Bien que le lait maternel ait été recommandé depuis l'Antiquité comme l'aliment le mieux adapté à l'enfant, l'histoire de l'alimentation infantile en France révèle des pratiques variées et parfois surprenantes, notamment l'utilisation du vin dans le biberon. Cet article explore l'évolution de ces pratiques, des bouillies médiévales au vin servi dans les cantines scolaires, en mettant en lumière les facteurs sociaux, économiques et médicaux qui les ont influencées.
L'allaitement maternel et le recours à la nourrice : un paradoxe historique
Depuis l’Antiquité, la médecine recommande le lait maternel comme l’aliment idéal pour l’enfant. Cependant, les contraintes professionnelles des femmes ont souvent conduit au recours à la nourrice. Paradoxalement, cette pratique trouve en partie son origine dans la tradition médicale antique, qui restait une référence pour la médecine savante et populaire au XVIIIe siècle. Les prescriptions médicales de l'époque laissaient les mères avec les douleurs de la montée de lait, incitant les femmes de la noblesse et de la bourgeoisie à se décharger complètement de l'allaitement. Dionis fut le premier médecin à s'élever contre ces pratiques en 1718 dans son Traité général des accouchements.
Le recours à la nourrice était très fréquent dans l'Empire romain, où l'allaitement n'était plus considéré comme un devoir. Au XVIIe siècle, la mise en nourrice pour l'allaitement, à la campagne, et donc la séparation de la mère et de l'enfant, se répand dans la bourgeoisie, puis au siècle suivant, dans l'ensemble de la société urbaine, représentant environ 20 % de la population au XVIIIe siècle. Un quart environ des enfants étaient placés directement par leurs parents, issus de milieux aisés, à la campagne dans des zones proches de Paris, donc facilement accessibles. Près de 10 000 enfants, soit plus de la moitié, étaient placés à la campagne par les « bureaux des recommanderesses », spécialisés dans cette activité. C'est parmi les artisans et commerçants que l'on trouvait les taux les plus élevés de mise en nourrice. Le reste concernait des professions variées : charretiers, soldats, etc. Le travail était donc la cause première de cette pratique. On peut y ajouter l'attrait exercé par la campagne sur des populations qui en étaient issues la plupart du temps : le bon air était supposé profiter aux petits et les paysannes être dotées d'une belle santé.
Mortalité infantile et mise en nourrice
Au XVIIIe siècle, en France, 25 % des enfants mouraient avant l'âge d'un an, contre seulement 19 % chez ceux allaités par leur mère. Au milieu du siècle, la mortalité infantile des nourrissons mis en nourrice à la campagne était sans doute deux fois supérieure à la moyenne. George D. Sussman a étudié les taux de mortalité infantile au XIXe siècle en les reliant à la mise en nourrice et aboutit à un certain parallélisme. Ainsi, il constate que les départements industrialisés de l’Eure et de la Seine-inférieure ont le plus haut niveau de mortalité infantile car on y trouve combiné la mise en nourrices rurales et l’alimentation au biberon. Les départements ruraux proches des grandes villes, et qui par conséquent accueillent des nourrissons comme l’Eure-et-Loire ou l’Yonne, présentent eux aussi des taux élevés.
Critiques et remises en question
Le siècle de l'apogée de la mise en nourrice voit aussi l'émergence de sa critique. La réflexion de certains philosophes des Lumières, l'évolution de la pensée médicale - et sans doute du regard sur les enfants davantage considérés comme des personnes à part entière et psychologiquement distinctes (ce « sentiment de l’enfance » évoqué par Philippe Ariès) -, se conjuguent pour faire émerger une remise en question. Rousseau défend l’allaitement maternel, Joseph Raulin écrit De la conservation des enfants en 1768 et des médecins lancent une campagne contre les nourrices et pour l’allaitement maternel.
