L'art a toujours été un reflet de la société, un moyen d'exprimer des idées, de provoquer des discussions et de remettre en question les normes établies. Le corps féminin et les menstruations, sujets longtemps tabous, font de plus en plus l'objet d'une exploration artistique audacieuse, cherchant à déconstruire les stigmates et à célébrer la féminité dans toute sa diversité. Cette exploration prend diverses formes, de la broderie engagée aux installations artistiques provocatrices, en passant par les œuvres littéraires et théâtrales qui mettent en lumière les expériences menstruelles. L'art dans le métro parisien, espace public par excellence, offre une plateforme unique pour aborder ces thématiques et toucher un large public, contribuant ainsi à une conversation sociétale plus ouverte et inclusive.
Broderie engagée : quand les vulves colorées brisent le silence
Dans un atelier londonien, six femmes brodent des vulves colorées en papotant. L'artiste, installée à Brixton, au sud de Londres, a fait de l'ovaire son motif fétiche. « Choisissez votre vulve », lance-t-elle dans un sourire à ses apprenties brodeuses. Après avoir choisi un modèle, les élèves commencent à broder et les langues se délient. Ces Londoniennes, originaires des quatre coins du monde, s’étonnent de la diversité des sexes féminins et comparent leur rapport à la nudité selon leur culture. Jane envisage d'apporter sa broderie au travail pour la montrer à ses collègues, tandis que Dana pense transformer la sienne en coussin.
Cette initiative artistique, à la fois créative et militante, illustre la volonté de certaines artistes de s'approprier le corps féminin et de le représenter sans tabou. La broderie, souvent considérée comme un art mineur ou une activité féminine traditionnelle, est ici détournée de son usage conventionnel pour devenir un outil d'expression féministe. En brodant des vulves colorées, ces femmes brisent le silence et s'affirment comme actrices de leur propre représentation.
L'artiste déplore cependant le manque de reconnaissance dont souffrent encore les artistes textiles. Elle raconte avoir eu des difficultés à inscrire l'une de ses œuvres à la Royal Academy of Arts, en l'absence de catégorie adaptée. Autodidacte, elle s'est initiée à la broderie il y a seulement quelques années en regardant des vidéos sur YouTube. Rapidement, « c’est devenu un second langage ». Les réseaux sociaux ont ensuite « aidé massivement » à la faire connaître. La Londonienne milite pour que la broderie soit désormais « vue comme une forme d’art comme les autres », soulignant que c'est « l’un des arts les plus anciens », « jadis vu dans les sociétés occidentales comme une forme élevée d’art ».
Élise Thiébaut : une exploration théâtrale et littéraire des tabous féminins
Élise Thiébaut, auteure de Ceci est mon sang, petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font et Les Règles, quelle aventure !, poursuit son exploration des tabous prétendument féminins au théâtre avec Tout sur le rouge. Le spectacle explore, à travers le cycle menstruel, les grandes étapes de la vie, avec humour et poésie. Des ménarches à la ménopause, en passant par la maternité et l’avortement, les violences gynécologiques ou les violences sexuelles, la pièce aborde des sujets souvent tus ou ignorés.
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Aline Stinus, qui incarne le rôle principal, est saluée pour son énergie et sa maîtrise du texte. Elle dessine par petites touches incisives ce qui fait que les filles, à défaut de naître, deviennent femmes, le tout avec pédagogie, drôlerie et colère juste. La pièce est décrite comme gaiement féministe, où la colère s’exprime avec finesse, élégance et profondeur.
Élise Thiébaut, née en 1962, a également signé dans le métro parisien plusieurs centaines de panneaux qui, depuis 2000, racontent l’histoire des stations et les dessous de la capitale. Son travail d'écriture s'étend à la littérature jeunesse, aux scénarios de spectacles pyrotechniques monumentaux et à la signalétique. Elle a publié en 2017 Ceci est mon sang, petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font, traduit dans six pays, puis Les règles, quelle aventure. En septembre 2019, elle publie un récit graphique avec Edmond Baudoin, Les fantômes de l’Internationale et un essai sur le thème de l’ADN et de l’identité Mes ancêtres les Gauloises, une autobiographie de la France.
L'oeuvre d'Élise Thiébaut est une ode à la beauté féminine, sous toutes ses coutures, au sens propre comme au sens figuré. Elle n'hésite pas à aborder des événements choquants comme l’attentat de Charlie Hebdo ou l’affaire Epstein, promène sa plume couleur chair et sang féminin, soulignant ainsi l'importance de briser le silence sur les violences faites aux femmes.
La précarité menstruelle : un enjeu social et politique
Les règles sont politiques. Comme le souligne Taous Merakchi aka Jack Parker, « Pourquoi insistons-nous à ce point pour renvoyer toute discussion liée aux règles au domaine de « l’intime », alors qu’on n’hésite pas à étaler d’autres aspects de notre intimité dans nos conversations ? Cessons donc d’avoir peur de cette fonction corporelle basique qui est tout de même à l’origine de nos existences à tous. »
La précarité menstruelle est une réalité pour de nombreuses femmes. Les protections hygiéniques représentent un coût conséquent, plus particulièrement pour les personnes en situation de précarité. Une enquête du magazine 60 millions de consommateurs (mars 2019) estime que les règles coûtent en moyenne 24,6 euros par an, sans prendre en compte les coûts liés aux antidouleurs et aux bouillottes. Les protections hygiéniques ne sont pas remboursées par la sécurité sociale, ce qui aggrave la situation des personnes les plus démunies.
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Près de 8 personnes qui ont leurs règles sur 10 se sont déjà trouvées en pénurie de protection périodique à l’école. Au cours de la campagne visant à rendre les protections périodiques accessibles gratuitement dans les lycées en Écosse, il a été démontré que de nombreuses (137 000) personnes ne se rendaient pas à l’école durant leurs menstruations.
Axelle de Sousa, SDF et atteinte d’une ménorragie qui la fait parfois saigner pendant un cycle entier, témoigne du coût élevé des protections périodiques adaptées à son flux, pouvant atteindre 70 euros par mois. Elle souligne l'inégalité flagrante entre la gratuité du papier hygiénique dans les toilettes publiques et le coût des protections périodiques. Elle a lancé une pétition, Paye tes règles, pour demander la gratuité des protections périodiques pour les plus démunies.
Irene, étudiante en art, a choisi de documenter sa journée sans porter de protection périodique sur son compte Instagram pour dénoncer le tabou et la précarité menstruelle. Elle a reçu des commentaires lui suggérant de rester enfermée chez elle si elle n'avait pas les moyens d'acheter des protections, ce qui témoigne de la stigmatisation persistante des règles.
L'art comme moyen de déstigmatisation et d'information
Le festival Sang Rancune, initié par Cyclique, est un événement grand public consacré aux "personnes menstruées" et pas seulement aux femmes. Il vise à prendre le contre-pied du tabou en abordant les règles de manière ludique et informative. L’an dernier, Cyclique a initié le mouvement Clean your Cup, pour identifier tous les espaces publics où l’on peut nettoyer sa coupe menstruelle en toute discrétion.
La méconnaissance de la composition des protections hygiéniques est également un problème. 82,5% des personnes interrogées dans un sondage ignorent ce que contiennent leurs protections périodiques. Phtalates, dioxines, pesticides… Nombreuses sont les substances indésirables encore détectées dans les produits périodiques, même bio.
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L'art peut jouer un rôle crucial dans la déstigmatisation des règles et l'information du public. En représentant les menstruations de manière réaliste et sans tabou, les artistes contribuent à normaliser ce phénomène naturel et à briser le silence qui l'entoure. Les initiatives comme les expositions, les spectacles, les pétitions et les actions sur les réseaux sociaux permettent de sensibiliser le public à la précarité menstruelle et de revendiquer l'accès aux protections hygiéniques pour toutes.
L'art étranger : des exemples de représentations audacieuses des règles
À Stockholm, une station de métro expose des illustrations de Liv Strömquist, une auteure suédoise de bandes dessinées connue pour son engagement féministe. Parmi les chats, oiseaux et arbres de la dessinatrice, des patineuses artistiques arborent une tache rouge de sang sur le justaucorps au niveau de l'entrejambe. L'un des dessins est accompagné de la légende: "It's alright (I'm only bleeding)", ce qui signifie "Tout va bien (c'est juste que je saigne)".
Cet affichage a suscité la controverse, certains usagers du métro estimant que c'était "dégoûtant", tandis que d'autres se sont plaints auprès de l'organisme qui gère les transports en commun suédois. Malgré les plaintes, les illustrations sont restées exposées jusqu'au mois d'août. La porte-parole de l'organisme a expliqué que l'exposition visait à célébrer le corps humain dans toutes ses lignes et ses formes.
Au début du mois d'octobre, le débat sur la représentation des règles a de nouveau été relancé lorsqu'une marque britannique de protections périodiques, Bodyform, a choisi de représenter, pour la première fois dans une publicité, le sang avec la couleur rouge. En France, les marques restent frileuses et continuent d'utiliser un liquide bleu dans leurs publicités.
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