L'image de la Vierge Marie est un thème récurrent dans l'art et la statuaire, qu'elle soit représentée seule, en prière, ou avec l'Enfant Jésus. Au-delà de sa dimension religieuse, elle évoque des symboles universels de douceur, d'accueil, de bienveillance, de féminité et de maternité. L'iconographie de la Vierge Marie a évolué au fil des siècles, reflétant les influences culturelles et les préoccupations théologiques de chaque époque. Parmi les diverses représentations mariales, celle de la Vierge enceinte, bien que moins répandue, recèle une signification profonde et témoigne d'un moment unique : l'attente du Sauveur. Cet article explore la signification et l'histoire de la représentation de la Vierge enceinte dans l'art et la spiritualité chrétienne.
Évolution de l'Iconographie Mariale
L'officialisation de la religion chrétienne au IVe siècle a marqué le début de l'apparition des images de "Vierge reine", caractérisées par une représentation couronnée, assise et royale. Par la suite, des images de "Vierge guide" et de "Vierge de tendresse" ont émergé, notamment dans les icônes russes. L'image de Marie s'est formée dans l'inconscient collectif des sculpteurs en combinant des inspirations et influences d'époques et de modes, certaines pouvant sembler insolites aujourd'hui, mais pourtant logiques d'un point de vue historique. On pense par exemple aux habits de la Vierge et notamment à son voile, d'influence orientale voire byzantine.
Au XIIe siècle, la figure de la Vierge tend à se redresser, s'éloignant de la représentation traditionnelle assise avec l'Enfant sur ses genoux ("sedes sapientiae"). Elle est désormais debout, fière, humaine, heureuse et joyeuse, incarnant la Vierge au sourire que l'on sculpte pour les portails des églises et des belles demeures. Devenue plus accessible, elle se distingue de la figure distante et mystérieuse assise sur son trône.
Une fois Marie debout, elle ne porte plus l'Enfant sur ses genoux, mais sur la hanche, ce qui libère une main pour tenir un symbole : oiseau, sceptre, grenade (représentation de la Passion) ou lys (pureté et féminité). L'Enfant ainsi porté sur la hanche gauche peut aussi dégager son bras droit pour former le geste de bénédiction, ce qui a permis de varier les styles de statues et d'ouvrir la porte à la sculpture moderne.
Le culte de Marie se développant à travers l'Occident, on a par la suite assisté à l'émergence de statues mariales, représentées telles qu'elle est Apparue aux yeux de l'humanité, dans des témoignages relatés par la Bible et dans l'histoire. Devenue objet de dévotion, la statue de Marie Mère de Dieu la bienveillante devient intercesseur privilégié entre le monde terrestre et le divin, le lien entre l'humain et le divin, par qui le salut est arrivé. Parmi les statues d'Apparition célèbres, on peut citer la Vierge de Lourdes apparue à la petite Bernadette Soubirous dans la Grotte Massabielle. Marie y est représentée vêtue de blanc avec une ceinture bleue, un voile sur les cheveux et les mains jointes dans un geste de prière classique. Si les statues les plus détaillées de cette Apparition ont ce look intrigant, à la fois antique et moderne et ces éléments musicaux ou lumineux qui les rendent parfois un peu kitsch, il existe aussi des statuettes plus épurées où le sculpteur n'a gardé que l'essentiel.
Lire aussi: Un regard sur la Statue de la Liberté
Plus récentes, les statues de la Vierge Noire visibles sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle ou à Aigues-Mortes par exemple peuvent être directement moulées en noir, ou sculptées dans un matériau de couleur noire comme l'ébène précieux. On tend à s'accorder sur le fait que la teinte noire de certaines statues de la Vierge provient de l'oxydation irréversible du blanc de titane, mais il existe aussi un courant artistique qui la représente avec la peau noire : cela viendrait d'une lecture du Cantique des cantiques (Ct 1,5) : “Nigra sum, sed…” qui se traduit ainsi : “Je suis noire et pourtant belle, filles de Jérusalem”. Il ne semble pas y avoir de contradiction théologique, plutôt une question de goût.