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Alternatives à l'allaitement maternel au Moyen Âge
Au Moyen Âge, bien que l'allaitement maternel fût préféré, le biberon et les bouillies étaient utilisés en cas de décès de la mère, de tarissement du lait ou de problèmes de mamelons. Des croyances infondées interdisaient également l'allaitement pendant les premiers jours de la vie et pendant la grossesse. En cas de naissance gémellaire, il était déconseillé d'allaiter plus d'un enfant à la fois. Dans ces situations, les bébés étaient nourris avec des équivalents médiévaux du biberon : le cornet (une corne de vache percée) et la chevrette (un petit vase à goulot tubulaire). Un traité de gynécologie du XIIIe siècle, Les Infortunes de Dinah, précise qu’on fera boire1’enfant sevré « dans un récipient de verre en forme de téton que l’on appelle nad », terme hébreu que le traducteur transcrit par gourde, mais qui est peut-être une sorte de biberon.
La composition des bouillies médiévales
Les bouillies, appelées « papa », « papet » ou « papin(e) », étaient utilisées dès que la poussée dentaire décourageait l'allaitement ou lorsque le bébé pleurait trop. Le Livre des Simples médecines explique que les femmes endormaient leurs enfants avec des semences de pavot blanc mélangées à leur lait. Un biberon était également utilisé pour donner de l'eau de source et du jus de fruit aux bébés.
La composition des bouillies nous est connue par les écrits des clercs d’Eglise, prédicateurs ou moines cloîtrés. Depuis le Ve siècle, ils comparent les laïcs à des veaux tétant le lait de l’Eglise. Au XIIe siècle, I’abbé Adam de Perseigne explique-t-il que Dieu avait voulu que « sa personne, en sa forme divine, aliment solide des anges, s’abaissât et s’abrégeât par son incarnation jusqu’à se faire la bouillie des petits enfants ! » 6; comment ? En émiettant « le Verbe du Père, pain de vie […] dans le lait de la chair » de l’Enfant Jésus. De même, Jacques de Vitry (1165-1240) rappelle que « la Sainte Ecriture est un aliment et une boisson » et, citant le Livre des Rois où Jessé dit à son fils David de prendre de la farine d’orge, des pains et des fromages, explique que « la farine d’orge avec laquelle on fait la bouillie pour les petits enfants figure la doctrine simple ».
Raymond Lulle, auteur d’une Doctrine d’Enfant, explique dans Evasl et Blaquerne que le « papa » est composé soit « de farine et de lait », soit « de gâteau et de lait », et qu’on donne aux enfants des « soupes de pain trempé dans le lait ou dans l’huile »; le traité de gynécologie juif du XIIIe siècle préconise qu »‘au début [juste après le sevrage], on lui donnera du pain trempé d’eau ou de miel ou de lait, ou encore de la farine cuite ». Au XIVe siècle, le Régime de santé d’Aldebrandin de Sienne 9 conseille de donner à 1’enfant encore édenté du pain que la nourrice ait préalablement mâché et par conséquent imbibé de sa salive, ou « papins de mie de pain et de miel et de lait ». Ainsi la bouillie est épaissie à la mie de pain plutôt qu’à la farine, jugée moins digeste.
En Provence médiévale, on utilisait du lait de chèvre et du pain blanc pour préparer les bouillies. La farine d'orge était également utilisée, ainsi qu'une sorte de gruau d'avoine. Les mères souhaitaient avoir des enfants « gros et gras », considérant la surcharge pondérale comme un signe de bonne santé. Raymond Lulle accusait les femmes de gaver de force les enfants de moins d'un an.
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Le vin : une boisson autorisée, voire recommandée ?
Au XIIIe siècle, le vin était parfois donné aux enfants, coupé d'eau. Gilles de Rome l'interdisait avant l'âge du sevrage, tandis que le médecin des Infortunes de Dinah l'autorisait aux enfants sevrés. Sauf dans le cas de la prise d’un remède composé à base de lait de femme, c’est de lait animal, et notamment de lait de chèvre, que l’on remplit corne à allaiter ou chevrette; de là vient sans doute cette appellation donnée aux vases à goulot tubulaire. En effet, tous les auteurs de régimes de santé prescrivent l’allaitement au lait de chèvre, jugé plus digeste que tout autre; encore au XVIe siècle, Montaigne lui-même, meilleur père de famille qu’on ne croit, le recommande dans ses Essais (II, 26-27). Sophistication extrême (et exceptionnelle), on voit affirmer, au XIVe siècle, que le lait des chèvres ou brebis qui auront brouté des violettes fera « grand profit » aux enfants « qui en mangeront les papins » : sans doute en sort-il parfumé ! Mais il n’y a pas d’élevage de chèvres en toutes régions. On fait donc également appel au lait de brebis et, en milieu nobiliaire, au « lait d’ânesse boully », ainsi que le mentionne, au XVe siècle, un régime de santé destiné aux enfants de la cour de Bourgogne. En revanche, lorsque l’enfant n’est plus un nouveau-né, c’est du lait de vache qui lui est donné.
En revanche, une petite princesse du XVe siècle, Marguerite de Bourgogne, reçoit ainsi à l’âge de 4 mois de « l’eau de mûre franche ». En revanche, pas de vin dans le biberon du bébé !
Le sevrage : une étape difficile
Le sevrage intervenait entre deux et trois ans, parfois un peu plus. La technique était souvent traumatisante : la nourrice enduisait son sein de matières aux saveurs répulsives (suie, moutarde, absinthe, cérumen). Le sevrage était une épreuve nécessaire qui se déroulait en moyenne entre dix-huit mois et deux ans.
Hygiène et ustensiles
Dans les milieux aisés, on prenait soin de faire bouillir l'eau et le lait destinés aux enfants. On nettoyait également les ustensiles et on choisissait des matériaux appropriés (argent) pour la vaisselle.
Le vin à la cantine scolaire : une pratique révolue
Jusqu’en 1956, des verres de vin étaient servis aux enfants dans les cantines scolaires françaises. Il aura fallu attendre cette année-là pour que Pierre Mendès France, alors ministre d’État sous le gouvernement de Guy Mollet, fasse interdire, par circulaire, la distribution d’alcool dans les cantines scolaires de l’Hexagone, aux moins de 14 ans, comme le rappellent des images d’archives de l’Ina, l’Institut national de l’audiovisuel.🍷
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Dans les années 1950, la consommation de vin était banalisée et on pensait que seules les fortes consommations étaient dommageables pour la santé. On croyait également que le vin donnait de la force aux enfants. Le vin était aussi perçu comme un symbole de virilité et un rite initiatique entre un père et son fils.
L'interdiction du vin dans les écoles en 1956 était également liée à des enjeux économiques, notamment la volonté de soutenir l'industrie laitière française.
Vin et monde ouvrier : stéréotypes et réalités
Le monde ouvrier a souvent été associé à l'ivrognerie et à une forte consommation de vin. Cependant, cette image est nuancée par des réalités économiques et sociales.
Durant l'entre-deux-guerres, la consommation de vin en milieu professionnel était liée à l'alimentation au travail. Les ouvriers consommaient souvent du vin, parfois coupé d'eau, pour se désaltérer et reprendre des forces. La quantité de vin consommée variait selon les métiers, les travaux de force étant associés à une plus grande consommation.
Le vin était également considéré comme un aliment, associé à la force et à l'énergie nécessaires pour les métiers physiques.
Vin et accidents du travail : un bouc émissaire ?
Bien que le lien entre alcool et accident du travail n'ait pas été scientifiquement prouvé avant les années 1950, le patronat luttait contre l'ivresse au travail par le biais de règlements intérieurs et de sanctions.
Avec l'émergence de la législation sur la prévention et la réparation des accidents du travail, la responsabilité des employeurs était engagée. Cependant, le vin était souvent utilisé comme bouc émissaire pour expliquer les accidents et les maladies professionnelles, permettant au patronat de minimiser sa propre responsabilité.
Les syndicats, quant à eux, mettaient en avant le manque de mesures de protection et la faiblesse des services de l'État.
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