Cinq ans après le début de la pandémie de Covid-19, les conséquences de cette crise sur la démographie japonaise, déjà en berne depuis des décennies, commencent à apparaître dans les statistiques. La chute vertigineuse des naissances dans son pays alarme le premier ministre du Japon, Fumio Kishida.
Une Natalité en Chute Libre
Le groupe de réflexion nippon Japan Research Institute a publié sa projection démographique pour l’année 2024 en s’appuyant sur les statistiques gouvernementales. Le rapport constate que “la baisse de natalité s’accélère”. Le nombre de nouveau-nés en 2024 devrait très probablement descendre en dessous du seuil symbolique de 700 000, pour s’établir à 685 000, alors que celui-ci se situait au-dessus de 800 000 il y a à peine deux ans. Selon le quotidien économique du pays, Nihon Keizai Shimbun, c’est la neuvième année de suite que cet indice recule, en battant les records précédents. Le taux de décroissance en la matière [5,8 % par rapport à 2023] dépasse la moyenne entre 2018 et 2023, située à 4,6 %. Quant au taux de fécondité, soit le nombre de naissances par femme en âge de procréer, il s’établirait à 1,15 : un niveau très, très loin du seuil de 2,07 nécessaire pour garantir la stabilité d’une population.
Les effets de la pandémie sont plus que palpables, estime l’institut, qui souligne que la chute du nombre de mariages durant la période a entraîné une baisse du nombre de naissances, à hauteur de 179 000 bébés. Au Japon, en effet, pour des raisons culturelles et institutionnelles, les enfants nés hors mariage sont très rares.
En 2022, l'Archipel a ainsi recensé 669.871 naissances, selon les chiffres du ministère de la Santé. Du jamais vu depuis la fin du 19e siècle.
L'urgence d'Inverser la Tendance
Pour la presse japonaise, il ne s’agit pas vraiment d’une surprise. Les statistiques de la première moitié de l’année laissaient déjà entendre que la crise démographique s’accélérait. Quant au gouvernement japonais, “il met en place des ‘mesures d’une autre dimension’ pour lutter contre la baisse de la natalité, soutenant qu’il faudrait impérativement inverser la tendance avant 2030. Parmi ces dispositifs figurent des aides financières destinées aux foyers avec enfants ou l’élargissement des subventions pour faciliter l’obtention du congé parental”, rapportait, début novembre, le journal Tokyo Shimbun. L’année 2024 touchant à sa fin, le temps qu’il reste aux autorités japonaises est désormais compté.
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Le gouvernement actuel, qui dit enfin prendre la mesure de l'enjeu, promet une politique d’aide financière de dimension inédite. Le gouvernement est toujours réticent à prendre en compte le nombre d'enfants dans le calcul des impôts sur le revenu et ne sait pas encore de quelle façon il va relever les allocations familiales notoirement insuffisantes pour les enfants quand ils atteignent l’adolescence.
Facteurs Explicatifs de la Baisse de la Natalité
Plusieurs facteurs contribuent à cette crise démographique. Karyn Nishimura-Poupée, journaliste française basée au Japon depuis plus de vingt ans, souligne que le contexte économique et le marché du travail n'encouragent pas vraiment à avoir des enfants. De plus en plus de femmes travaillent mais elles occupent encore souvent des postes subalternes, qu'elles n'ont pas choisis et à temps partiel. C'est pourquoi elles ont tendance à choisir un partenaire en fonction de ses revenus. Or, les hommes occupent des postes plus précaires qu'avant. Il y a quelques décennies, ils avaient un travail fixe et pouvaient subvenir seuls aux besoins de la famille, mais la crise économique est passée par là. Enfin, l'insuffisance des modes de garde est aussi un frein.
Il faut rappeler une chose : si les Japonaises visent des postes de plus en plus élevés, la proportion de femmes cadres reste faible. Les dirigeantes d'entreprises se font encore rares, et à la Chambre des députés et au Sénat, on ne compte que 10% de femmes, par exemple. Sans oublier que l'avenir fait peur. La génération en âge de procréer actuellement entend parler de la crise depuis sa naissance.
Disons que les Japonais préfèrent désormais privilégier leur liberté. Comme il n'y a pas de baby-sitters et quasiment pas de mode de garde nocturne, les parents sont bloqués dans leur vie sociale, qu'il s'agisse d'aller au cinéma, de faire des concerts, d'aller aux restaurants… Sans oublier que les mères n'ont aucun temps libre. Elles sont par exemple obligées d'aller récupérer leur enfant à la crèche, sitôt le travail fini. Et pas question de déroger à la règle, les crèches ont un certificat de l'employeur renseignant les horaires de travail des parents. De plus en plus de femmes remettent donc en question ce mode de vie. Et puis les Japonaises baignent dans un environnement où les enfants sont mal perçus, la société est devenue intolérante à leur égard.
La première cause avancée par les jeunes qui renoncent à avoir des enfants est le coût financier, sur fond de salaires qui stagnent et de précarité plus importante des emplois des hommes. Les femmes tendent à rechercher des partenaires qui ont une bonne place et le salaire qui va avec avant de s'engager. Ce sont des mariages très calculés.
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Les Mesures Gouvernementales et leurs Limites
Pour relancer la natalité, des mesures ont été prises ces dernières années. Elles sont essentiellement d'ordre financier. Une prime à la naissance est par exemple versée au couple, car l'accouchement est à leur charge, d'environ 3 500 euros (soit le prix d'un accouchement). De véritables efforts ont aussi été faits pour augmenter le nombre de places en crèche. Depuis 2019, les établissements agréés et les écoles maternelles sont également gratuits pour les enfants de moins de 5 ans des familles les plus modestes.
Il faudrait donner encore plus d'argent et changer l'image des enfants, essentiellement présentés comme une contrainte. Bien évidemment, il est aussi essentiel de permettre aux mères de gagner en liberté. Enfin, il est primordial de réformer le travail des hommes. Ces derniers collectionnent les heures supplémentaires. Leur donner plus de temps permettra d'équilibrer la charge parentale et les femmes pourront, elles aussi, mener une carrière.
Au Japon, les soins médicaux sont dans la plupart des localités gratuits pour les enfants jusqu’à 15 ans. L'école publique est gratuite, les frais de crèches sont désormais en partie offerts et il existe des allocations familiales. Mais à l'évidence cela ne suffit pas.
Le Vieillissement de la Population : un Défi Majeur
Avec un taux de natalité le plus bas du monde et le vieillissement de sa population, le Japon voit sa population diminuer inexorablement. Au rythme actuel de la démographie japonaise, d’ici 2055 la population du Japon devrait avoir chuté de près de 30%. Certains chercheurs japonais ont calculé qu’à ce rythme, la nation japonaise aura totalement disparue en 3011.
Le Japon a vécu ce dernier demi-siècle une «fenêtre démographique» favorable, avec une grande proportion de population dans les âges actifs, de 15 à 64 ans. Cette proportion, qui était de 58 % dès 1920, monte à 60 % en 1950 et culmine à 69% en 1970. Elle est encore de 64 % aujourd’hui. Cette évolution s’accompagne d’un basculement des enfants vers les seniors. Élément tout à fait remarquable de la société japonaise, l’espérance de vie est la plus élevée au monde. Cela s’accompagne de changements familiaux importants. L’âge de la mère lors de la naissance du premier enfant passe de 25 à 28,5 ans entre 1950 et 2009. La proportion de célibataires, chez les femmes de 30 à 34 ans, passe de 6% en 1950 à 34% aujourd’hui. La combinaison de ces deux éléments a, bien sûr, un effet important sur la natalité.
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Les prévisions pour 2025, 2055 et 2105 se font, bien sûr, selon la méthode classique, avec une hypothèse haute, une hypothèse moyenne et une hypothèse basse, tant pour la natalité que pour la mortalité. Dans ces conditions, on assiste à une décroissance, d’abord lente, puis de plus en plus rapide, de la population japonaise : 120 millions en 2025, entre 84 et 98 millions en 2055, entre 35 et 75 millions en 2105. La cohorte la plus nombreuse, c’est-à-dire l’ensemble des personnes nées la même année, est celle de 81 ans, donc celle née en 1974 - les enfants de ceux nés pendant le baby-boom -, et cette cohorte est trois fois plus nombreuse que celle des nouveau-nés.
