdite dans une vingtaine de pays, notamment en Afrique et en Amérique latine. Le Salvador a adopté en 1998 une législation draconienne qui interdit tout avortement, même en cas de danger pour la santé de la mère ou de l’enfant, et prévoit des peines pouvant aller jusqu'à huit ans de prison.

Aux États-Unis, la Cour suprême a révoqué, en juin 2022, le célèbre arrêt Roe v. Wade qui, depuis 1973, garantissait le droit des Américaines à avorter. Cette décision a laissé chaque Etat libre de les autoriser ou non.

En Pologne, l’IVG n’est autorisée qu’en cas de viol ou d’inceste, ou lorsque la vie de la mère est en danger, et des tentatives récentes de libéraliser la loi ont échoué.

Les Arguments Clés du Débat

Dans ses grandes lignes, le débat sur la libéralisation de l’avortement mobilise partout les mêmes arguments. Les défenseurs du droit à l'avortement mettent en avant la santé de la femme, son autonomie, sa liberté de prendre les décisions essentielles concernant son corps et son avenir, ses « droits reproductifs », son égale participation à la vie de la société. Les adversaires de la liberté d'avorter insistent sur la préservation du taux de natalité et sur la protection de la vie du fœtus, voire de l’embryon.

Simone Veil soulignait devant l’Assemblée nationale en 1974 : « La libéralisation [de l’avortement] a pour principal effet, à court et à moyen terme, d’entraîner un très large remplacement de l’avortement clandestin par l’avortement légal. »

Les Stratégies des Mouvements Anti-Choix

Neil Datta et Jeanne Hefez ont mis en lumière les stratégies des mouvements anti-choix, notamment leur professionnalisation, leur internationalisation et leur financement. Ces mouvements ciblent les droits des femmes, les droits LGBT et les droits des enfants, en utilisant un vocabulaire qui ressemble à celui des droits humains modernes.

Ils opèrent au niveau international, en participant à des réunions et en partageant des stratégies. Ils bénéficient de financements importants, provenant notamment des États-Unis et de la Russie. Ils utilisent des arguments tels que la liberté de religion et le droit des parents pour camoufler leur inspiration.

Exemples Concrets en Europe

Jeanne Hefez a donné des exemples concrets de la situation en Pologne, en Hongrie, en Italie et en Suède. En Pologne, la législation est très restrictive et a été durcie en 2021. En Hongrie, le gouvernement a multiplié les atteintes à l'accès à l'avortement. En Italie, le "droit de ne pas avorter" est promu, et des organisations anti-choix sont financées. En Suède, bien que le pays soit un modèle en matière d'égalité, des positions anti-avortement existent au sein du Parlement.

tags: #avortement #opinions #monde

Articles populaires:

Share: