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Qui se cache derrière Écoute IVG et les sites anti-IVG ?

L’accès à l’avortement est une question d’information. À l’occasion de la Journée mondiale du droit à l’avortement, la lutte contre les sites aux atours neutres mais en réalité anti-IVG est relancée. Ces sites véhiculent des informations « biaisées » sur l’avortement dans le but de dissuader des femmes d’y avoir recours. Mais qui se cache derrière ces sites ?

Sites web et stratégie numérique

Ces sites s’appellent ivg.net (au nom très proche de celui du gouvernement…), sosbebe.org, ou encore afterbaiz.com. Il n'est pas évident de voir en un clin d’œil le côté militant de ces sites. Véronique Séhier, coprésidente du , souligne que « Ils ressemblent à un site d’informations objectives et plus on avance, plus on est culpabilisé. En faisant peur aux femmes, ces sites les empêchent de faire un choix éclairé. ».

Or, la Toile est aujourd’hui première pourvoyeuse d’informations, notamment chez les jeunes. Véronique Séhier reprend : « On sait que sur le numéro vert mis en place par le ministère de la Santé, 63 % des personnes se sont déjà renseignés sur Internet. Il y avait un déficit de communication adaptée aux jeunes. Mais on a changé de stratégie avec des campagnes pérennes sur les réseaux sociaux. »

Selon un communiqué, le site ivg.net recueille en moyenne 65.000 visiteurs par mois et figure désormais en premier résultat sur les principaux moteurs de recherche pour la requête « IVG ».

Bataille numérique et voie judiciaire

La bataille numérique de l’information pourrait donc passer par la voie judiciaire. Dans une interview, la ministre Laurence Rossignol explique le but d’élargir le délit d’entrave : « Si nous avons choisi cette possibilité juridique, c’est que le délit d’entrave à l’IVG existe déjà. Nous l’avons fait évoluer en fonction du mode d’action des activistes. Ils se sont déplacés des services hospitaliers vers Internet, nous les avons suivis. »

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En 2017, le délit d'entrave à l'avortement a été étendu aux sites Internet, les pratiques de ces associations pourraient donc être passibles de poursuites judiciaires.

Laurence Rossignol, ancienne ministre des Droits des femmes, qui a porté la loi, assure : « Il y a une frontière qui a été posée par la loi, la frontière consiste à dire qu’il est interdit de faire des allégations mensongères dans le but de dissuader une femme de recourir à l’IVG. On s’est rendu compte que la loi avait eu un effet dissuasif incontestable. »

Un combat renouvelé

Il est difficile de savoir qui se cache derrière ces sites ciblés par le gouvernement, excepté afterbaiz.com dont l’initiateur, Émile Duport, est le porte-parole du mouvement anti-IVG Les Survivants, nouveau-né de la mouvance anti-avortement. Sur le site du groupe, apparu en 2016, le message est clair et net. Une récente campagne dévoile ainsi des affiches clamant : « Son choix, son corps, notre enfant », ou « le meilleur IVG est celui qu’on évite ».

Ces slogans s’inscrivent dans un double héritage : militantisme anti-IVG mais aussi Manif pour tous. Une historienne de l’avortement rappelle que « Le combat contre l’IVG, commencé dans les années 1970, ne s’est jamais interrompu. Mais il s’est renouvelé grâce au souffle apporté par la Manif pour tous. »

Brouillage du message

Bibia Favard analyse : « Le combat s’est déplacé sur le numérique. On est passé d’une lutte idéologique à un combat qui se joue sur la communication. En réalité, ils ont perdu sur le terrain idéologique, aujourd’hui le droit à l’IVG est bien installé en France. Ils ne demandent plus l’abrogation de la loi Veil. C’est pourquoi ils avancent masqués en brouillant la frontière entre pro-vie et pro-choix. On a même pu les présenter comme des féministes ! »

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En effet, sur les sites en question, l’écoute, les séquelles psychologiques des avortements, les risques sur la fertilité sont mis en avant. L’historienne reprend : « Aujourd’hui, les militants anti-IVG insistent sur l’individualisation et le psychologique. On joue sur la culpabilité des femmes sans évoquer une vision du monde différente. » Et si les moyens ont changé, le message évolue également. La chercheuse poursuit : « Toute référence à la religion a disparu. Dans les années 1970, les mouvements organisaient des prières et envahissaient les centres IVG pour les empêcher de travailler. Les Eglises mettaient en avant le fait que l’avortement allait à l’encontre de la volonté de Dieu. Aujourd’hui, les Survivants se présentent comme une association œcuménique. » Mais en réalité ces groupes mettent leurs pas dans ceux des réseaux de la droite catholique traditionnelle.

Lutte à double tranchant

Mettre en lumière ces groupuscules risque de les faire connaître. Sur leur site, les Survivants se sont d’ailleurs félicités qu’on évoque le sujet : « Les Survivants applaudissent la décision du gouvernement de se pencher sur la question douloureuse de l’avortement. L’omerta sur ce sujet doit être brisée. (…) C’est le moment de sortir du manichéisme dans lequel nos opposants tentent d’enfermer les Survivant-e-s. (…) L’IVG n’est pas un droit, c’est un drame. »

Bibia Favart met en garde contre l’intérêt porté à cette minorité : « On note une forte disproportion entre le nombre de militants de ces groupuscules et l’attention médiatique. Dans les prochains jours, tout le monde aura entendu parler des Survivants.