Les Causes Historiques et Culturelles du Déclin Démographique
En 1721, le Japon agricole se considérait déjà comme surpeuplé, avec 26 millions d’habitants. Il pratiquait largement l’avortement, la vente d’enfants et même l’infanticide. En conquérant un empire, les Japonais crurent résoudre leur problème de surpeuplement. Après 1945, il fallut regarder la réalité en face. La croissance japonaise est alors de plus d’un million d’habitants par an tandis que le pays est dévasté et ruiné. Le nombre moyen d’enfants par femme baisse de 4 à 2 entre 1947 et 1957.
Le Japon présente un mélange très particulier d’innovation et de tradition. Les relations entre hommes et femmes ont peu évolué.
L'Immigration : Une Solution Controversee
La solution pourrait-elle être un recours à l’immigration ? Mais, d’une part, l’immigration est d’une efficacité médiocre contre le vieillissement car les immigrés vieillissent à leur tour.
En matière de démographie, l’influence de la crise est un recul des possibilités d’immigration. L’immigration semble donc être la seule solution, d’autant plus que les populations immigrées sont traditionnellement prolifiques. Au Japon, l’ONU a estimé en 2009 que pour maintenir la population active à son niveau actuel d’ici 2050, il faudrait intégrer 600 000 nouveaux immigrants par an, ce qui porterait le pourcentage de la population étrangère à plus de 25 % - une perspective impensable. Les autorités japonaises entendent plutôt augmenter le nombre de femmes qui travaillent, laisser les seniors au labeur jusqu’après 65 ans et multiplier les robots. Elles ne chiffrent donc les besoins qu’à 90 000 immigrés par an.
Défis Économiques et Sociaux
Cet effondrement semble augurer le pire pour l’économie et la compétitivité du Japon : baisse automatique de la croissance potentielle en même temps que celle de la population active, qui est l’un des éléments pris en compte pour la calculer ; diminution de l’épargne et de la consommation, donc de l’investissement ; pénurie et renchérissement d’une main-d’œuvre dont la qualité diminuera avec l’âge.
Les fractures générationnelles pourraient se creuser. Les jeunes seraient démoralisés ou enragés de vivre dans un hospice géant dont les pensionnaires accapareront les ressources communes. La population au travail s’échinerait à entretenir les uns et les autres, avec pour seule perspective de vieillir en ayant toujours ses parents à charge, dont un ou deux millions seront centenaires, tout en doutant que ses propres enfants puissent (ou veuillent) en faire autant pour elle.
Perspectives d'Avenir et Adaptations Possibles
Le pire n’étant jamais sûr, certains envisagent des évolutions plus positives. Au plan économique et technologique, le développement de nouveaux secteurs dans lequel le Japon se retrouvera en pointe : medtronique, biotechnologies et génétique curatives et réparatrices ; domotique centrée sur l’adaptation de la maison et de la ville aux personnes âgées ; technologies permettant le maintien des seniors au travail ; etc. Le Japon acquerra ainsi une spécialisation dont beaucoup de grands pays, vieillissant à leur tour, auront besoin après lui. Les actifs, plus rares, jouiront de meilleures rémunérations et de perspectives professionnelles plus larges. La jeunesse sera choyée ; elle profitera d’une éducation meilleure et plus ouverte sur le monde, grâce à la concurrence entre universités pour attirer une clientèle devenue plus rare, et qui devront s’ouvrir plus au monde pour pallier le manque d’étudiants et d’enseignants.
Le Refus de la Famille Traditionnelle
En Allemagne, on observe un refus de l’enfant, même chez de nombreux couples mariés. Non, ce que l’on voit au Japon, c’est un refus de la famille traditionnelle. Pour beaucoup, le problème des retraites est l’arbre qui cache la forêt, la partie émergée de l’iceberg, mais ce n’est pas général. De très nombreux Japonais comprennent parfaitement que les retraites ne sont que l’un des aspects du problème. L’exemple de Singapour incite à la réflexion. Longtemps, le gouvernement de Singapour a poussé, avec succès, à la limitation des naissances par diverses mesures incitatives.
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