La Vierge Enceinte : Une Représentation Méconnue
Si la représentation de la Vierge Marie tenant l’Enfant Jésus dans ses bras est une image universellement reconnue, celle de la Vierge enceinte demeure assez méconnue, et pourtant riche de sens. Cette iconographie, autrefois répandue, témoigne d’un moment unique : celui de l’attente du Sauveur. Présente dans l’art chrétien du Moyen Age jusqu’à la Renaissance, elle a progressivement disparu après le Concile de Trente, laissant place à une vision plus codifiée de la maternité divine.
A partir du XIIIe siècle, la Vierge enceinte apparaît dans diverses formes artistiques : sculptures, enluminures, fresques et vitraux. Ces représentations témoignent de la réalité de l’Incarnation, ce moment où Dieu se fait chair dans le sein de Marie. Elles sont inspirées notamment par la prophétie d’Isaïe : « Voici que la Vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel » (Is 7,14). On retrouve ainsi des Vierges au ventre légèrement arrondi, parfois posant une main sur leur abdomen dans un geste empreint de douceur et d’acceptation. Cette iconographie souligne le mystère de la maternité divine, tout en rappelant le rôle central de Marie dans l’histoire du Salut. Certaines œuvres vont jusqu’à représenter explicitement l’enfant à naître.
Malgré sa popularité dans l’art médiéval, la représentation de la Vierge enceinte connaît un déclin à partir du XVIe siècle. Le Concile de Trente (1545-1563), en réaction à la Réforme protestante, redéfinit les canons de l’art religieux et proscrit les représentations jugées ambigües ou pouvant prêter à confusion. La Vierge enceinte disparaît alors des œuvres officielles, laissant place à une imagerie mariale plus standardisée, centrée sur la Vierge à l’Enfant.
Bien que moins répandue dans l’art contemporain, l’image de la Vierge enceinte connaît aujourd’hui un renouveau, notamment dans le domaine des objets religieux. Martineau perpétue la tradition des représentations mariales sous diverses formes, notamment les médailles religieuses. Si la Vierge enceinte reste un motif rare, la diversité des images de Marie reflète toujours un attachement profond à son rôle dans l’histoire du Salut. Redécouvrir la Vierge enceinte, c’est renouer avec un pan méconnu de l’histoire de l’art et de la spiritualité chrétienne.
Lire aussi: L'art africain et la maternité
Exemples de Vierges Enceintes
Le village de Cucugnan est célèbre pour sa statue représentant la Vierge Marie enceinte, que l’on peut admirer dans l’aile droite du transept de l’église Saint-Julien-Sainte-Basilisse. Cette statue en bois polychrome doré du XVIIe siècle représente la Vierge avec un ventre rebondi. En 1930, le curé de Cucugnan, peu enclin à exposer la Vierge ainsi représentée envoya la statuette à Carcassonne, à la Conservation départementale des Antiquités et Objets, « à cause de son attitude spéciale, en considération delaquelle il ne pouvait en faire étalage à ses paroissiens. » Elle fut rapatriée en 1945, sous la pression des paroissiens, suite à une violente tempête de grêle sur le village. En février 1958, la statue part au Château de Lourdes pour prendre place dans une exposition sur les Vierges Pyrénéennes à l’occasion du centenaire des apparitions de Lourdes. Revenue en l’église de Cucugnan, elle est victime d’un vol en 1981, puis récupérée par hasard et par chance, dans une consigne de la gare de Lille. Depuis, la Vierge enceinte de Cucugnan veille sur son village, dans l’église Saint-Julien-Sainte-Basilisse.
La Vierge d’accouchée est un autre exemple de représentation mariale liée à la maternité. Il s'agit d'un objet en faïence, une statuette à l’effigie de la Sainte Vierge, souvent ornée d'une couronne évidée où une bougie était positionnée et allumée au moment des premières contractions de la femme enceinte. C’était signe que le travail commençait. A cette époque, toutes les naissances se faisaient à la maison, aidées par les femmes du village ayant l’expérience. Les statuettes servaient principalement à l’arrivée d’un nouveau né. La vierge Marie étant la patronne des femmes qui accouchent.
