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La langue maternelle allemande : Définition et complexité

La définition de la « Muttersprache » (langue maternelle) allemande est un sujet complexe et polysémique. Loin d'être un concept simple, elle englobe une multitude de sens qui varient selon le contexte, l'époque et l'espace géographique. Cet article explore les différentes facettes de cette notion, de ses origines historiques à ses implications sociolinguistiques et identitaires.

Origines et évolution du terme « Muttersprache »

La métaphore de la « mère » dans l'expression « langue maternelle » semble, au premier abord, se référer à la figure maternelle nourricière. Cependant, il est crucial de noter que le sens socio-spatial de la « langue de l'espace où l'on a grandi » est resté fortement présent depuis la fin du Moyen Âge.

Dans l'Antiquité, le concept de « sermo patrius » (la langue des ancêtres mâles) prévalait, reléguant au second plan l'idée d'une « locutio maternalis » ou « lingua materna ». L'émergence de la dénomination « Muttersprache » est généralement considérée comme un calque formel du latin médiéval « lingua materna », dont le premier usage est daté de 1119 à Strasbourg. Cette expression aurait désigné la langue germanique parlée au sein du foyer, dans la zone frontalière de la Lorraine au XIe siècle.

L'interprétation de l'origine du terme est sujette à débat. Certains chercheurs soulignent qu'au Moyen Âge, la distinction se faisait principalement entre le latin et les langues vernaculaires, plutôt qu'entre deux vernaculaires distincts (roman vs germanique). Batany (1982) propose une lecture psychanalytique de cette création du latin médiéval, la reliant à un besoin de figure maternelle dans un contexte d'affaiblissement de l'autorité paternelle.

Le passage à l'allemand de la dénomination latine - Muttersprache - est attesté au XIVe siècle dans l'espace bavarois, puis d'autres langues germaniques ou dialectes allemands fournissent aussi des exemples de transfert linguistique. Les langues romanes se sont également approprié cette formule du latin médiéval sans doute plus précocement que les langues germaniques, qui ont dû utiliser une sorte de calque d’adaptation. Des variantes peuvent aussi apparaître : « mütterliche zunge » est, par exemple, utilisé dans la Chronik von Reichenau de Oeheim (fin XVe siècle, cité par DWB VI : 2822). Pour l’essentiel, il s’agit de distinguer la langue du peuple (quelle qu’elle soit) du latin médiéval des lettrés et des pouvoirs politiques.

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Diversité des sens au fil du temps

À partir du XVIe siècle, la dénomination « Muttersprache » semble gagner en fréquence en allemand (quel que soit le dialecte). Cependant, dans le royaume de France, le syntagme « langue maternelle » aura une autre histoire à partir de cette époque-là, plus politique et idéologique, dans la mesure où il renvoie notamment à la langue du Roi, donc de l’État, et non à la langue de la mère biologique ou encore à celles des espaces où vivent les sujets du roi. La « Muttersprache » s'oppose alors à :

  • La langue non savante vs le latin (comme c’est déjà le cas durant tout le Moyen Âge).
  • La langue parlée par la population.

Berić (1986) relève chez Luther des passages où le terme renvoie au parler dialectal de la population. Au XVIIe siècle, avec l'essor de l'allemand écrit basé sur le haut-allemand, « Muttersprache » peut désigner la langue écrite par tous les germanophones. Au XVIIIe siècle, elle peut également se référer à la langue littéraire en voie de standardisation ou à la langue d'une nation d'un point de vue « culturel » (Kulturnation).

C'est sans doute lorsque la famille, comme institution parentale plus délimitée, commence à émerger sociologiquement dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, puis au XIXe siècle, que « Muttersprache » pourra commencer à renvoyer également à la langue de la famille et, singulièrement, à celle de la mère.

La « Muttersprache » à l'époque moderne et contemporaine

L’aspect polysémique de « Muttersprache » se maintient tout le long des temps modernes et contemporains. Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle et singulièrement durant la période de la Révolution, les exemples sont multiples qui montrent que « Muttersprache » et, parfois, en Alsace, le syntagme qui se veut équivalent « langue maternelle » sont opposés à « Fremdsprache »/« langue étrangère », d’une part, et désignent la forme écrite allemande (en voie de standardisation), d’autre part.

Dans ce sens, Goethe souligne l'importance de ne pas renier sa « Muttersprache » au profit d'une langue étrangère. En 1791, un journaliste réagit à la décision de l'Assemblée nationale d'enseigner le français dans toutes les écoles, en exprimant l'espoir que l'allemand soit également enseigné dans les régions germanophones de l'Empire français, afin de permettre aux locuteurs de connaître l'esprit de leur langue maternelle avant d'étudier une langue étrangère.

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Johann Christoph Adelung, philologue du début du XIXe siècle, évoque le rôle maternel, mais insiste sur le sens plus large de l'espace sociétal où l'individu grandit, tout en maintenant la distinction d'avec une langue étrangère.

Ahlzweig (1994) souligne la multiplicité des occurrences et des nuances sémantiques du terme « Muttersprache » à partir du XVIIe siècle, rendant difficile une histoire exhaustive de son évolution.

Le cas particulier de l'Alsace

L'Alsace de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle est moins concernée par la valeur nationaliste ou patriotique qui se développe en Allemagne. La logique patriotique allemande associe alors « Muttersprache » à la langue de tous les Allemands, langue d'appartenance naturelle à la nation allemande.

En revanche, le terme conserve en Alsace les valeurs attribuées par les tenants du mouvement romantique : authenticité, langue du peuple, langue-source de la langue standard. Cet aspect émotionnel et « heimatverbunden » (lié à la patrie) se retrouve chez les poètes et écrivains alsaciens qui utilisent leur parler dialectal comme moyen de création. Johann Peter Hebel conseille ainsi à une famille en 1805 d'enseigner à leurs enfants leur langue maternelle dialectale, en distinguant la langue de l'appartenance politique de la langue identitaire et du cœur.

Il n’est pas impossible que cette logique ressemble à celle que ressentent aussi (ou encore) une partie de la bourgeoisie lettrée en Alsace, formée dans les deux cultures, durant le premier tiers du XIXe siècle, mais aussi les poètes écrivant notamment en dialecte, y compris ceux issus de couches plus modestes, qui désignent par « Muedersproch » très précisément cette langue « häuslich heimisch » ou celle de la petite patrie, c’est-à-dire les parlers dialectaux, dans leur singularité ou leur ensemble.

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Cela dit, en Alsace comme ailleurs, la désignation « Muttersprache » est avant tout comprise comme la langue du quotidien de l’espace où vivent les locuteurs à laquelle peuvent être attribuées des valeurs émotionnelles. Avec son pendant « bilinguisme », le terme « Muttersprache » désignant « la langue ‘régionale’ de l’Alsace » prend un relief particulier au cours de l’évolution historique de l’Alsace dans la deuxième partie du XIXe et au XXe siècles, et figure au cœur des conflits politiques, idéologiques, scolaires (voir : Langues de l’Alsace).

Critique du concept

Si le terme est encore aujourd’hui largement employé dans la langue courante avec la valeur majoritaire de « langue dans laquelle un individu a grandi », les contours de ses sens restent toujours flous et variables selon les valeurs, fonctions du terme et du contexte idéologique politique et sociétal (psychologique, éducatif…) de son emploi, de sorte qu’il ne devrait plus être retenu comme dénomination et encore moins comme notion ou concept dans le champ scientifique contemporain. Mackey soulignait déjà en 1984 que « la réalité sous-jacente à la notion de « langue maternelle » est variable et instable, quand elle n’est pas confuse et sans valeur pratique ». Il utilise pourtant cette dénomination dans ses propres écrits (antérieurs et postérieurs à son article) à l’instar d’autres chercheurs qui, jusqu’à nos jours, ne définissent que très rarement ce qu’ils entendent par « langue maternelle », comme si le savoir commun pouvait suffire.

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