L'ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules est un sujet de débat passionné, impliquant des questions éthiques, sociétales et juridiques complexes. Les philosophes, avec leurs perspectives variées, contribuent de manière significative à ce débat, en soulevant des questions fondamentales sur la nature de la famille, la filiation, l'égalité et le rôle de la médecine dans la société. Cet article explore les différentes opinions des philosophes sur la PMA, en mettant en lumière les arguments des partisans et des opposants.
Arguments contre la PMA : perspectives philosophiques
Plusieurs philosophes ont exprimé des préoccupations concernant l'extension de la PMA, soulevant des questions importantes sur les conséquences potentielles pour les enfants, les femmes et la société dans son ensemble.
Sylviane Agacinski : le différentialisme et la marchandisation du corps
La philosophe Sylviane Agacinski, connue pour son travail sur la différence des sexes et la marchandisation du corps humain, est une critique virulente de la PMA élargie. Dans son ouvrage "L'Homme désincarné : du corps charnel au corps fabriqué", elle dénonce ce qu'elle considère comme une dérive "anthropotechnique" de l'éthique, où le corps humain est réduit à un bien dont nous pourrions disposer.
Agacinski défend une forme de différentialisme, arguant que la procréation est intrinsèquement liée à l'asymétrie des sexes et que la neutralisation de cette différence dans la filiation est problématique. Elle s'inquiète de la disparition du père dans les familles monoparentales issues de la PMA et de l'impossibilité pour l'enfant de connaître ses origines paternelles.
Elle critique également l'extension de la logique du marché à la procréation, soulignant le risque de marchandisation du corps des femmes et de création d'un "droit à l'enfant" qui négligerait l'intérêt supérieur de l'enfant. Elle considère que la promotion d'une Gestation Pour Autrui (GPA) "éthique" est une plaisanterie de mauvais goût, la comparant à un "esclavage éthique".
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Michel Onfray : la pente glissante et la prolétarisation de l'utérus
Le philosophe Michel Onfray, connu pour sa critique du matérialisme et des études de genre, s'oppose également à la PMA, craignant une "pente glissante" vers la GPA. Il soutient que l'ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes, au nom de l'égalité, pourrait légitimer la GPA pour les couples homosexuels.
Il redoute que la GPA n'aboutisse à la "prolétarisation de l'utérus des femmes les plus pauvres", transformant le corps des femmes en un objet de marchandisation.
Nathalie Heinich : l'hubris individualiste et l'oubli de l'intérêt de l'enfant
La sociologue Nathalie Heinich critique ce qu'elle considère comme un "hubris individualiste" dans les revendications en faveur de la PMA, soulignant que l'intérêt de l'enfant est souvent occulté au profit du désir des adultes. Elle rappelle qu'avoir un enfant n'est pas un droit et met en garde contre les dérives technicistes qui permettent de réaliser le désir individuel d'être parent à tout prix.
Elle s'inquiète de l'égoïsme des revendications et rappelle que la valeur de protection de l'intérêt des enfants devrait avoir au moins autant sa place que la valeur d'égalité.
Arguments pour la PMA : perspectives philosophiques
D'autres philosophes défendent l'ouverture de la PMA, en se basant sur des principes d'égalité, d'autonomie reproductive et de reconnaissance de la diversité des familles.
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Élisabeth Badinter : l'universalisme et la construction sociale de la filiation
La philosophe Élisabeth Badinter, figure de proue du féminisme universaliste, est une fervente défenseure de l'ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules. Elle ne dissocie pas l'ouverture du droit à la PMA et la défense du droit à la GPA, considérant que la parenté et la filiation sont des constructions sociales et culturelles.
Elle rappelle que les controverses sur la GPA transcendent les appartenances politiques et que ses adversaires les plus acharnés sont souvent ceux qui se sont opposés à la contraception, à l'interruption volontaire de grossesse et à la PMA. Elle croit à la possibilité d'une GPA éthique, fondée sur le bénévolat et l'absence de rémunération, sur le modèle du don d'organe.
Camille Froidevaux-Metterie : l'égalité procréative et l'évolution de la famille
La professeure de science politique Camille Froidevaux-Metterie défend l'ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes selon un principe d'égalité procréative. Elle considère qu'il est injustifiable que certaines femmes bénéficient des progrès de la médecine procréative et pas d'autres.
Elle prend en compte l'évolution de la famille contemporaine, dont la forme n'est pas fixée naturellement, et soutient que la famille est le lieu d'un accord libre et volontaire. Elle croit à la possibilité d'un modèle éthique de GPA, à condition de légiférer dans un cadre soucieux des implications matérielles, médicales et psychiques de sa mise en œuvre.
Irène Théry : le progrès moral et juridique et la distinction entre parent biologique et parent social
La directrice d'études à l'EHESS, Irène Théry, est une spécialiste du droit de la famille et de la vie privée. Elle observe les transformations de la parenté et de la filiation et milite pour la levée de l'anonymat dans le cas du don d'ovocytes.
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Elle invite à distinguer le parent biologique et le parent social et affirme que l'ouverture de la PMA est un progrès moral et juridique pour tous. Elle souligne que la PMA se pratique depuis cinquante ans de façon "sociale" et qu'en l'ouvrant aux couples de femmes, on ne change rien à cette pratique, on l'étend simplement à d'autres bénéficiaires. Elle croit également à la possibilité d'une GPA éthique.
Au-delà des arguments : les enjeux du débat sur la PMA
Le débat sur la PMA ne se limite pas à des arguments philosophiques abstraits. Il soulève des enjeux concrets et des questions pratiques qui doivent être pris en compte lors de l'élaboration de politiques publiques.
L'accès aux origines et le droit de l'enfant
La question de l'accès aux origines est un enjeu central du débat sur la PMA. Les opposants à la PMA élargie s'inquiètent de la disparition du père et de l'impossibilité pour l'enfant de connaître ses origines paternelles. Les partisans, quant à eux, mettent en avant la possibilité de lever l'anonymat des donneurs et de permettre aux enfants de connaître leur histoire.
La marchandisation du corps et l'éthique du don
Le risque de marchandisation du corps est une autre préoccupation majeure. Les critiques de la PMA élargie craignent que cela n'ouvre la voie à une commercialisation des gamètes et à une exploitation des femmes. Les défenseurs de la PMA, en revanche, mettent en avant l'importance du don et de la solidarité et proposent des modèles éthiques de GPA basés sur le bénévolat.
L'évolution de la famille et la reconnaissance de la diversité
Le débat sur la PMA est également lié à l'évolution de la famille et à la reconnaissance de la diversité des modèles familiaux. Les partisans de la PMA élargie soutiennent que la loi doit s'adapter aux nouvelles réalités sociales et reconnaître les droits des couples de femmes et des femmes seules à fonder une famille. Les opposants, quant à eux, craignent que cela ne déstabilise la famille traditionnelle et ne porte atteinte aux droits de l'enfant.
Le rôle de la médecine et les limites de la technique
Enfin, le débat sur la PMA interroge le rôle de la médecine et les limites de la technique. Les critiques de la PMA élargie s'inquiètent d'une dérive "anthropotechnique" où la médecine est utilisée pour satisfaire des désirs individuels plutôt que pour soigner des maladies. Les défenseurs, en revanche, mettent en avant le progrès médical et la possibilité d'aider les personnes qui ne peuvent pas procréer naturellement à réaliser leur désir d'enfant.
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