Arno Schmidt (1914-1979), surnommé « l’ermite de la lande », est un écrivain allemand dont l'œuvre, à la fois orageuse et provocatrice, a mis du temps à s’imposer. Son œuvre, souvent caractérisée par son iconoclasme et son expérimentation linguistique, offre une perspective unique sur l'histoire allemande, notamment à travers sa trilogie Les Enfants de Nobodaddy. Cet ensemble, réunissant Scènes de la vie d’un faune, Brand’s Haide et Miroirs noirs, dépeint une Allemagne en crise, de l'époque nazie à un futur apocalyptique, en passant par les années d'après-guerre. La parution de cette trilogie sous une seule couverture témoigne de la reconnaissance tardive mais grandissante de Schmidt comme un auteur majeur.
Une trilogie pour sonder l'âme allemande
Les Enfants de Nobodaddy est un triptyque écrit entre 1951 et 1953. L'ouvrage se déploie de la Seconde Guerre mondiale à l’après-guerre, une époque censée être celle du miracle économique. Arno Schmidt dépeint, dans le dernier volet de sa trilogie, comme un paysage d’apocalypse postnucléaire. La trilogie se compose de trois romans distincts, chacun explorant une période et un thème différents, mais tous liés par une vision critique et désabusée de la société allemande.
- Scènes de la vie d’un faune: Ce premier volet, publié en 1953, est peut-être le réquisitoire le plus violent jamais écrit contre l'Allemagne nazie. Il raconte l'existence morne d'un fonctionnaire de l'État, Heinrich Düring, qui s'évade du quotidien de la guerre en effectuant des recherches sur un déserteur de l'armée napoléonienne, qu'il appelle le « Faune ». Ce n'est pas un réquisitoire en soi, dénonçant le régime, mais plutôt une accumulation de petits faits ou d'observations de la vie quotidienne des habitants du nord de l'Allemagne, les landes de Lunebourg, où vivait Arno Schmidt. Düring dissimule sous son vernis de respectabilité un esprit critique et méprise profondément la bêtise de ses concitoyens, qu'il juge embrigadés par les slogans braillés par la radio. Pour se désintoxiquer des insidieux poisons idéologiques, ils entreprennent de grandes courses dans la campagne avec sa voisine, Käthe Evers. Düring mène une double vie. En tant que mari et père de famille, il est dégoûté par sa femme, qui refuse d'ailleurs tout rapport sexuel avec lui, et ses propres enfants. Un jour, le sous-préfet, en fait le « stadtrat », ce terme désignait le représentant du pouvoir nazi dans une ville, le charge de rassembler les archives du district qui se trouveraient encore entre des mains privées. C'est pour lui l'occasion de fuir le bureau, de courir les routes et les chemins creux, et de s'adonner à sa passion des cartes et documents anciens. Il découvre des traces d'un déserteur des armées napoléoniennes qui avaient alors envahi le royaume de Westphalie. C'est le faune du titre, qui vandalisa la contrée en 1813. Düring en devient une sorte de double, moins violent mais tout aussi critique dans son rapport à l'Histoire qui se joue à cette époque. A la recherche de ce déserteur, il va parcourir le pays. Bientôt, il s'aménage une cabane dans les bois, pour mieux survivre. Le roman est découpé en trois parties, numérotées simplement I (Février 1939), II (Mai-Aout 1939) et III (Aout-Septembre 1944), globalement égales en une soixantaine de pages. A l'intérieur de ces parties, le teste est découpé en courts paragraphes d'une longueur variable, de 2 à 20 lignes. Chacun est construit selon la méthode des « Etyms », avec un titre en italique. D'après la définition dans « Calculs III », le terme projette un nouveau modèle de prose basé sur le rêve. Il faut savoir que la partie supérieure de l'inconscient parle « Étym ». Tout comme untel parle anglais ou japonais. Par ailleurs, ce titre qui ne renseigne pas forcément sur la suite du texte. En effet, cela commence par « Les étoiles : ne pas les montrer du doigt. Ne jamais écrire sur la neige. Quand il tonne : toucher le sol ». Avec cela, le lecteur est prévenu. Puisque le paragraphe continue « Aussi, je ne manquai pas de tendre une main vers le ciel. J'enfouis un doigt emmitouflé dans la croûte argentée qui m'entourait, et j'y gravai un « K ». (Pas d'orage pour l'instant, sans quoi j'aurais bien inventé quelque chose !) (Dans ma serviette, un crissement de cellophane : mes sandwiches) ». le lecteur a donc le choix entre les mémoires de Ben Franklin (1706-1790) et de son paratonnerre philadelphien, à moins que cela ne soit Georg Christoph Licthenberg (1742-1799), qui en a ajouté un à la potence. Je profite de l'occasion pour signaler la sortie des deux tomes de ses « Brouillons » (2025, Noir sur Blanc, 3660 p.) qui en imposent tant par leur poids que par l'originalité de ses remarques. On pourra y ajouter la somme que lui consacre Pierre Senges dans « Fragments de Lichtenberg » (2008, Verticales, 640 p.) qui introduit fort savamment le travail de la secte des lichtenbergiens qui s'affaire de par le monde à recréer les morceaux dispersés d'un immense « Grand Roman » du philosophe qu'il s'agit de reconstituer, à l'aide de ciseaux, de colle et de papier, et en faisant travailler ce qui nous reste d'imagination. La première partie de la nouvelle se termine par une élaboration détaillée de quelques pages de la théologie gnostique, avec des références à la théorie des 30 éons, avec Bythos l'Absolu, Sige le Silence et l'ange Sophia, l'idéal féminin. C'est le nombre d'éons qui symbolisent des entités spirituelles qui proviennent du pléroma, l'idéal gnostique. Chacun interagit avec l'univers matériel, et le nombre trente est également associé à des cycles, comme la lune, qui énoncent des principes théologiques, soulignant l'interconnexion et la dualité dans la cosmologie gnostique. C'est une caractéristique essentielle du gnosticisme. Notre monde n'a pas été créé par un Dieu bon mais par un monstre imparfait appelé le Démiurge (qui deviendra « Leviathan » en 1651 avec Thomas Hobbes). L'origine de ces concepts est dans le mythe de la caverne de Platon dans « La République VII ». Sa description de leur fuite, après le bombardement de l'usine chimique Eibia à Hambourg est remarquable.
- Brand’s Haide: Ce deuxième roman se concentre sur le chaos de l'immédiat après-guerre. Il raconte l'histoire du retour à la vie civile durant « l'année zéro », après la chute du Troisième Reich, à travers le personnage d'Arno Schmidt lui-même, libéré d'un camp de prisonniers. Enormément de destruction dans les grandes villes, par exemple Hambourg et Dresde. Des populations entières déplacées, soit par manque de logement et de travail, soit devant l'avancée des russes. Soit encore la libération des camps de prisonniers. Parmi eux, un homme, Arno Schmidt. Il loge dans la remise à outils d'une maison où résident déjà deux jeunes réfugiées, Lore et Grete, avec lesquelles il sympathise. Ecrivain, il travaille sur des documents qu'il reçoit par la poste, en vue d'une biographie de Friedrich de la Motte Fouqué (1777-1843). À Weimar, il rencontre Goethe, Schiller et Herder. Cornette dès l'âge de 17 ans, il prend fait la campagne du Rhin en 1794, Puis il sert comme lieutenant dans le régiment de cuirassiers du duc de Weimar, où il rencontre Goethe, Schiller et Herder.il se met à écrire, dont les premières traductions des « Niebelungen ». Il sert de source d'inspiration pour ETA Hoffmann. L'univers de cet auteur romantique se répand peu à peu de la misérable cabane à la la maison voisine, en pleine forêt, où habitent les deux femmes. Même Lore, dont le narrateur est tombé amoureux, prend des traits surnaturels, mais il échoue à l'entraîner dans son monde de rêve et de littérature. Quoique amoureuse elle aussi, mais épuisée par les privations, Lore accepte finalement de se marier avec un autre homme, âgé et fortuné pour échapper à la misère. Il l'emmène au Mexique. Le titre, tout d'abord. Écrit en 1951, « Brand's Haide ». C'est un nom de lieu fictif, littéralement « la lande de Brand », évoquant ces étendues où Schmidt lui-même a aimé vivre. Le court roman est divisé en trois parties, avec pour chacune un titre spécial. le tout se déroule sur une période de six mois et douze jours, du 2 mars au 2 novembre 1946. « Blakenhof ou les Survivants » comporte 153 paragraphes. le sous-officier Schmidt est renvoyé par les autorités du camp de prisonniers de Vechta dans son village fictif de Blakenhof en Basse-Saxe. A l'entrée de la ville, il rencontre un vieil homme à qui il demande des informations géographiques. de fil en aiguille, ils en arrivent à parler de Frédéric de la Motte Fouqué, sur qui Schmidt rassemble des documents pour une biographie approfondie. Àuprès de Madame Bauer, l'enseignante du village, Son fils Chorche, lui-même enseignant, montre à Schmidt « le trou », dans lequel il peut s'installer dans un avenir proche. L'endroit est plus que sommaire. Les habitants de la région survivent plus qu'ils ne vivent. Il fait connaissance avec Lore et Grete, qui vivent juste à côté. Au cours d'un nouvel entretien avec le « vieil homme ». Lore devient même une employée qui copie des textes. Enfin, le curé du village Schrader rejoint également ce groupe. Schmidt lui pose immédiatement des questions sur les anciens Registres de l'Eglise. le soir, il est seul avec Grete car Lore est probablement