L'œuvre de Gotthold Ephraim Lessing, figure emblématique des Lumières allemandes, continue d'irriguer la pensée contemporaine, notamment à travers le concept de "moment fécond". Cette notion, centrale dans son esthétique, offre une perspective originale sur la création artistique et sa réception. Cet article se propose d'explorer la portée de ce concept, en s'appuyant sur des exemples concrets et des analyses critiques.
Le corps à l'écoute : une potentialité à intégrer
La question du corps à l'écoute est essentielle pour comprendre la potentialité du moment fécond. Comment le corps perçoit-il et intègre-t-il les informations sensorielles ? Comment différencier les éléments constitutifs de cette perception, souvent inapparents car composés ? La structuration interne de cette perception ne peut être saisie que par une coupe, une analyse attentive de l'énonciation.
Dans cette perspective, l'œuvre d'art n'est pas un objet figé, mais un processus dynamique qui entre en composition avec le principe même qui la compose. Elle est comparable à un feu dont on ne perçoit que la seconde moitié, ou à un écho lointain dont on ne saisit que quelques fragments.
Moments de vérité et cristallisation amoureuse
Certains moments privilégiés, comparables à des "moments de vérité", peuvent être considérés comme des "moments-faveurs". Ces moments sont à rapprocher du réalisme, car ils permettent de saisir une réalité profonde et authentique. L'amour, par exemple, connaît son propre moment de cristallisation, un instant unique où les sentiments s'intensifient et se révèlent.
Ce processus de cristallisation se déroule en plusieurs étapes :
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- L'amour est né.
- La cristallisation commence.
- Le doute naît, entrecoupant la cristallisation d'une sorte de déprise.
L'amour, comme toute expérience intense, est donc un processus complexe, fait d'élans et de retraits, de certitudes et de doutes. L'état amoureux est une sorte d'état de grâce, une parenthèse enchantée où la réalité semble se transfigurer.
L'importance de l'occasion et de l'instant
L'occasion est un élément clé du moment fécond. Il faut épier le temps le plus favorable, saisir l'opportunité par les cheveux, car elle ne se présente qu'une fois. L'instant occasionnel n'est pas seulement infinitésimal et imprévisible, il est surtout irréversible. C'est une première-dernière fois, un moment unique qui ne se reproduira jamais.
L'instantanéité est donc une caractéristique essentielle du moment fécond. Il ne se situe pas dans l'immédiat, mais dans l'après-coup, lorsque l'expérience est devenue fantôme. C'est cet après-coup qui lui donne son nom de "moment-faveur", un privilège unique et prodigieux.
Le moment-faveur : une trouée dans le réel
Le moment-faveur est un moment bref, qui ne dure pas plus d'une dizaine de secondes. Il n'est pas structurellement établi, ni prescrit par la partition. Il advient à l'improviste, comme un avènement sans garantie. Il contraste avec la situation dans laquelle il intervient, créant une trouée, une percée dans le réel.
Ce moment est matérialisable par une attention flottante et une désorientation. Il est intelligible comme un nouveau rapport instauré au corps musicien, un corps qui vibre au rythme de l'œuvre et de ses instrumentistes.
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Le corps musical : entre exhibition et effacement
Le corps musical est un corps mis en jeu, exhibé, transi par ce qui le traverse. Il est à la fois instrument et instrumentiste, subordonné au résultat musical attendu. L'écoute est une préécoute, une incorporation à l'existence même de l'œuvre, un "vouloir être" qui se révèle dans l'ici et maintenant.
La puissance musicale, c'est cela que j'appelle Écoute. C'est la musique à l'œuvre, au sein d'elle-même. Elle peut couvrir l'œuvre de son ombre, extérieurement comme en son entame chronologique, mais elle offre toujours un pas de côté, une interprétation musicale donnée.
Exemples musicaux de moments féconds
De nombreux exemples musicaux illustrent la notion de moment fécond. Dans le Concerto pour piano K. 503 de Mozart, une séquence en Fa majeur (do-do-do-Fa-fa-Sol-sol-La) accumule une énergie qui se libère dans une prolifération d'énergies. Dans le deuxième concerto pour piano de Prokofiev, un vide intérieur pointe la nouvelle entité thématique, créant une surprise et un déséquilibre.
Chez Chopin, dans les Nocturnes, un instant suffit pour éclaircir la couleur de l'accord, révélant la beauté de la musique. Ces moments ne sont pas des climax, mais des transitions entre de grandes parties de l'œuvre, des charnières qui permettent au discours musical de pivoter réellement.
Le duende : une force créatrice irrationnelle
Le duende est une force créatrice irrationnelle, comparable à la muse ou à l'ange. Il est possible sans la venue du duende. Il est lié à la violence et au vertige, et ouvre à une suite d'événements. Il n'est pas une impression, mais une expérience, une pièce musicale qui révèle la religiosité de l'œuvre.
