Si vous faites partie de l'espace humaine et que vous avez un utérus, vous aurez un jour vos règles, comme 3,5 milliards de personnes dans le monde. C'est normal, avoir ses règles est une chose naturelle et un signe de bonne santé ! Pourtant, les menstruations restent un sujet tabou dans de nombreuses sociétés. La littérature et les arts, en particulier les œuvres d'autrices et d'artistes contemporaines, jouent un rôle crucial dans la déconstruction de ces tabous, la promotion d'une vision positive du cycle menstruel et la réappropriation du corps féminin.
La Persistance des Tabous et des Idées Reçues
Les tabous entourant les menstruations sont profondément enracinés dans l'histoire, la religion et la culture. Des superstitions ancestrales aux diktats religieux, les règles ont longtemps été associées à l'impureté, au danger et à la honte. Ces idées reçues ont contribué à reléguer les femmes au second plan et à perpétuer un modèle patriarcal.
- Superstitions et croyances populaires : On a longtemps cru que les femmes ayant leurs règles pouvaient faire tourner la mayonnaise, dessécher les récoltes ou tuer les limaces dans les champs.
- Interdits religieux : Certaines religions interdisent aux femmes ayant leurs règles de pénétrer dans les lieux de culte ou d'avoir des relations sexuelles.
- Invisibilisation : Le sang menstruel est souvent considéré comme sale et honteux, ce qui conduit à une invisibilisation de ce phénomène naturel dans la sphère publique. Même les publicitaires contribuent à ce mouvement de dissimulation en représentant le sang menstruel en bleu à l'écran.
La Littérature et l'Art comme Outils de Déconstruction
Face à ces tabous persistants, la littérature et l'art offrent un espace d'expression et de contestation. De plus en plus d'autrices et d'artistes s'emparent du sujet des menstruations pour le démystifier, le normaliser et le célébrer.
"Les Règles… Quelle Aventure !" : Un Guide Décomplexant pour les Adolescentes
"Les règles… quelle aventure !", d'Élise Thiébaut et Mirion Malle, est un exemple éloquent de livre destiné aux adolescentes qui aborde les règles de manière décomplexée et informative. L'ouvrage aborde des notions scientifiques, techniques et pratiques, tout en explorant l'histoire, la religion, la sociologie et la mythologie pour traquer les tabous persistants. Les auteures martèlent que les règles ne sont ni sales, ni dangereuses, et déconstruisent les idées reçues véhiculées par les religions et les hommes. Elles encouragent les jeunes filles à parler des règles librement et sans honte, et à s'approprier leur corps et leur féminité.
L'Activisme Menstruel et la Visibilisation du Sang
La publication en 1970 de l'ouvrage Our Bodies, Ourselves marque le début de l'activisme menstruel aux États-Unis. Cet ouvrage fut suivi de l'édition de quantité de brochures et d'enquêtes documentaires, parmi lesquelles celles de Sheila Levrant de Bretteville et d'Emily Culpepper. Ces publications s'inquiétaient en particulier des négligences de l'industrie des produits menstruels - notamment de l'usage des substances chimiques responsables du syndrome du choc toxique, une maladie grave provoquée par les tampons super-absorbants. Elles visaient également à faire l'éloge des cycles féminins - la redécouverte des mythes et rites matriarcaux ayant contribué à un récit positif de la menstruation.
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De nombreuses créatrices ont commencé à utiliser ce fluide en tant que thème et matériau artistiques pour dénoncer la stigmatisation des représentations du fluide féminin, y compris celles véhiculées par les autorités artistiques patriarcales de l’époque - des nouveaux réalistes français aux actionnistes viennois - dont les usages certes « précurseurs » des menstrues révélaient un imaginaire du sang synonyme de souillure et d’abjection.
Stratégies Artistiques de Visibilisation
Les artistes contemporaines utilisent différentes stratégies pour rendre visibles les menstruations et déconstruire les tabous qui les entourent :
- Exploration de la plasticité du sang : Certaines artistes recueillent des taches de sang et les juxtaposent sous forme de quadrillages abstraits, tandis que d'autres valorisent l'organicité de la tache menstruelle en dévoilant leurs linges maculés.
- Utilisation des dispositifs de protection : Les tampons menstruels et les serviettes hygiéniques, précisément conçus pour faire disparaître les règles, sont utilisés comme matériaux artistiques pour dénoncer leur invisibilisation.
- Performances : Des performances artistiques mettent en scène le corps menstrué et le sang, brisant ainsi les tabous de la vue et du toucher.
Exemples d'Artistes Contemporaines Engagées
Casey Jenkins : Le Tricot Menstruel comme Acte de Contestation
Casey Jenkins, artiste australienne, a réalisé en 2013 une performance intitulée Casting off my Womb ("décharger mon utérus") qui a suscité de vives réactions. Pendant la durée de son cycle menstruel, elle s'est installée dans un espace public et a tricoté silencieusement avec du fil de laine inséré dans son vagin. Le fil, initialement blanc, s'est imprégné de sang menstruel au moment de ses règles, traduisant visuellement la durée du cycle féminin.