Il existe différentes représentations de la Vierge enceinte (en latin ‘Maria grávida’) , notamment à partir du XIIIès, dans plusieurs types de figurations et techniques: sculptures , enluminures, vitraux, etc. Ces représentations précèdent, dans l’ordre chronologique des thèmes iconographiques liés à la vie de la Vierge Marie, celles de la Vierge à l’Enfant. Elles ont une portée théologique spécifique. La Vierge Marie est en effet la preuve vivante que la promesse messianique est réalisée dans l’histoire : cette figuration nous donne donc à voir la continuité du projet de Dieu, non seulement dans l’histoire du peuple d’Israël, tel qu’il est annoncé dans l’Ancien Testament, mais également dans notre histoire à tous, dans l’ensemble des Saintes Écritures et jusqu’à la fin des Temps. Nous entrons avec ce thème iconographique dans le mystère de l’un des Privilèges de Marie : sa maternité virginale. Elle nous donne également à voir la façon dont la Vierge Marie a vécu ce temps de l’attente.
Il existe plusieurs figurations ‘ historiques ‘, contextualisées, de la Vierge Marie enceinte : l’épisode de la Visitation, par exemple, est parfois traité en insistant sur la grossesse des deux femmes : parfois les deux enfants Jésus et Jean-Baptiste sont bel et bien représentés dans le ventre de leur mère respective, Marie et Élisabeth. Le voyage vers Bethléem est également un thème iconographique représentant la Vierge juste avant la naissance de Jésus. La contemplation de la Vierge Marie dans ce temps humain de gestation d’un enfant permet de réaliser ce qu’a vécu réellement la Vierge Marie. Les écrits d’A.C.Emmerich rapportent d’ailleurs combien le voyage vers Bethléem, où devait enfanter Marie, fut pénible.
A ces représentations historiques du temps de l’attente de la Vierge Marie s’ajoutent celles qui illustrent le fameux passage de l’Apocalypse : dans ces représentations apocalyptiques, la Vierge Marie est représentée avec un dragon à ses pieds (conformément au texte de l’Apocalypse :1 Un grand signe apparut dans le ciel : une femme, vêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. 2 Elle était enceinte et criait dans le travail et les douleurs de l’enfantement.3 Alors un autre signe apparut dans le ciel : C’était un grand dragon rouge feu. Il avait sept têtes et dix cornes et, sur ses têtes, sept diadèmes. 4Sa queue, qui balayait le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le dragon se posta devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance… ( Apocalypse 12,1-17).
Lire aussi: Hercule : entre mythe et réalité
Antonio Veneziano, dit Antonio le Vénitien, peintre italien actif à Sienne, Florence et Pise entre 1369 et 1380, élève de Taddeo Gaddi, nous offre une remarquable représentation de la Vierge parturiente : image d’une Vierge paisible, humble et patiente, vivant en plénitude ce temps d’espérance et de foi. Dégagé de toute contextualisation historique, le tableau nous offre une représentation symbolique, idéale pour vivre ce temps de l’attente que représente l’Avent. La Vierge est représentée encadrée par deux Lys, symboles de pureté, mais également symboles du Christ et de Marie. Les vases dans lesquels s’épanouissent les Lys rappellent les représentations, courantes à Sienne, depuis leur introduction par Duccio dans les Annonciations. La Vierge Marie contenant en elle-même le Christ est donc comparée à un vase très pur, un réceptacle. On retrouve cette image dans les litanies de Lorette, où la Vierge est comparée à un vase spirituel, un vase d’honneur, un vase insigne de dévotion. D’autre part, la main droite de la Vierge, posée sur son ventre, rappelle le geste de la Vierge dite « Hodigitria (Ὁδηγήτρια), », celle qui montre le chemin. C’est donc bien une Vierge à l’Enfant qu’il s’agit, puisque Marie nous présente déjà l’Enfant caché en son sein. De la main gauche, elle tient un livre. Il n’est pas rare de trouver des représentations de la Vierge Marie lisant les Écritures : elles témoignent de sa parfaite connaissance des textes, mais également de sa docilité et de sa foi. Le geste associé des deux mains, qui simultanément montre l’Enfant de la main droite et les Écritures de la main gauche associe les deux événements : Celui que Marie porte est bien le Messie, annoncé dans les Écriture. Enfin, la position assise de la Vierge, sur un simple coussin, la met en position de présentation et d’humilité.
