Les berceuses, ces mélodies douces et répétitives, sont universellement associées à l'enfance et au sommeil. Elles constituent le premier contact musical et linguistique de l'enfant avec le monde. Federico García Lorca, dans sa conférence sur les berceuses espagnoles, explore la richesse émotionnelle et culturelle de ces chants, révélant une dimension souvent méconnue : leur profonde tristesse et leur mélancolie. Cet article se propose d'analyser la vision de Lorca sur les berceuses, en explorant leur rôle dans la transmission de l'histoire, de la culture et des émotions.
Un héritage oral teinté de mélancolie
Personne n’oublie la douceur des berceuses de son enfance… Pourtant, les berceuses espagnoles se distinguent des berceuses européennes par leur charge émotionnelle. Lorca souligne la "vive tristesse" qui les caractérise. Contrairement aux berceuses européennes, douces et monotones, les berceuses espagnoles ne sont pas seulement mélancoliques par accident, mais intrinsèquement. Elles reflètent une réalité plus dure, où la douleur et le drame font partie intégrante de la vie.
Lorca nous fait entendre les chansons fredonnées par les mères aux quatre coins de son pays : le chant de la femme adultère qui envoie un message à son amant, la paysanne qui pleure son malheur de ne pouvoir subvenir aux besoins du nouveau-né à qui elle chante son amour mais aussi son mal de vivre, sa rancœur. Être bercé, ce serait donc apprendre à vivre ?
Les berceuses comme miroirs de l'âme espagnole
Garcia Lorca, à travers les berceuses espagnoles, retrace d'âme et l'histoire de son pays. Elles sont, selon lui, un appui fidèle pour capter le passé. On y retrouve la blessure d'un peuple mélancolique, l'ennui et le désir de changer de vie qu'on mis les mères et les nourrices dans ces chants, transmi de générations en génération. Un analyse interessant avec une petite pointe de poésie.
Lorca perçoit dans ces mélodies un écho des "vieilles voix impérieuses" qui glissent dans le sang des femmes espagnoles, perpétuant une tradition orale chargée d'histoire et d'émotion. Il ne s'agit pas simplement d'endormir l'enfant, mais de lui transmettre, dès le plus jeune âge, la complexité et la profondeur de l'âme espagnole.
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Berceuses et transmission de la mémoire traumatique
Tout au long des siècles, nombre de berceuses constituèrent des moyens de transmission d’une mémoire traumatique liée à des conflits ou des persécutions de nature politique, raciale ou religieuse : la fameuse « berceuse cosaque » collectée au xixe siècle, les berceuses yiddish ou séfarades commémorant des pogroms ou l’exil des populations juives, les berceuses gitanes évoquant le sort des populations marginalisées, les berceuses composées dans les camps de concentration ou celles d’Atahualpa Yupanqui, emprisonné sous le régime de Juan Perón, en sont quelques exemples.
Dans ce contexte, le répertoire des berceuses devient un témoignage poignant des circulations de populations au fil des siècles : migration des populations nomades de l’Orient à l’Occident, domination arabe suivie de l’expulsion des morisques en 1609 dans la sphère hispanique, déracinement forcé de populations réduites en esclavage se retrouvent dans l’évolution esthétique des berceuses dans chaque sphère géographique. Tout comme le terme espagnol désignant la berceuse porte la trace du passé arabe - « Nana, nanita », formule initiale du chant, viendrait de « nám, nám, nám » qui signifie « dors, dors, dors ».
La berceuse, un exutoire pour les mères
Au-delà de l’aspect mémoriel et testimonial d’un tel répertoire, s’adressant à une communauté politique, religieuse ou culturelle, c’est aussi ce qu’il dit du destin des individus qui interpelle et intéresse. La transmission de l’intime est aussi celle de l’interprète, le plus souvent féminine ; si l’objectif premier de la berceuse reste l’endormissement de l’enfant, certaines berceuses collectées évoquent cet enfant comme un fardeau et nombre d’entre elles s’en prennent, parfois avec virulence, au père absent. La berceuse acquiert alors un rôle exutoire et permet de formuler un mal-être qui contredit ici encore l’esthétique du genre musical : les enjeux d’apaisement s’appliqueraient-ils en premier lieu à la mère elle-même ?
Il ne faut pas oublier que la berceuse est inventée (et ses textes l'expriment) par les pauvres femmes dont les enfants sont pour elles un fardeau, une lourde croix qu'elles ne peuvent souvent pas supporter. Il y a des exemples exacts de cette position, de ce ressentiment contre l'enfant qui est arrivé alors que la mère le voulait encore. Cela n'aurait dû venir d'aucune façon.
La berceuse : entre oralité et écriture
La berceuse appartient à ce qu’on appelle, de façon un peu condescendante, les petits genres de la littérature orale. Musique chantée, chansonnette, elle est associée à une action précise : le bercement. Chant de l’attente, elle est en attente d’un sommeil qui tarde à venir parfois et que l’adulte qui chante s’efforce d’apprivoiser. Son rythme régulier est souvent construit sur deux notes alternatives qui reproduisent les oscillations du berceau et sont supposées favoriser l’endormissement. Ce genre nous est transmis aujourd’hui en partie de bouche à oreille (souvent dans des versions très fragmentaires) et en partie sous forme écrite.
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La question que nous nous proposons de travailler est la suivante : que fait ou plus exactement que défait l’écrit dans la berceuse ? Qu’est-ce qui se perd de ce genre qui appartient au folklore oral enfantin quand il passe à la forme écrite ? Dans un premier temps, il s’agit de prendre la mesure de ce qui tombe, comme dit Roland Barthes, dans la « trappe de la scription » lorsque la berceuse orale est transcrite pour figurer dans des recueils, dans des livres.
La perte du corps dans la transcription écrite
On l’aura compris, ici, c’est la perte du corps que le passage au répertoire, au corpus révèle. Les corps (celui du bercé, celui du berceur) en co-présence, la gestualité et le toucher, la voix et ses inflexions mélodiques et changeantes jouent un rôle essentiel dans la berceuse. En effet, pour remplir sa fonction, la berceuse peut se passer de mots - elle peut être une sorte de murmure fredonné sur un rythme particulier - elle ne peut pas se passer du corps et du geste.
La berceuse suppose un échange ouvert, « in process » : les interactions sont liées ici à une situation de communication paradoxale, parce qu’aucune réponse articulée n’est attendue. L’in-fans auquel s’adresse le chant ne sait pas encore parler. C’est bien l’effet performatif qui compte. Et, pour ce faire, il y a toujours une part d’improvisation laissée à celui ou à celle qui berce dans le choix des paroles qui peuvent être répétées, oubliées, plus ou moins inventées ou empruntées à d’autres chansons.
Berceuses et l'homologie entre le berceau et la tombe
Ce petit rituel domestique de la berceuse orale, qui marque les débuts de la vie, est de fait parfois présent aussi au moment de la quitter… En effet, il est possible d’esquisser une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. C’est cette homologie - la langue nous y invite, les rites aussi - entre le berceau et la tombe que certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge.
Ainsi, la berceuse, qui va du petit sommeil nocturne au grand sommeil fatal, semble apaiser les passeurs et les passants, les morts et les vivants.
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