Cette performance, bien que controversée, a permis de visibiliser le sang menstruel et de dénoncer l'ostracisation des personnes menstruées. En s'exposant le pubis dénudé, la vulve ouverte et les jambes écartées, en retirant de son vagin le fil de laine à l'aide de ses doigts, elle opère une double transgression. Non seulement elle laisse couler son sang menstruel à la vue du public, mais elle le touche de surcroît de ses doigts. Bien loin des injonctions véhiculées par le « tampon avec applicateur » - inventé, rappelons-le, pour « épargner » aux femmes de toucher leur vagin saignant et qui, tout en instrumentalisant à des fins commerciales la stigmatisation du sang menstruel ne fit que la prolonger -, elle transgresse l’interdit de la vue et du toucher. Elle rompt de manière radicale avec le tabou faisant du sang menstruel une affaire invisible et intouchable.
Suite aux réactions violentes suscitées par sa performance, Casey Jenkins a créé d'autres œuvres dénonciatrices, notamment des tissages réalisés avec du fil teinté de sang menstruel, représentant les termes les plus fréquemment utilisés sur les réseaux sociaux pour critiquer son travail.
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Judy Chicago et Carolee Schneemann : Pionnières de l'Art Menstruel
Casey Jenkins n'est pas la première artiste à utiliser le tampon hygiénique dans son travail. Judy Chicago, avec son œuvre Red Flag (1971), et Carolee Schneemann, avec sa performance Interior Scroll (1975), ont également exploré ce thème.
- Red Flag (Judy Chicago) : Cette lithographie représente l'artiste en train de retirer de son vagin un tampon ensanglanté. Tout en condamnant le patriarcalisme des peintres expressionnistes américains - par la référence directe aux Flags peints par Jasper Johns, cette œuvre venait tout à la fois révéler, à la manière d’une « arme politique », l’invisibilisation du sang menstruel et le male gaze qui structuraient jusqu’alors les représentations du corps féminin. Le tampon fut en effet pris pour un pénis ensanglanté par une large partie du public, ce « déni menstruel » traduisant de manière éclatante les « dommages causés à nos capacités perceptives par l’absence de réalité féminine » et la sexualisation hétéronormée des organes féminins.
- Interior Scroll (Carolee Schneemann) : Cette performance combinait les motifs de Vagina Painting et de Red Flag. Carolee Schneemann, après s’être dénudée et avoir pris des poses de modèles académiques, lut des extraits de son livre Cézanne, She Was a Great Painter puis commença à retirer lentement de son vagin un rouleau de papier sur lequel était écrit un texte qu’elle lut à l’assemblée. Il s’agissait de sa réponse à une critique misogyne jugeant ses œuvres filmiques déplacées.
Les Menstruations et la Construction de l'Identité Féminine dans la Littérature
La littérature explore également la manière dont les menstruations sont liées à la construction de l'identité féminine. Dans les romans d'Émile Zola, par exemple, la survenue des règles est présentée comme une étape charnière dans la puberté des jeunes filles, marquant leur entrée dans le monde des femmes.
Émile Zola : Un Regard Novateur sur la Puberté Féminine
Contrairement à ses contemporains, Zola ne passe pas sous silence l'aspect physiologique de la puberté féminine. Dans La Joie de vivre, il décrit de manière explicite l'arrivée des règles chez Pauline, tout en dénonçant la pruderie de Mme Chanteau qui la laisse dans l'ignorance. Zola montre que ce qui rend la jeune fille malade et nerveuse, ce n'est pas tant l'arrivée de ses règles, mais bien davantage le tabou qui les entoure.
Dans La Faute de l'abbé Mouret, Zola évoque également la puberté de Désirée, la sœur de l'abbé Mouret, dont le corps se transforme et s'épanouit avec l'arrivée de ses règles. Enfin, dans Germinal, il décrit l'arrivée tardive des règles chez Catherine, la fille adolescente de la famille Maheu, comme un événement qui la fait entrer dans le cycle de la fécondité.
Conclusion : Vers une Réappropriation du Corps et de la Parole
La littérature et les arts plastiques offrent un espace crucial pour déconstruire les tabous entourant les menstruations et promouvoir une vision positive du cycle menstruel. Les autrices et les artistes contemporaines s'emparent du sujet pour le démystifier, le normaliser et le célébrer, contribuant ainsi à une réappropriation du corps et de la parole par les femmes. En brisant le silence et en rendant visible ce qui était autrefois caché, elles ouvrent la voie à une société plus inclusive et respectueuse des différences.
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