L'œuvre de Philippe Muray, souvent perçue comme polémique et provocatrice, se penche sur les mutations profondes de la société moderne. Son analyse de la paternité, intimement liée à sa critique de l'époque contemporaine, révèle une tension entre le désir d'immortalité et la réalité d'un monde en constante évolution.
La récriture et la falsification de l'histoire
Dans un contexte où la sensibilité de certaines minorités est de plus en plus prise en compte, des pratiques de récriture de textes classiques se sont développées. Faut-il récrire Agatha Christie afin de faire oublier son colonialisme, son antisémitisme et son racisme ? Faut-il censurer le machisme et le sexisme de James Bond ? Ces interventions, souvent motivées par des raisons commerciales, visent à expurger des textes les éléments qui pourraient choquer. Cependant, comme le souligne Laure Murat dans Toutes les époques sont dégueulasses, ré(é)crire, sensibiliser, contextualiser, ces tentatives de « toilettage » sont vouées à l'échec. Ce n'est pas en changeant quelques expressions qu'on changera l'univers de James Bond, profondément machiste, sexiste, raciste.
La récriture, contrairement à la réécriture, dénature les textes et conduit à des impasses. Quand Corneille réécrit la Médée de Sénèque, quand Goethe réécrit l’Iphigénie d’Euripide, Molière l’Amphitryon de Plaute, Kleist l’Amphitryon de Molière et Giraudoux celui de Kleist, quand Bizet adapte la Carmen de Mérimée à l’opéra ou quand James Joyce, dans son Ulysse, réécrit Homère, il s’agit d’un geste créateur, de l’invention d’une nouvelle œuvre. Or, ce n'est pas de réécriture qu'il s'agit quand des éditeurs modernes corrigent Ten Little Niggers, le célèbre roman d'Agatha Christie, de 1939, mais de récriture, c'est-à-dire d'un lissage du texte dans le sens du politiquement correct qui est celui du moment.
En effet, il est impossible de réformer l’esprit qui dicte l’intrigue et imprègne les raisonnements. Extirper d’un texte un mot insultant revient à sortir des poissons crevés d’une eau empoisonnée. La récriture est une falsification de l’histoire qui prive les victimes de leur passé. Ce n’est pas en supprimant ce qui pourrait choquer aujourd’hui que l’on fait oublier les discriminations d’hier, mais en les analysant avec lucidité.
La quête de l'Unité et la critique de la modernité chez Philippe Muray
La grande question qui taraude Philippe Muray est celle de l'Unité, du Un face à la multitude. Il cherche une preuve littéraire de l'existence de Dieu. Pour Muray, la fausse littérature qui se soumet à l'Un s'effondre ou glisse sous la philosophie, alors que la vraie littérature est toujours Contre-Réforme.
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Muray applique ses vues sur ses semblables, des écrivains, comme Léon Bloy. Il remarque que Bloy et quelques autres lui paraissent plus audacieux, plus iconoclastes, plus subversifs, moins refoulés, moins névrosés que les plus sublimes de leurs contemporains rationalistes et athées. L'année 1979 se place sous cette double quête, ou double contrainte, de l'unicité et de la multiplicité. Muray ramasse son propos en écrivant que, en réalité, « il n'y a qu'un seul conflit : celui du verbe fait homme contre l'homme fait or ».
Finalement, l'écriture, toute écriture un tant soit peu sérieuse ne peut qu'être une recherche de l'identité première, invisible, de l'homme. Muray obscurcit cette idée avec des considérations sur la sexualité, les jeux de mots lacaniens ou un baratin psychanalytique. L’œuvre de Céline étant une tentative interminable d'incarner la fonction paternelle, c'est-à-dire d'être mort et inoubliable, d'être absolument absent et incontournable, sur le corps grouillant, maternel, du monde, il est le plus biblique des écrivains.
Muray affirme que l'Histoire n'est plus horizontale, étale, plane. Comme Baudelaire, il souffre du vertige de l'homme vertical vivant dans un monde plat.