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La remise en question de la dichotomie temps/espace
Jonathan Rée remet en question la dichotomie de Lessing entre les arts du temps et les arts de l'espace : « Hearing is no more specifically temporal than seeing is specifically spatial, and the only puzzle, it would seem, is that such notions could ever have been considered a plausible basis for a theory of art. » Il propose de remplacer cette alternative figée par la coexistence des soi-disant arts de la simultanéité et des arts de la continuité.
L'image dans le texte peut être envisagée sous l'angle de la figuration du temps représenté par le biais du parcours, ou dans son rapport au rythme, soit du temps sous forme de mouvement. Elle peut aussi être conçue comme chair du texte, sa voix, un supplément d'être sur le mode synesthésique.
La galerie : un espace-temps du parcours
Le temps du parcours, celui de la galerie de portraits, de la série, sert à marquer le passage du temps et à inscrire le corps dans un espace-temps. Le lecteur, environné d'images spatiales, déroule un fil d'Ariane entre elles, et reconstitue un ordre temporel alors que le beau déroulement d'un texte est interrompu par l'image. Le temps du parcours fusionne l'espace et le temps, rejoue le chronotope bakhtinien.
Le rythme : le mouvement du voir
Le temps, ainsi réintroduit par le parcours de la galerie, avance au rythme de la subjectivité. Le texte est scandé par l'apparition de la peinture, de l'image en texte, comme le font si bien les cartes géographiques disposées en lever de rideau, jouant la symphonie de la lecture comme parcours balisé par le visible.
Le problème du paragone, l'opposition entre peinture et poésie, est résorbé en partie par la transaction des deux media, leur "commerce" ou leur percolation, au moyen du rythme. L'intérêt de la chose étant qu'aucun des deux media n'y perde sa spécificité mais y gagne au contraire un surplus d'énergie, produisant une redimensionalisation de l'affect. Il y a toujours de l'image dans l'écrit, de l'écrit dans l'image.
Le tableau vivant : fusion du modèle et de l'avatar
Le "tableau vivant" constitue un exemple particulièrement troublant visant à fusionner le modèle vivant et son avatar peint, et finalement la poésie et la peinture. Le texte peut se déchiffrer comme une partition sociale mêlant le rythme et la vie, la poésie, la musique et le temps.
L'opération d'effacement de l'original derrière le sujet s'incarnant en tableau vivant dit clairement la dichotomie vie/mort se côtoyant dans la même phrase. Le rythme des images suggérant une frise convoque la poésie, la musique silencieuse, le temps et l'espace, satisfaisant l'ouïe et l'œil. L'alliance synesthésique opère la fusion des sens et des arts, visuels et musicaux, en un bel exemple de polymodalité. La question de l'harmonie fait de ce moment de triomphe une partition sociale.
La peinture révèle la poésie, rend la poésie visible. Lily en tableau (vivant) révèle la part de poésie qui est en elle. Elle est donc à la fois la peinture et la poésie incarnées en un moment unique de fusion des deux media dans sa personne.
L'ekphrasis maïeutique : entre opacité et transparence
L'ekphrasis peut être qualifiée d'"obstétrique" ou d'"ekphrasis maïeutique", qui vise à faire venir à la lumière ce qui semblait contenu et comme "gelé" dans le moment fertile. Il s'agit d'une relation, une transaction, le "change" du texte par l'image, un entrejeu qui relève davantage de la fascination que d'une rivalité agonistique.
L'ekphrasis peut révéler, séduire, distraire, fasciner une audience. L'ekphrasis maïeutique relève de l'opaque (du texte ? du sens ? de l'image comme couche d'opacité ?) et de la transparence (une fois encore du texte ? du sens ? de l'image). Le texte/image oscille parfois entre opacité et transparence.
L'instant prégnant : concentration narrative et artificielle
L'instant prégnant est un moment complètement artificiel. Pour produire cette concentration temporelle et dramatique, le peintre ramène un moment qui, dans le réel, serait "toujours un peu étendu" à "un seul instant de l'action". Les personnages n'occupent pas "exactement la place et la pose" qu'ils auraient occupée si on avait photographié un instantané de la scène "au moment de l'action principale".
Dans la scène de roman, l'effet de l'instant prégnant n'est pas produit exactement de la même manière. Si le peintre doit donner l'illusion du temps et du mouvement dans une composition immobile, le romancier doit au contraire conjurer le déroulement inexorable du temps narratif et donner l'illusion d'un arrêt, d'un suspens dramatique.
Heiner Müller et la pré-imitation
L'auteur dramatique Heiner Müller, aux prises en RDA avec la doctrine esthétique du réalisme socialiste, se distancie de toute mimesis fondée sur l'imitation. Il lui préfère une appréhension du texte de théâtre comme un dispositif opératoire, traversé par le réel, susceptible d'agir sur ce dernier et relevant davantage d'une pré-imitation qui ouvrirait un nouvel espace de possibilités.
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