Le village méconnu de Cornillon-Confoux possède une très insolite statue de la Sainte Vierge : installée dans une niche, à l’extérieur de l’église, la statue représente une Vierge qui est manifestement enceinte de plusieurs mois. Érigée en 1865, la statue serait, selon certains, une des rares représentations de la mère du Christ en parturiente, et ce malgré le concile de Trente au XVIe siècle qui mit à l’index les “images inhabituelles dans les églises”. Il n’en existe que onze autres exemples en France : cathédrale de Reims (Marne), Brioude (Haute-Loire), Plomeur (Finistère), Laroque-des-Albères, Prades et Perpignan (Pyrénées-Orientales), Chissey-sur-Loué (Jura), Oulchy-le-Château (Aisne), Arcachon (Gironde) et, Belpech et Cucugnan (Aude). Particularité de cette statue qui, à l’origine, se trouvait dans l’église : il s’agit de la représentation de l’apparition de la Vierge à soeur Catherine Labouré, au couvent des Filles de la Charité, 140 rue du Bac à Paris, en 1830. Dans cette apparition, Marie est vue par Catherine telle que la statue de Cornillon la représente : enceinte, avec douze étoiles sur la tête (qui ont disparu de la statue du village) et foulant au pied un serpent (détail que peu de gens remarquent). Dans cette apparition, Marie est vue par Catherine telle que la statue de Cornillon la représente : enceinte, avec douze étoiles sur la tête (qui ont disparu de la statue du village) et foulant au pied un serpent (détail que peu de gens remarquent). Ce miracle parisien a donné lieu à la création de la “Médaille Miraculeuse” dont la Vierge de Cornillon est une copie fidèle.
Interprétations et Controverses
Certains pensent que les vierges parturientes ont été éliminées progressivement de la statuaire parce que ressemblant trop aux déesses païennes, qui elles, étaient associées à des rituels de fertilité et ce qu’on pouvait appeler cousinades, c’est à dire soirées d’initiation sexuelle en des lieux énergétiquement et spirituellement porteurs. Ce qui ne cadrait pas du tout avec la morale religieuse chrétienne. Or, si c’était une approche si immorale pour le christianisme, pourquoi ont-elles été faites ces statues? Pour au départ faire de Marie une déesse païenne équivalente pour attirer les païens, notamment les femmes et les rassurer. Leur dire que Marie c’est en fait Isis-Gaïa, une variante de leur déesse préférée. En y ajoutant une mythologie différente et en l’alimentant progressivement avec des prières.
En parallèle à ces représentations, les femmes sont encouragées si ce n’est destituées progressivement de leur statut d’autonomie et de sujet pour uniquement être renvoyées à leur fonction domestique et reproductrice et d’éternelles mineures sous la coupe d’hommes dont des religieux. Les lieux où se faisaient les initiations sexuelles païennes sont progressivement récupérés par des moines soldats qui y font construire, je vous le donne en mille, en lieu et place, des chapelles dédiées à qui la plupart du temps? Marie.
Les statues de Marie suivent l’évolution de l’emprise du christianisme progressive: d’abord vierges parturientes, on les voit aussi en vierges autoritaires en majesté (les fameuses vierges noires invoquées comme des déesses païennes ayant du pouvoir), généralement avec l’enfant Jésus sur les genoux. Puis, quand les exactions religieuses contre les femmes s’amplifient ainsi que les guerres de religions, retour à des statues sentimentales et adulescentes aussi qui marquent la fin de l’élimination du paganisme et la fin du statut libre et indépendant des femmes. Mais cette vierge parturiente reste quand même objet de fantasmes très masculins et se retrouve dans la littérature religieuse très régulièrement. La statuaire servait donc certainement aussi à fédérer les fantasmes masculins du clergé comme des simples croyants.
tags: #statue #vierge #enceinte #signification