Muray a parfaitement conscience d'arriver tard, trop tard sans doute, dans un monde où l'image de la réalité n'est jamais qu'une image d'une autre image. Il est incontestable qu'à passer sans cesse, comme je le fais en ce moment, de Proust, ou Baudelaire, ou Hugo, ou Balzac, à ce qu'on appelle encore le texte moderne, celui des autres ou celui que j'écris, c'est l'insoutenable laideur, la balourdise, l'opacité du second qui apparaît par comparaison. Ce genre de textes ne me paraît plus véhiculer aucune vérité. C'est même l'amputation de toute vérité dont il est l'incarnation. Les mots y sont castrés de toute violence et de toute pensée. Pire encore : sont devenus incapables de penser cette castration qui est aussi celle de l'époque. Ils resteront comme des traces innommables du chaos, des graffitis de chiottes, des signes pour sociologues du futur, rien de plus. Si mon livre a quelque mérite, ce sera d'avoir essayé de se relever lentement de ce désastre.
La société de contrôle et la perte de la vérité
La société de contrôle, rêvée par des politiques, est faite par les citoyens. Jadis, le pouvoir totalitaire conduisait le comportement des citoyens en leur enjoignant de nier leur sphère privée. Aujourd'hui, la société nous intime : « méfiez-vous les uns des autres ! » C'est bien plutôt le despotisme de la transparence qu'il nous faut dénoncer, la transformation de l'espace public en une cage de verre, où l'indiscrétion se fait délation.
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Cette conception moderne de la culture n’est pas sans rappeler les mots acerbes de Philippe Muray sur l’homo festivus, sans goût aucun pour la culture. L’homme moderne ne saurait respecter la « culture cultivée », accepter une infériorité vis-à-vis de normes culturelles, alors même que son mot d’ordre est : « tout est bon ce qui est en moi : opinions, appétits, préférences ou goût ».
Paternité et malentendu dans l'œuvre de Muray
Alors, la question de la paternité apparaît autrement. Elle s'inscrit dans le malentendu. La positivité obligée de notre monde comme mémoire infidèle, altérée, de son négatif voluptueux et impossible à garder ? Dans ce roman, les femmes désirent des enfants malgré les hommes, voire sans les hommes avec la procréation artificielle, comme réponse catastrophique, contradictoire, à ce qu'elles ont entendu du désir d'immortaliser l'instant sexuel commun à lui et à elle, une réponse inadéquate, dérangeante comme l'irruption des enfants dans la chambre de l'amour, comme l'éternité festive face à l'immortalité irrenonçable. En ce sens, l'homme est responsable, il y a paternité car il y a une filiation, une sorte de ressemblance impossible à reconnaître tellement il y a altération, il y a chamboulement, entre le voluptueux état de jouissance sexuelle et le bain infantile dans la fête perpétuelle. Un monde contemporain qui s'est bâti extrêmement près de la scène originaire plutôt que primitive, et qui reste encore dans cette zone-là, entièrement dans le mimétisme imparfait de cette scène qu'il voudrait garder dans sa trahison-même.
Exorcismes spirituels et critique du discours dominant
Depuis 1997, Philippe Muray pratique ses "exorcismes spirituels". Contre la littérature du sentiment et celle du ressentiment, Muray se dit adepte de la littérature du pressentiment. Il dépeint superbement la laideur, l'illettrisme et le grotesque du discours dominant. « La théorie critique qui ne s'entoure que de garanties de sérieux ne va pas au-delà de ce sérieux. Elle ne peut donc pas accéder à la bouffonnerie qui est le coeur, fort peu secret, de la nouvelle civilisation, et son unique réalité concrète. « Mon véritable sujet », ajoute Philippe Muray, « ce n'est pas tellement le « monde » ou sa critique ; c'est plutôt la critique de son éloge » car là où croît l'éloge, croît aussi la terreur ».
À mesure que l'on avancera dans la lecture fascinée (et parfois horrifiée, mais aussi rigolarde, comme avec le Candide de Voltaire) des volumes d'Exorcismes Spirituels de Muray, on verra s'élaborer une pensée qui prend de moins en moins le chemin du commentaire d'une oeuvre, d'un texte, d'un tableau, pour se formuler. Désormais, comme dans le corps de chroniques au centre du volume ("Dans la nuit du nouveau monde-monstre"), le texte et l'oeuvre à commenter, c'est notre réalité, notre actualité, et le bavardage incessant des médias.
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