Introduction
La procréation médicalement assistée (PMA) est un sujet complexe qui soulève de nombreuses questions éthiques, sociétales et anthropologiques. Cet article explore les réflexions de Natacha Polony sur la PMA, en mettant en lumière les enjeux liés aux limites de la technoscience, aux fantasmes inconscients et aux mutations des repères fondamentaux de notre civilisation. Il abordera également des pratiques telles que la gestation pour autrui (GPA) et la placentophagie, en les analysant à travers le prisme des limites anthropologiques vacillantes.
La Confrontation aux Limites et l'Explosion de la Technoscience
La psychanalyse confronte tout sujet désirant à une confrontation de limites. Cette situation est d'autant plus délicate dans une société et un État de droit prompts à défendre les particularismes individuels, parfois au détriment du bien commun. L'explosion incontrôlée de la technoscience dans le domaine de la procréation est alimentée par une demande sociale qui autorise la concrétisation de fantasmes inconscients infantiles, tels que la quête de l'immortalité et la maîtrise de son origine, le brouillage temporel des générations, voire la transgression de principes anthropologiques fondateurs de la civilisation.
Ces fantasmes inconscients de la conception, présents dans la mythologie et les contes, se déploient désormais dans la réalité, avec l'éprouvette remplaçant le chou et le médecin magicien supplantant la cigogne. Cette assimilation des réalités biologiques aux fantasmes soulève des interrogations quant à notre capacité à métaphoriser ces réalités.
Wokisme et Brouillage des Frontières
Ces idées et pratiques entrent en résonance avec le wokisme, un courant de pensée idéologique aux multiples facettes. Parmi celles-ci, on peut retenir les notions de fluidité de genre, de troubles, d'ambiguïté, de brouillage des frontières entre le réel et le fantasmatique, entre l'humain et l'animal dans l'antispécisme. Il est important de rappeler que, comme le précise Alain Finkielkraut, la sollicitude pour les autres espèces reste une prérogative humaine. Le wokisme contribue également au brouillage entre le sexe et le genre, avec des exemples concrets comme le remplacement des mots « lait maternel » par « lait humain » et des termes père et mère par parent ou personne, pour ne pas blesser un public transgenre ou « non binaire ».
Sans limites, nous n'habitons plus l'humanité mais la nature. Pour l'animal, fonctionnent l'adéquation et le rapport sexuel. Pour Lacan, chez l'être parlant, « il n'y a pas de rapport sexuel » ni de complétude, et la sexualité est intrinsèquement problématique. Sans renoncement pulsionnel et à la toute-puissance du désir, point de culture.
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GPA et Placentophagie : Des Limites Anthropologiques Vacillantes
La GPA (gestation pour autrui) et la placentophagie sont deux pratiques actuelles qui illustrent la fragilité des limites anthropologiques.
La Gestation Pour Autrui (GPA)
La GPA est en réalité « un contrat de location d'utérus ». Or, le corps humain n'est pas monnayable, c'est un principe d'indisponibilité dans les droits de l'homme et du citoyen, sauf à confondre dans une indifférenciation du droit, la chose et la personne morcelée de surcroit. Les limites sont franchies au nom d'une idéologie sous-jacente : « J'ai le droit à tout, à l'amour », or l'amour est fluctuant et n'est pas une loi qui permet un étayage symbolique.
Les inséminations post mortem font vaciller la distinction entre la vie et la mort. L'utérus est le premier de trois niches sensorielles avant la niche affective du corps de la mère et la niche humaine faite de récits, de représentations verbales. L'utérus artificiel (ectogenèse), en se dispensant de cette première niche écologique, sensorielle et contenante pour l'embryon, apparait comme le stade ultime de la déshumanisation et pourrait inaugurer une civilisation transhumaniste préparée par la cancel culture ou l'idéologie woke. Ainsi, l'homme s'avèrerait réifié par la création d'hommes et de sous hommes, les notions d'homme et de femme tendraient à disparaitre.
Dans un document américain du CDC (Centre pour le contrôle et la prévention des maladies), les termes de « personne enceinte » sont substitués à ceux de femmes enceintes et dans le projet écologiste EELV pour 2022 à propos de la PMA et au nom de l'égalité soi-disant réelle des éco-féministes, le mot femme est remplacé par « toute personne en capacité de porter un enfant ». Enfin, le consortium Unicode a validé l'émoji de l'homme enceint.
L'enfant ne serait plus le fruit d'un désir mais le produit d'un projet parental donc surdéterminé dans son avenir et qui par ailleurs pourrait être abandonné à l'occasion d'un projet de loi française autorisant l'IMG (Interruption Médicale de Grossesse) jusqu'à neuf mois pour « détresse psycho-sociale ».
« Mater semper certa est », était jusqu'alors le principe irréfragable du droit romain. Ainsi, les technosciences dans le domaine de la procréation conduisent à la « production » d'une mère incertaine (porteuse ou donneuse d'ovocytes ?) et à un père biologique assuré par le contrôle génétique. Pour autant, en cas de différend entre un père biologique attesté par la génétique et la parole de la mère signifiant à l'enfant « Cet homme est ton père », il est probable que la parole de celle-ci, portée par le désir, soit déterminante.
Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la fonction maternelle se décline en trois femmes : la mère « d'intention » qui élève l'enfant, la gestatrice qui porte l'enfant, la génétique qui donne l'ovocyte. Certes, une mère « d'intention » peut devenir mère sans avoir porté son enfant mais qu'en est-il du vécu de l'enfant dans cette conception ? Myriam Szejer propose l'expression « Complexe de Moïse » pour illustrer la fragilité psychologique de l'enfant qui se vivrait abandonné par sa gestatrice et toute séparation future pourrait être de nature à raviver cette blessure originelle.
L'exemple d'Uma, née par GPA au Nebraska, illustre la complexité des liens familiaux : « Ma mère est ma grand-mère, mon père est mon oncle ». Dans ce scénario, Natacha Polony pointe le propos de l'un des pères : « Le fait de pouvoir contrôler tout ce qui se passait était important ». Tout se passe comme si la personne se réduisait alors à un objet fabriqué, sous contrôle, répondant au désir des parents et rendu possible par la technoscience qui éloigne toujours plus les limites au point d'un engendrement possible chez une femme ménopausée. L'enfant programmé est sommé de fournir une obligation de résultat. Conception qui maintient l'enfant dans le giron biologique familial et qui se dispense de tout rapport sexuel entre des sexes opposés en évacuant la question de la castration. On assiste à un déni du fantasme de la scène primitive où tout enfant imagine un rapport sexuel entre ses parents l'ayant engendré. Le désir d'enfant tend à devenir une demande et un droit. L'enfant ne doit pas faire « office de bouchon », mais doit pouvoir déployer son existence dans l'écart entre l'enfant fantasmé et l'enfant réel.
La Placentophagie
La placentophagie est un comportement animal éthologique sans doute acquis chez les mammifères, excepté chez les cétacés et chez l'homme, pour des raisons trophiques et d'évitement des prédateurs. L'interdit du cannibalisme ou mieux de l'anthropophagie (manger du même) est un des fondements anthropologiques de notre civilisation. La placentophagie pourrait être une des variantes mineures de l'anthropophagie.
Dans de nombreuses cultures, le placenta et ses annexes s'inscrivaient dans des rites de naissance. Ce placenta aura toujours été vécu avec ambivalence. D'une part il apparait « digestible », d'autre part, il suscite une répugnance et à ce titre est fréquemment rejeté car faisant obstacle au fantasme unaire « Ne faire qu'un avec la mère », en une barrière entre la mère et l'enfant.
Depuis quelques temps, cet interdit semble être levé nous rapprochant en cela de l'animalité. Cette placentophagie pourrait s'entendre comme une réappropriation du corps de la mère et de ses sensations plus ou moins dérobées au cours de la péridurale ou de la surmédicalisation. Autre interprétation : une rationalisation de bienfaits énergétiques dans la récupération et l'ingestion chez certaines femmes de pays anglo-saxons de leur placenta sous forme de granules homéopathiques ou de recettes variées et partagées.
Pour Lacan, la mère, fantasmatiquement, veut « réintégrer son produit » c'est-à-dire son enfant qui incarne le phallus absent, en un fétiche comblant. La placentophagie ne serait-elle pas le passage à l'acte du désir de réincorporation de « son » placenta ?
L'Autre maternel est animé d'un inconscient mortifère généralement sans passage à l'acte, d'un fantasme morbide et fétichiste à l'égard de son enfant, d'un désir vorace tel celui d'une mère crocodile. Seul le fantasme peut sauver l'enfant de cette dévoration cannibalique matérielle.
La grossesse est vécue comme comblant le manque, annulant la castration et conférant à la mère un sentiment de toute puissance. La dépression post partum pourrait être pensée comme cette vacuité destinée à accueillir la place du père.