IVG.net et son numéro vert

Le site IVG.net propose un numéro vert d’information. La journaliste Laurène Gris de Brut a contacté ce numéro en se faisant passer pour une femme désireuse d’avorter. L’interlocutrice a tenu un discours biaisé : « Sur le coup, vous allez être soulagée, vous allez être dans les bras de votre chéri, il va vous faire des câlins, mais ça, on s’en fiche. Ce qui est important, c’est l’après. Comment vous allez vivre ça, le soir, à la nuit tombée, les cauchemars, la nuit, etc.. Le matin, lorsque vous verrez un bébé dans une poussette. » Elle a ajouté : « C’est en voyant l’échographie que vous allez savoir la différence entre votre raison, votre cœur et vos émotions. Je pense que c’est une bêtise (de ne pas regarder l’échographie, NDLR). Moi, je m’occupe beaucoup des femmes en post-IVG. Vous faites ce que vous voulez, vous êtes complètement libre, je vous donne mon avis. »

Ce numéro vert existe depuis 2008. On y trouve de nombreux témoignages de femmes qui disent regretter d’avoir subi une IVG. Malgré les promesses d’anonymat et de neutralité données par les sites comme IVG.net, le discours n’est pas neutre.

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Réponse d'IVG.net

Marie Philippe, la directrice des publications, se dit sereine et réfute toute idée d'entrave : "Quelle serait notre intérêt de donner des informations fausses ? Nous ne donnons que des informations complètes sur les procédures de l’IVG, les suites de l’IVG. Malgré le contenu implicite des témoignages, qui peut clairement orienter un choix, on ne veut décourager personne". Elle explique occuper simplement un créneau : celui de l'écoute et de l'information détaillée. D'après elle, le Planning familial ou les médecins orienteraient trop systématiquement vers l'IVG sans prendre le temps de comprendre chaque situation. Marie Philippe : "Ce sont des femmes qui sont sous pression, elles se disent ‘je n’ai pas le choix je dois avorter’. Nous d’abord on les écoute, ensuite elles font leur choix, mais elles ont tous les éléments. Il faut qu’elles sachent, il n’y a pas beaucoup de sites à par le nôtre, où on laisse la parole aux femmes qui ont des problèmes après l’IVG. Le corps médical traite très souvent la demande d’IVG comme des techniciens : 'vous voulez avorter ? Très bien'. Ils ne s’intéressent pas, d’ailleurs je suis frappée par la solitude de ces femmes que j’ai au téléphone."

IVG.net précise disposer de 25 personnes prêtes à répondre sur le numéro vert. Un appel peut durer jusqu'à une heure et demie. En revanche le site ne précise pas le nombre d'appels reçus chaque année.

Associations et réseaux sociaux

Ces cellules d'écoute appartiennent à des associations présentes également sur les réseaux sociaux. Cécile Simmons, chargée de recherche à l'Institut for Strategic Dialogue, explique : "On trouve énormément de contenus choquants et dissuasifs qui utilisent de la désinformation médicale, de la désinformation sur la santé des femmes et qui jouent sur la peur des femmes".

Julie Calderon précise que "Ces sites ont une force de frappe très importante sur Internet, car ils sont très bien référencés".

Afterbaiz.com et Émile Duport

Afterbaiz.com est un site qui parle explicitement de sexualité, et qui est désormais dans le viseur de la ministre des Droits des Femmes, Laurence Rossignol. À l'origine de ce site internet, il y a un homme: Émile Duport qui est aussi le porte-parole des "Survivants", un mouvement parisien qui a fait de la lutte contre l'IVG son cheval de bataille.

Émile Duport explique : "Ce site est parti d'éducateurs, de pédagogues, de sexologues, d'infirmières scolaires, de gens qui sont en contacts réguliers avec les jeunes et qui ont ressenti le besoin de s'exprimer via le web et répondre aux questions les plus intimes des jeunes. Et nécessairement les questions de la contraception et de l'IVG viennent très rapidement". Il ajoute : "On s'est dit qu'il fallait arrêter les articles convenus. Il faut prendre le jeune au sérieux. Le site fonctionne comme une grande sœur qui parle à sa petite sœur. Et dans ces cas-là, la grande sœur parle franchement. Mais loin de nous l'idée de faire entrave ou d'influencer les jeunes et de les rendre malheureux, ajoute Emile Duport. Ce n'est pas notre intention et on est désolés si on est perçus comme ça".

Il admet "ne pas être favorable à l'IVG": "On pense que la meilleure IVG est celle que l'on évite. On pense que ce n'est pas forcément quelque chose qu'il faut encourager même si cela existera toujours. On n'est pas dogmatique, on dit simplement qu'aujourd'hui il y a quand même une conception sur cinq qui se termine par une IVG. C'est quand même énorme."

Sophie Eyraud de l'association des centres d'IVG considère que "C'est à la fois de la manipulation et de la désinformation. Ce sont des messages subliminaux qui, en fait, vont culpabiliser les jeunes femmes. C'est très facile de les accrocher et ensuite de leur dire 'Vous voyez, ce que vous faites ce n'est quand même pas bien. Vous pouvez peut-être essayer de le garder'. C'est vraiment pervers".

Absence d’information officielle et positionnement des sites anti-IVG

Comme d’autres militants, ces acteurs ont profité de l’absence, jusqu’à ces derniers mois, d’information officielle claire sur l’IVG. En 2015, le gouvernement a créé son propre numéro vert, confié au Planning familial.

Sarah Durocher, coprésidente du planning familial, déplore : « Ce numéro est essentiel parce que ce n’est pas si simple de pousser la porte d’un Planning familial et de pouvoir parler d’avortement. Pendant le confinement, le numéro vert a beaucoup été appelé parce qu’on a eu une inquiétude assez rapide à ce sujet-là. Et les femmes s’excusaient d’appeler. Ça montre bien qu’il y a toujours cette culpabilité, cette peur de déranger. »

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