allée danser avec le fils du professeur, Chorche. Lors d'une conversation avec Grete, il parvient également à la fasciner avec l'idée de l'aider en tant qu'employé. C'est le temps, non plus d'adaptation à la vie de réfugié, mais le début d'un renouveau pour les différents protagonistes. On en apprend, ou plutôt, on en soupçonne, de belles sur les événements étranges datés d'environ 1730 qui auraient eu lieu dans la petite forêt proche du village. le prédicateur du village Overbeck en a consigné une partie dans les registres paroissiaux de l'époque. Schmidt peut alors établir la généalogie de Fouqué, de son premier tuteur, Wilhelm Heinrich Albrecht Fricke et de ses ancêtres. Avec le curé Schrader, Schmidt prend connaissance des détails désagréables de l'histoire de l'Église, ce qui l'amène à décrire sa vision du monde. Enfin, arrive la troisième partie « Krumlov ou voulez-vous me revoir », la plus courte. Český Krumlov, c'est la ville voisine où Grete est censée aller travailler. Enfant, le jeune Fouqué devait souvent accompagner ses parents lorsqu'ils voulaient se rendre de Sakrow, leur résidence à Lauchstädt. En raison de sa situation frontalière, Brand's Haide, une région composée principalement de forêt et de landes est fréquentée par des passeurs et voleurs, pour qui elle servait de lieu de séjour. Les parents et grands-parents de Fricke, le tuteur du jeune La Motte-Fouqué venaient en fait de la région de la lande de Lünebourg où se déroule le court roman. Les similitudes est grande entre les paysages de Brand's Haide et la lande de Lünebourg.
- Miroirs noirs: Plongeant dans un futur dystopique, ce dernier volet décrit la vie après la Troisième Guerre Mondiale, entre mai 1960 et mai 1962. Le site est celui de la lande de Lünebourg, où se déroulait « Scènes de la vie d'un faune » et « Brand's Haide », les deux premiers volets de la trilogie de « Les Enfants de Nobodaddy ». Mais cette fois-ci Ârno Schmidt anticipe. Tout se passe au début des années 60, après la Troisième Guerre mondiale et nucléaire, qui a dévasté la presque totalité du monde habité. le roman fut rédigé en 1951, en pleine guerre de Corée. Un homme, seul survivant et farouche solitaire se const…
Un style unique et déroutant
Lire Arno Schmidt est un combat. Une empoignade avec ses courts paragraphes, d’abord, peu liés, et chacun précédé de mots en italique à peine explicatifs. Une lutte avec la ponctuation, ensuite, excessive, visible dans la page telle une partition de musique. Un affrontement avec cette écriture-mosaïque, enfin, qui brasse langues et dialectes, citations tronquées et jeux de mots, de sonorités, blagues et références oubliées. Elle défie la syntaxe pour suggérer l’absurdité de l’existence. Et faire surgir bien autre chose que du sens. L'œuvre de Schmidt est marquée par une prose expérimentale, mêlant les langues, les dialectes, les citations tronquées et les jeux de mots. Cette écriture-mosaïque, qui défie la syntaxe conventionnelle, vise à traduire l'absurdité de l'existence et à faire surgir une vision intuitive de l’être et du monde. Cette complexité stylistique a pu rebuter certains lecteurs, mais elle est aussi ce qui fait la singularité et la richesse de son œuvre.
Un secret bien gardé de la littérature allemande
Arno Schmidt, qui passa l’essentiel de sa vie fauché, avant de cueillir, tardivement, les lauriers du succès, reste l’un des secrets les mieux gardés de la littérature allemande du XXe siècle. Malgré la reconnaissance croissante de son œuvre, Schmidt demeure un auteur relativement méconnu en dehors des cercles littéraires spécialisés. Son style exigeant et ses thèmes sombres peuvent expliquer cette relative discrétion. Pourtant, comme le souligne Marie Darrieussecq dans sa préface, "Jamais personne [n’a] écrit comme ça".
Réception et héritage
« On ne peut s’étonner qu[e l’œuvre de Schmidt] ait mis du temps à s’imposer. L’auteur solitaire, sarcastique, exprimant des opinions imprévisibles, ignorant ou ridiculisant les critiques, n’a rien fait pour hâter sa “reconnaissance” », écrit, en 1990, dans la revue Persée, Claude Mouchard, l’un des premiers universitaires à avoir perçu la valeur et la singularité de cet auteur. La réception de l'œuvre de Schmidt a été contrastée. Son style anticonformiste et ses opinions provocatrices ont suscité des critiques, mais aussi l'admiration de ceux qui ont su reconnaître son génie. Aujourd'hui, il est considéré comme un moderniste dominant de la littérature allemande du XXe siècle, dont l'influence se fait sentir sur de nombreux écrivains contemporains.
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