Bioéthique et Limites
La bioéthique se situe forcément dans un entre-deux, posant des limites tout en ouvrant de nouveaux droits. Les enjeux ne paraissent pas tout à fait superposables, tant la bioéthique a rapport au vivant, à ce qui touche directement l'homme, l'humain, dans la pérennité de sa vie, de son existence même.
L'éthique est de l'ordre du questionnement, de l'in-quiétude, et d'un désir, celui d'une vie bonne : qu'est-ce qui est bon et juste pour l'homme dans la société où il vit ? Et les questions de bioéthique, que ce soit en matière de procréation ou de fin de vie, ou ce qui concerne l'application à l'homme de la génomique, de l'intelligence artificielle, de la robotique … ne constituent que des exemples pratiques dans des situations suscitant une émotion.
Il ne faut pas récupérer un texte biblique, sortir une phrase de son contexte, pour lui faire dire ce qu'on attend de lui, au risque de ne plus être au service de l'Évangile, du plus petit, du plus vulnérable d'entre nous. La lecture biblique ne donne pas des solutions toutes faites aux questionnements éthiques.
En posant la question « Aurais-tu mangé du fruit que je t'ai défendu ? », Dieu a institué l'homme en sujet éthique : dans le même temps, il a laissé l'homme penser son action, désirer être intelligent, clairvoyant, capable de discernement ; et il lui a laissé la liberté de transgresser, enfreindre l'interdit de la connaissance de ce qui est bien et ce qui est mal … mais en le mettant immédiatement devant sa responsabilité !
Les lois de bioéthique ne se forgeront pas à coups de versets bibliques ou coraniques. Laissons-les plutôt questionner nos pratiques et nos convictions plutôt que nous appuyer sur tel ou tel verset pour conforter nos propres opinions, en déduire une morale, et encore moins pour imposer une loi dans notre État laïc.
L'être humain est au centre de la question bioéthique. Les multiples formes de PMA remettent en question nos repères anthropologiques de filiation sexuée en brouillant les pistes. Ce qui est nouveau, c'est la sollicitation insistante de la médecine par de nouvelles configurations de couples, par définition infertiles puisque du même sexe, mais aussi le désir de parentalité de femmes seules, ou veuves.
La PMA remet en question la définition de la mère : celle qui porte l'enfant et le met au monde n'est plus mater certa est. Elle remet aussi en question la définition du père. En fin de compte nous nous retrouvons dans une configuration de dissociation entre procréation et filiation, sexualité et procréation, procréation et gestation, transmission génétique et filiation, personne et éléments de son corps.
Des couples volontairement inféconds par crainte de la transmission d'une maladie génétique familiale grave mais souhaitant cependant une descendance ont recours à de nouvelles possibilités de PMA. Nous savons bien que tout n'est pas écrit dans les gènes des parents : histoire, éducation, culture, valeurs … contribuent à l'inattendu, l'imprévu de cette rencontre, qui constituera de toutes façons une nouvelle histoire. Mais la perspective de choix de critères génétiques réduisant la part d'aléa, la perspective de clonage reproductif, modifient le regard que nous avons sur l'humain, sur sa vulnérabilité, son unicité.
Les enjeux éthiques posent la question du possible et du souhaitable, du désir de bonheur ou malheur, de la recherche d'une vie bonne. Le questionnement éthique vient d'une émotion qui mobilise notre affect, par exemple devant une situation d'infécondité, de handicap, de fin de vie.
Le besoin, le désir d'enfant, constitue-t-il un droit à l'enfant, autorise-t-il toute action pour le satisfaire ? En particulier si on étend la PMA à l'IAD du mari post mortem, en faisant délibérément de l'enfant un orphelin.
Le désir bien légitime d'un enfant non handicapé sinon parfait autorise-t-il toute intervention ou manipulation génétique ? Il donne aux (futurs) parents et au corps médical un relatif choix de décider du devenir de l'embryon, à partir d'un certain niveau supposé, ou redouté, de malformation ou d'incurabilité … mais où mettre le curseur ? Où est la limite ? Sur quels critères, quand on sait que certaines variantes du génome ont des effets imprévisibles ? Quel est le risque d'eugénisme ?
Faut-il donc se plier à la fascination technique ambiante ou penser que tout ce qui est possible n'est pas forcément un progrès, un bien pour l'Homme ? Il faut le respect de l'égale dignité de toute personne humaine, le respect de la vie, de l'intégrité physique et psychique, ce qui implique l'abstention et le renoncement à tout geste ou action dégradant, y compris la marchandisation de son corps ou de ses organes, quand bien même la personne serait consentante.
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