Loading...

L'Avortement Clandestin dans les Pays Arabes : Enjeux et Conséquences

L'avortement, sujet universellement sensible, prend une dimension particulière dans les pays arabes, où les considérations religieuses, sociales et légales s'entremêlent de manière complexe. Cet article vise à explorer les conséquences de l'avortement clandestin dans ces régions, en mettant en lumière les défis auxquels les femmes sont confrontées et les débats qui animent les sociétés.

Le Contexte Législatif et Religieux

Dans la majorité des pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, le droit à l'avortement est soumis à des restrictions sévères. Près de 80 % des femmes de ces régions vivent dans des pays où l'accès à l'IVG est limité, voire autorisé uniquement pour sauver la vie de la mère (55 %) ou préserver sa santé physique ou mentale (24 %). Seules la Turquie et la Tunisie autorisent les avortements volontaires sur demande de la mère.

Cette situation est étroitement liée à la loi islamique, qui influence considérablement la législation en matière d'avortement. Bien que les autorités religieuses musulmanes considèrent généralement l'avortement comme une interférence avec la volonté d'Allah, les différents courants de l'islam divergent sur la question.

Par exemple, le dogme hanafite, majoritaire au Moyen-Orient, en Turquie et en Asie centrale, considère l'avortement (ıskât-ı cenîn) comme mekrouh (indésirable) plutôt que haram (interdit) avant 120 jours de grossesse, car le fœtus n'est pas considéré comme ayant une âme avant ce terme. Cependant, la décision de mettre fin à la grossesse est laissée à la discrétion du mari et ne constitue pas un droit pour la femme.

D'autres courants, comme le chafiisme, autorisent l'IVG jusqu'à 40 jours de grossesse, tandis que le malikisme, prédominant en Afrique du Nord, interdit totalement l'avortement, considérant le fœtus comme un être vivant en devenir.

Lire aussi: La pilule du lendemain après une IVG

Les Conséquences de la Clandestinité

Les restrictions légales et les tabous sociaux entourant l'avortement dans les pays arabes conduisent inévitablement à la clandestinité. Cette situation a des conséquences désastreuses sur la santé et la vie des femmes.

Il est scientifiquement prouvé que la restriction de l'accès à l'avortement ne fait pas disparaître cette pratique, mais la rend dangereuse. Les femmes, désespérées de mettre fin à une grossesse non désirée, recourent à des méthodes peu sûres, mettant en danger leur santé, leur fertilité et même leur vie. Chaque année, des milliers de femmes meurent de complications liées à des avortements pratiqués dans de mauvaises conditions.

De plus, les restrictions du droit d'accès à l'avortement affectent davantage les femmes les plus pauvres. Celles qui en ont les moyens se rendent à l'étranger pour avorter en toute sécurité, tandis que les autres sont contraintes de se tourner vers le marché noir, où elles sont victimes de charlatans qui leur vendent de fausses pilules abortives à des prix exorbitants.

Même lorsque les femmes ont accès à des structures médicales ou à des pilules fiables, elles restent souvent mal informées et mal suivies, ce qui accentue leur sentiment d'isolement et aggrave leur souffrance.

L'Émergence de Solutions Alternatives

Malgré les obstacles, des alternatives sûres se développent en dehors du cadre légal, grâce à l'avortement médicamenteux et à la télémédecine. De nombreuses femmes vivant dans des pays à majorité musulmane consultent des services de médecine en ligne pour obtenir de l'aide et des informations sur la façon de s'auto-administrer des pilules abortives.

Lire aussi: Avortement et liberté des femmes en France

Des études ont prouvé que l'avortement télémédicalisé est sûr et efficace en début de grossesse. Women on Web (WoW), un service en ligne, aide environ 60 000 femmes chaque année, offrant un contenu traduit en plusieurs langues, dont l'arabe, le farsi et le turc.

Cependant, l'accès à ces services est parfois bloqué dans certains pays, comme l'Arabie saoudite et la Turquie, obligeant les femmes à utiliser des applications sur leur smartphone pour contourner la censure.

Le Cas du Sénégal : Une Lutte pour la Réforme

Le Sénégal, bien que souvent cité en exemple en matière de reconnaissance des droits des femmes, s'inscrit également dans cette mouvance restrictive. Le Code pénal de 1962 criminalise l'avortement, le considérant comme un délit passible d'amende et de peine d'emprisonnement pour les femmes et les personnes qui le pratiquent. Seul l'avortement thérapeutique est autorisé, mais strictement encadré par le code de déontologie médicale.

Cette interdiction a des conséquences dramatiques sur la santé des femmes, l'avortement constituant la cinquième cause de mortalité maternelle, avec plus de 63 % des avortements pratiqués à risque. De plus, l'infanticide et l'avortement représentent la première cause de détention des femmes.

Conscient de cette situation, le Sénégal a lancé une série d'études en 2008, qui ont confirmé l'ampleur du phénomène et ont abouti à des recommandations pour réformer la législation. Une "task force pour l'avortement médicalisé" a été créée en 2010, regroupant des représentants des professions de la santé, des médias, des acteurs religieux, des organisations internationales et des organisations de la cause des femmes.

Lire aussi: Tout savoir sur l'IMG

Cependant, les militantes de la cause des femmes sont divisées sur la question de l'avortement, ce qui a freiné la mobilisation. Certaines individualités ont pris le relais, reconnaissant que leur engagement a un coût social élevé en raison du manque de soutien interne.

Afin d'éviter d'apparaître comme des femmes occidentalisées, les militantes se sont orientées vers la recherche d'un compromis, s'appropriant le cadrage islamique pour défendre l'avortement. Elles revendiquent leur foi musulmane tout en dénonçant les interprétations patriarcales de l'islam, assumant un discours axé sur la défense de l'égalité des sexes, qu'elles affirment compatible avec l'islam.

Cette stratégie de négociation, qualifiée de "négoféminisme", consiste à contourner les obstacles du patriarcat en négociant avec et autour de celui-ci. Cependant, elle soulève la question de la compétence théologique des militantes, qui se sont tournées vers des acteurs religieux favorables à leur cause pour élaborer un argumentaire islamique en faveur de la dépénalisation.

Perspectives et Défis

Malgré les difficultés, les femmes des pays arabes continuent de défier le statu quo et les lois archaïques par leurs pratiques quotidiennes et leur militantisme. Des manifestations ont lieu pour défendre la liberté de choix et le droit à l'avortement en toute sécurité.

L'exemple du Maroc illustre les défis et les blocages auxquels les sociétés sont confrontées. Bien que le débat sur l'avortement se soit élargi au-delà des cercles militants pro-IVG, la classe politique et la société civile ont tendance à se ranger derrière l'intervention du roi, qui se pose en arbitre incontestable.

La question de la légalisation de l'avortement se heurte également à l'interdiction des relations sexuelles hors mariage, créant une tension dans le débat public. Les conservateurs utilisent souvent cet argument pour maintenir l'interdiction générale d'avorter.

Cependant, certains courants de l'islam, comme le hanafisme, considèrent l'avortement comme mekrouh plutôt que haram avant 120 jours de grossesse, ce qui pourrait ouvrir la voie à un assouplissement de la loi.

L'exemple de l'Espagne, avec ses avancées et ses reculs en matière de législation sur l'avortement, montre que rien n'est jamais acquis et que la vigilance est de mise.

tags: #avortement #clandestin #conséquences #pays #arabes

Articles populaires:

Share: