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Si les spermatozoïdes pouvaient parler: Démystifier la fécondation

Si un enfant pose la question délicate de la provenance des bébés, l'explication habituelle de la "petite graine" plantée par le père dans le ventre de la mère sert souvent de métaphore simplifiée. Cependant, cette image, bien que pratique, ne reflète pas la complexité et l'interaction mutuelle qui caractérisent réellement la fécondation.

L'interaction ovule-spermatozoïde: bien plus qu'une simple "graine"

Emily Martin, professeure émérite d’anthropologie, soulignait déjà en 1991 la présence de stéréotypes de genre dans le langage scientifique de la biologie. La formule "l’œuf est fécondé" tend à accorder un rôle prépondérant au spermatozoïde, minimisant la contribution de l'ovule. Cette vision est remise en question par les découvertes scientifiques qui mettent en lumière une interaction beaucoup plus complexe et équilibrée entre les deux gamètes.

Le rôle actif de l'ovule

Contrairement à l'image d'un ovule passif attendant d'être "pénétré", les recherches ont démontré son rôle actif dans le processus de fécondation. En 1972, le biologiste John F. Hartman a prouvé qu'un spermatozoïde ne peut pas entrer dans un ovule mort, invalidant l'idée d'un simple terreau fertile. L'ovule n'est donc pas un simple réceptacle, mais un participant actif et nécessaire à la fécondation.

À la surface de l’ovocyte, on trouve des molécules (portant le nom de ZP3) qui vont s’emboîter avec les protéines présentes sur le spermatozoïde et vont permettre aux gamètes mâle et femelle de se coupler.

La "danse" des gamètes

En 1984, des chercheurs de l'université John-Hopkins ont observé que la "poussée du spermatozoïde vers l’avant était extrêmement faible" et que "la tête du spermatozoïde, au lieu de pousser vers l’avant, effectuait surtout des mouvements d’aller et retour". Cette découverte, réalisée avec des techniques simples, remet en cause l'image du spermatozoïde "fonceur". La surface de l’ovule semble plutôt conçue pour capter les spermatozoïdes et prévenir leur fuite.

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Persistance des clichés sexistes dans la science

Malgré ces découvertes, l'image du spermatozoïde comme acteur principal persiste dans les ouvrages de vulgarisation et même dans les articles scientifiques. Des expressions telles que "tête foreuse" et "pénétrer l'ovule" continuent d'être utilisées, renforçant l'idée d'un spermatozoïde actif et d'un ovule passif.

Les métaphores trompeuses

Même lorsque les scientifiques reconnaissent un rôle plus important à l'ovule, "la métaphore du spermatozoïde agressif" reste souvent présente. Le spermatozoïde est décrit comme lançant un "harpon" sur l'ovule, tandis que la molécule ZP3 est qualifiée de "récepteur de spermatozoïdes", renforçant l'idée d'un ovule passif attendant d'être "ouvert" par la "clé" spermatozoïde.

Emily Martin propose des alternatives à ces métaphores, suggérant de parler de "construire un pont" ou de "lancer une corde" au lieu de "lancer un harpon", et d'envisager les deux gamètes comme "les deux moitiés appariées d’un médaillon". Elle souligne que les protéines présentes sur les spermatozoïdes sont en réalité des récepteurs, tandis que ZP3 est un ensemble de "ligands", "un polymère de “clés”, où de nombreux petits boutons dépassent".

Les racines culturelles des stéréotypes

Ces stéréotypes ne sont pas anodins. Thierry Hoquet, spécialiste de la philosophie des sciences, rappelle que "ces découvertes sont extrêmement récentes" et que "le rôle de chacun des parents et des gamètes était encore débattu en 1750". Il explique que "dans ce qu’on décrit comme la fécondation, donc la rencontre des gamètes, on rejoue le geste par lequel l’homme pénètre la femme". Le rôle symbolique conféré au spermatozoïde viendrait compenser le fait que la gestation soit féminine.

L'asymétrie biologique masquée

L'asymétrie biologique entre les gamètes a été masquée par les récits entourant la fécondation, qui font écho aux rôles traditionnellement associés au masculin et au féminin. L'ovule est vu comme "gros et passif", tandis que les spermatozoïdes sont présentés comme "petits, “aérodynamiques” et toujours actifs".

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Les dangers de la naturalisation des stéréotypes

Attribuer une capacité d'action intentionnelle à l'ovule et au spermatozoïde peut conduire à repousser les limites de la viabilité jusqu'au moment de la fertilisation, ce qui a des implications importantes dans le débat sur le droit à l'IVG. De plus, naturaliser ces stéréotypes renforce l'idée qu'ils sont inhérents et impossibles à changer.

Rétablir la vérité biologique

Il est donc essentiel de rétablir la vérité biologique, en soulignant que les deux gamètes ont un rôle actif dans la fécondation. Il ne s'agit pas de nier l'asymétrie biologique, mais de souligner que "les deux font quelque chose et non de supposer que l’un fait tout et l’autre rien".

L'histoire des sciences et la littérature: un éclairage indispensable

L’étude des rapports entre littérature et savoirs du vivant ne saurait se passer de l’histoire des sciences. L’histoire des sciences, telle que nous la comprenons, est une histoire historienne et continuiste qui, dans le sillage de Jacques Roger, étudie le passé de la science pour lui-même et dans ses propres termes, ses succès autant que ses échecs, attentive à rejeter toutes les formes d’anachronismes.

La science et la fiction: un dialogue constant

Depuis le xixe siècle, le filtre de la fiction et de l’irréel permet d’aborder la double préoccupation, soulevée par l’insémination artificielle à l’égard de la morale sexuelle et de la puissance croissante de la science. Les commentateurs pensaient et jugeaient la reproduction artificielle à travers les images fournies par la littérature. Car si, dans les faits, l’insémination artificielle restait une expérience limitée à un circuit médical étroit, le thème de la création de la vie, de son contrôle et du rapport entre science et nature était un sujet amplement traité par les écrivains.

L'insémination artificielle dans la littérature

La description de la conception de Tristram Shandy par Laurence Sterne ou encore, après le Faust de Goethe, Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley, et les expérimentations du docteur Moreau dans son île, racontées par H.G. Wells, constituent les références littéraires les plus fréquemment mobilisées, avant Huxley, pour parler de l’insémination artificielle et de l’impact possible de la science sur le corps et la reproduction.

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Les romans médicaux

L’un des grands protagonistes de l’histoire de la fécondation artificielle au xixe siècle, le médecin, anthropologue et naturaliste italien Paolo Mantegazza, publia quatre romans traitant des liens entre reproduction, science et génération artificielle. En 1860, il fut le premier à avoir envisagé publiquement l’insémination artificielle avec donneur, essayant déjà de pratiquer la cryoconservation du sperme, et à proposer la création d’une banque du sperme pour les soldats italiens qui s’apprêtaient à partir pour les guerres coloniales.

Grossesse gémellaire hors norme

C’est assurément une grossesse gémellaire hors norme que des médecins australiens décrivent dans un article paru en ligne le 28 février 2019 dans The New England Journal of Medicine. Cette femme a porté des fœtus dont il s’avère qu’ils ne sont ni de « vrais jumeaux », ni de « faux jumeaux ». La réalité se situe entre les deux.

Jumeaux semi-identiques

Les généticiens australiens ont reconstitué la séquence des événements improbables ayant pu aboutir à cette curiosité médicale. Au terme d’une batterie d’examens génétiques portant sur les cellules des jumeaux recueillies dans les sacs amniotiques et les cellules sanguines des deux parents, ils concluent que l’ovule a été fécondé par deux spermatozoïdes différents.

Les chercheurs indiquent que ces embryons gémellaires partagent 100 % des gènes maternels mais n’ont en commun que 77,7 % d’ADN paternel. Les deux jumeaux sont donc génétiquement identiques pour leur mère mais diffèrent pour ce qui concerne la composition en ADN hérité de leur père.

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