L'avortement sélectif selon le sexe, une pratique consistant à interrompre une grossesse en fonction du sexe du fœtus, est un problème complexe avec des racines profondes dans les normes culturelles, les pressions économiques et l'accès aux technologies de détermination du sexe. Bien que souvent associé à l'Asie, ce phénomène se manifeste également dans certaines régions d'Afrique, d'Europe de l'Est et du Caucase, avec des conséquences démographiques et sociales importantes.
L'ampleur du problème
Des études récentes révèlent une prévalence inquiétante de l'avortement sélectif selon le sexe dans plusieurs régions du monde. Une étude parue dans les « PNAS » estime que 23,1 millions de naissances féminines ont été évitées dans le monde entre 1970 et 2017 en raison de cette pratique. La Chine et l'Inde arrivent en tête de liste des pays où le nombre d'avortements sélectifs est le plus élevé, avec respectivement 11,9 et 10,6 millions de filles manquantes.
Le déséquilibre entre les sexes à la naissance ne se limite pas à l'Asie. Dans le sud du Caucase (Azerbaïdjan, Arménie, Géorgie) et dans l'ouest des Balkans, notamment en Albanie, le rapport de masculinité à la naissance se situe entre 110 et 117 garçons pour 100 filles, dépassant parfois les niveaux observés en Inde. En Arménie, lors de la troisième naissance, on a même constaté un ratio de 185 garçons pour 100 filles, un record mondial.
Facteurs explicatifs
Plusieurs facteurs contribuent à la pratique de l'avortement sélectif selon le sexe.
Préférence pour les fils
Dans de nombreuses sociétés, les fils sont préférés aux filles pour des raisons culturelles, économiques et sociales. Les familles peuvent considérer les fils comme des héritiers de leur nom de famille, des fournisseurs de soins pour leurs parents âgés et des garants de la sécurité économique. Dans certaines cultures, les filles sont perçues comme un fardeau financier en raison des coûts associés à la dot et au mariage.
Lire aussi: Comprendre l'avortement chez les bovins
Dans les pays des Balkans et du Caucase, les familles continuent de reposer sur des lignées masculines. On dit de ces pays qu’ils sont patrilinéaires, c’est-à-dire que les filles, en se mariant, rejoignent la lignée de leur mari. Ils sont aussi patrilocaux, ce qui signifie que les couples s’installent dans la famille du mari, ou à proximité. Ce serait vécu comme une honte par le mari de s’installer chez les parents de son épouse.
Accès aux technologies de détermination du sexe
L'accès généralisé aux technologies de détermination du sexe, telles que l'échographie, a facilité la pratique de l'avortement sélectif. Les parents peuvent connaître le sexe de leur enfant à naître et choisir d'interrompre la grossesse si le fœtus est de sexe féminin. La généralisation des échographies va de pair avec la généralisation des avortements sélectifs.
Pression économique et sociale
La pression économique et sociale peut également jouer un rôle dans la pratique de l'avortement sélectif. Dans les sociétés où les femmes sont confrontées à des discriminations en matière d'emploi, d'éducation et d'autonomie, les familles peuvent préférer avoir des fils pour assurer leur sécurité économique. La crise économique a fragilisé, dans la société, le statut d’égalité entre homme et femme. Avec le chômage, les femmes sont devenues plus vulnérables, et cela peut aussi expliquer le regain de préférence pour les garçons dans les familles.
Politiques de l'enfant unique
Dans les pays où des politiques de limitation des naissances sont en vigueur, comme la Chine par le passé, les familles peuvent être plus enclines à opter pour l'avortement sélectif afin de s'assurer d'avoir un fils unique. Dans ces deux endroits, l’avortement sélectif est pratiqué depuis les années 1970 afin de répondre à la « politique de l’enfant unique », abandonnée dans l’Empire du milieu en 2016. Utilisée à l’origine pour réguler les naissances dans ces deux territoires à fort taux de natalité, cette politique a surtout creusé le fossé entre filles et garçons dès la naissance. En effet, les parents faisaient majoritairement le choix du sexe masculin car ils devaient constituer une dot pour le mariage de leur fille, un choix trop onéreux pour beaucoup de familles.
Conséquences
L'avortement sélectif selon le sexe a des conséquences démographiques et sociales importantes.
Lire aussi: Enjeux de la reproduction chez le cochon d'Inde
Déséquilibre démographique
La pratique de l'avortement sélectif entraîne un déséquilibre démographique entre les sexes, avec un nombre disproportionné d'hommes par rapport aux femmes. Ce déséquilibre peut avoir des conséquences sur le marché du mariage, la criminalité et la stabilité sociale.
Avec un nombre moins important de filles, et donc de femmes qui connaîtront des maternités, il faut compter plus d’enfants « pour assurer le remplacement » : 2,25 enfants par femme pour un taux de 120 garçons pour 100 filles contre 2,1 enfants en moyenne dans le reste du monde. Avec cette tendance à la masculinisation des naissances, « à l’échelle mondiale, la population plafonnerait plus tôt que prévu et à un niveau moins élevé ».
Violence à l'égard des femmes
Dans les sociétés où les femmes sont moins nombreuses que les hommes, elles peuvent être plus vulnérables à la violence, à la traite et à l'exploitation sexuelle. Selon les chercheurs, des comportements antisociaux et la propension à la violence pourraient augmenter dans ces sociétés à composition inégale.
Marchandisation des femmes
Le manque de femmes a créé un marché des épouses, où les femmes sont traitées comme des marchandises et vendues à des hommes qui ne parviennent pas à trouver une épouse. Des middlemen, personnes intermédiaires, proposent aux jeunes célibataires de leur trouver une épouse. Ces intermédiaires parcourent alors les régions les plus pauvres du pays où ils achètent des femmes, souvent des jeunes filles, qu’ils revendront après à leurs clients. Ainsi se développe un réel marché noir de la femme dans lequel les prix varient selon la « qualité » de ces dernières : plus la femme est « noble », c’est-à-dire a acquis une bonne éducation ou bien est issue d’une caste supérieure, plus le prix sera élevé.
Mesures à prendre
La lutte contre l'avortement sélectif selon le sexe nécessite une approche multidimensionnelle qui aborde les causes profondes du problème.
Lire aussi: Avortement et Mycotoxines : comprendre les liens
Sensibilisation et éducation
Il est essentiel de sensibiliser le public aux conséquences négatives de l'avortement sélectif et de promouvoir l'égalité des sexes. Des campagnes d'éducation peuvent aider à changer les attitudes et les normes culturelles qui favorisent la préférence pour les fils.
Renforcement des lois et des politiques
Les gouvernements doivent renforcer les lois et les politiques qui interdisent la discrimination à l'égard des femmes et qui protègent les droits des filles. Il est également important de réglementer l'accès aux technologies de détermination du sexe et de lutter contre la corruption dans le secteur de la santé.
Depuis 1994, pourtant, la loi sur la santé des mères et des enfants interdit la détermination du sexe avant la naissance, pour éviter la sélection prénatale. Mais l’usage de l’échographie destiné, en principe, à assurer le suivi des grossesses, est régulièrement détourné par des parents qui corrompent les médecins à des fins sélectives.
Autonomisation des femmes
L'autonomisation des femmes est essentielle pour lutter contre l'avortement sélectif. Les femmes doivent avoir accès à l'éducation, à l'emploi et aux ressources économiques pour pouvoir jouer un rôle égal dans la société. Favoriser l’éducation des filles pour faciliter leur intégration sur le marché du travail ainsi qu’atteindre l’égalité des salaires femmes-hommes permettraient donc de limiter le nombre de fœticides et d’infanticides. La femme serait alors considérée comme un membre productif de la société : ses revenus pourraient subvenir aux besoins de son foyer.
Soutien aux familles
Les familles doivent être soutenues pour élever des filles en bonne santé et éduquées. Des programmes de soutien financier et social peuvent aider les familles à surmonter les difficultés économiques et à valoriser leurs filles.
L’État du Punjab, par exemple, offre des subventions aux villes et aux villages « protecteurs des filles ».
tags: #avortement #sélectif #selon #le #sexe #Afrique