Loading...

La Sociologie des Tests de Paternité : Entre Science, Droit et Quête des Origines

Au cœur des préoccupations contemporaines sur la famille et la filiation, les tests de paternité occupent une place singulière. Ces outils, issus des avancées de la génétique, sont devenus des enjeux sociologiques majeurs, interrogeant les notions de vérité biologique, de droit aux origines et de transformations des liens familiaux. Cet article explore la sociologie des tests de paternité, en analysant leur utilisation, leurs implications et les débats qu'ils suscitent.

L'attrait croissant pour les tests ADN : une quête des origines

Dans une artère de Brooklyn, une affiche interpelle les passants : « A-t-il vraiment les yeux de son père ? ». Cette question, posée au seuil d'un centre spécialisé dans le prélèvement de l'ADN, révèle l'attrait croissant pour les tests de paternité. Ces tests s'adressent aux pères putatifs, aux mères inquiètes, aux amants incrédules, aux familles intéressées et aux institutions suspicieuses.

Depuis le 1er septembre 2022, les enfants nés d’un don de sperme ou d’ovocyte dans le cadre d’une procréation médicalement assistée peuvent demander, une fois majeurs, à connaître l’identité du donneur, sa situation familiale et professionnelle, ses caractéristiques physiques, et les motivations de son don. Cette évolution législative témoigne d'une montée en puissance d'un « droit à connaître ses origines », revendiqué par des adultes conçus in vitro.

L'historien et sociologue Michel Wieviorka souligne que « dans toutes les sociétés occidentales, il existe une sorte d’obsession des origines ». Cette obsession repose sur l’idée que connaître ses origines permet de mieux comprendre qui l'on est, ses haines, ses amours, ses idées, ses préférences, ses échecs et ses réussites.

L'ADN au cœur des procédures judiciaires : une "révolution tranquille"

L’expertise ADN est devenue omniprésente dans les procédures judiciaires, notamment pénales. Elle est généralement perçue par les professionnels du droit comme un outil technique particulièrement fiable. Pourtant, le sociologue s'interroge sur la relative insouciance avec laquelle les professionnels du droit et les parlementaires ont fait de cette macromolécule une technique de « véridiction » particulièrement redoutable.

Lire aussi: Aspects sociologiques de la Trisomie 21

L’expertise ADN a très tôt fait l’objet d’une adoption acritique, en profitant notamment de l’attention croissante que le personnel politique, de gauche comme de droite, a porté aux questions sécuritaires à compter des années 1990.

L'émergence de l'ADN dans le débat parlementaire

L'analyse des questions au gouvernement révèle que la problématique de l’ADN est devenue régulièrement discutée au sein de l’Assemblée nationale à compter de la 11ème législature (1997-2002). La création du Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG) a fait de l’expertise ADN un enjeu politique et judiciaire dont certains parlementaires se sont saisis.

L'analyse qualitative du contenu des questions révèle que des parlementaires ont très tôt déployé une entreprise promotionnelle puisant dans la rhétorique bien connue de l’économie de la promesse. Leur propos peut être résumé comme suit : si seulement la police et la justice avaient pu avoir à leur disposition un fichier génétique, alors nous aurions pu éviter bien des malheurs et des faits divers.

L’intervention de l’élue socialiste Frédérique Bredin constitue sans doute l’une des meilleures illustrations de la rhétorique mise en place pour promouvoir le développement et, plus tard, l’extension, du FNAEG : « L'instruction menée sur le tueur en série de l'Est parisien illustre la nécessité d'un tel fichier puisque le suspect a pu être identifié grâce à la comparaison entre ses empreintes génétiques et celles qu'il a laissées sur les lieux du crime. Toutefois, ce résultat n'a été atteint qu'après trois années d'enquêtes et de recherches artisanales alors que l'existence d'un tel fichier génétique aurait sans doute permis une interpellation plus rapide du suspect et, par là même, peut-être sauvé la vie de plusieurs victimes. »

L'invisibilisation des controverses scientifiques

Parmi les 157 interventions parlementaires analysées, on ne trouve nulle trace des incertitudes qui règnent parmi les scientifiques quant à la fiabilité et l’interprétation des résultats issus des techniques d’identification génétique. Avant même que l’ADN ne pénètre l’enceinte judiciaire, les parlementaires ont ainsi fait en sorte d’imposer cette nouvelle expertise comme une évidence, la plaçant ainsi hors de portée de toute critique.

Lire aussi: Approfondir la question du déclassement de la paternité

Tests de paternité et droit à la filiation : un enjeu éthique

La polémique sur l'instauration d'un test ADN dans le cadre du regroupement familial a indirectement mis en lumière une disposition peu connue du droit français : l'impossibilité pour les individus de faire réaliser par eux-mêmes un test de filiation. En effet, les lois bioéthiques de 1994 ont restreint l'usage de cette technique aux seules procédures judiciaires ou médicales.

Cette restriction surprend à une époque où les lois sont volontiers évaluées et critiquées, surtout lorsque ces lois posent des interdits. La question se pose : au nom de quels principes limite-t-on l'usage de l'identification génétique ?

Filiation biologique vs. filiation sociale

Il est évident que la filiation ne se cantonne pas à la reproduction sexuée. Faut-il pour autant en déduire que la biologie ne pèse pour rien (ou presque rien) dans la filiation ? Certes, les évolutions sociologiques et les progrès médicaux ont complexifié les relations de filiation, mais cela ne signifie pas que la famille n'ait aucun fondement biologique.

Comme le rappelle la juriste Frédérique Granet, « en France comme dans le reste de l'Europe, le premier fondement de la filiation est la vérité biologique » même si « cette vérité est traditionnellement présumée ».

Bien sûr, l'amour ne découle pas mécaniquement de la reproduction ; et inversement, la parenté sociale peut donner lieu à relations affectives très fortes. Mais cela ne permet aucunement d'affirmer que « la paternité sociale a pour avantage d'être complexe, ouverte, multiple, de permettre à la société de faire comme si, et de contourner la réalité humaine dans ce qu'elle a de plus trivial ».

Lire aussi: IVG, Mœurs et Société

Les risques d'un libre accès aux tests ADN

Un libre accès des individus à cette connaissance biologique ne risque-t-il pas de mettre à mal la paix des familles ? C'est l'idée que la paix des familles doit se faire aux dépens de la vérité et des droits individuels.

Par ailleurs, chercher à imposer la préservation du secret pose trois types de problèmes. Le premier est un problème d'égalité car empêcher l'usage d'une technique favorise généralement ceux qui ont l'argent et l'information pour utiliser les services que l'on trouve dans autres pays. Le deuxième est le risque d'être contre-productif puisque le législateur ne laisse d'autre choix aux individus qui sont désireux de connaître leur parenté que d'engager une procédure contentieuse devant les tribunaux, ce qui n'est pas la meilleure façon de pacifier les familles.

Paternité et incarcération : une perspective sociologique

Une recherche post-doctorale menée à l’Ined s'intéresse aux liens des pères détenus à leur(s) enfant(s). Cette étude met en lumière les trajectoires parentales conjugales et sociales variées des détenus, qui déploient des pratiques paternelles différenciées et se définissent en tant que parents de manière hétérogène.

Quatre types de paternité ont été identifiés : la paternité marginale, la paternité suspendue, la paternité brisée et la paternité ressource. Cette typologie permet de s’éloigner d’une vision totalisante de la prison.

L’étude révèle un paradoxe de l’institution carcérale : celle de vouloir faire des liens familiaux un moyen de réinsérer les détenus, mais quand ces derniers les font valoir, de se méfier d’eux et de ne pas leur accorder la reconnaissance attendue. La paternité ne représente pas un véritable levier de réinsertion pour les différents professionnels rencontrés et observés.

La filiation à l'épreuve de la science : un bouleversement des représentations

La technologie, mais aussi la science, ont bousculé nos représentations de la famille. Cette revendication actuelle d’un droit aux origines ne se comprend que par la biologisation croissante du modèle de la parenté. Elle est l’aboutissement logique d’un bouleversement qui s’est opéré dès la fin du XVIIe siècle, avec l’abandon du modèle chrétien du couple, installé depuis des siècles.

À partir du IIe siècle, en devenant chrétien, l’Empire romain avait d’abord rompu avec un modèle familial basé sur le lignage, dans lequel dominait l’idée de clan. Il lui a substitué l’idée chrétienne de couple, selon laquelle le père et la mère forment par le mariage un tout inséparable et indistinguable, « une même chair ».

Au XVIIe siècle, ce modèle s’effondre sous la poussée de l’athéisme et des idées encyclopédiques des Lumières. Les sciences font irruption dans les représentations de la famille. On commence à se poser des questions sur comment on fait physiologiquement les enfants.

La Révolution française entérine cette nouvelle représentation. La génétique ne fera ensuite que préciser la nature du legs biologique qui s’établit entre chaque parent et l’enfant, confortant un modèle qui a pris le pas sur tous les autres.

Victoire de la science sur le droit ?

Pas vraiment. La représentation que certains se font du lien biologique n’est pas du tout scientifique. Les revendications des enfants nés sous X ou par un don de gamètes sont souvent dictées par des représentations totalement erronées de ce qui se passe biologiquement.

tags: #sociologie #test #de #paternité

Articles populaires:

Share: