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L'Ethnologie de la Lactation Induite : Études et Perspectives

Introduction

L'institution de la parenté de lait, ancrée dans le Coran, transcende les frontières géographiques et culturelles, se manifestant dans de nombreuses sociétés musulmanes. Cet article explore en profondeur cette pratique, en s'appuyant sur des études ethnologiques, notamment dans la société maure de Mauritanie, et en la comparant aux textes religieux islamiques. L'objectif est de décrypter les logiques sous-jacentes, les représentations culturelles et les implications sociales de la lactation induite et de la parenté de lait.

La Parenté de Lait : Un Lien Social aux Multiples Facettes

La parenté de lait, institution qui induit des interdits matrimoniaux, semble spécifique aux sociétés musulmanes, qu'elles soient africaines, orientales ou européennes. J. Khatib-Chahidi (1993) souligne les différentes fonctions des liens de lait rapportées par les ethnologues, mettant en évidence l'utilisation de ce lien social (en Afrique, Asie centrale, Inde) pour consolider l'unité d'un groupe, étendre son réseau d'alliances ou faire la paix avec d'autres groupes.

En Mauritanie, la parenté de lait concerne des individus et non des groupes, à la différence de l'alliance matrimoniale utilisée dans la société maure pour créer des alliances stratégiques entre groupes sociaux (tribus, fractions…).

Logique des Substances Vitales : Sperme, Sang et Lait

La mise en évidence de la logique des substances vitales que sont le sperme, le sang et le lait, à partir d'un matériau ethnographique recueilli dans une société musulmane est quasiment inédite. S. Altorki (1980), dans son article, analyse, à partir de données de terrain provenant de communautés urbaines contemporaines d'Arabie Saoudite, non pas les théories physiologiques qui fondent la parenté de lait dans cette société, mais plutôt les usages sociaux de cette institution. F. Héritier (1994a) révèle la logique des humeurs du corps en islam à partir du système des interdits liés à la parenté de lait, tel qu'il est partiellement énoncé dans la littérature islamique. L'explicitation de la logique des substances vitales que sont le sperme, le sang et le lait, permet de rendre intelligible certains éléments du système de parenté arabe, en particulier le principe de filiation et celui de la parenté de lait.

Ces données de terrain sur les représentations des substances du corps dans la société maure seront ici comparées aux textes religieux. En effet, le Coran, la Sunna et les traités juridiques malékites abordent de nombreuses questions portant sur le statut de l'embryon, ou la parenté de lait, qui véhiculent des représentations sur le corps et ses substances.

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La difficulté à recueillir des informations concernant les substances du corps est double. D'une part, elle tient à leur thématique qui renvoie à la sexualité. Ce sujet appartient en effet à un registre que la pudeur (sahwa) oblige à dissimuler, en particulier entre personnes de sexe opposé ou de classe d'âge (`asar) différente. Bien que les données ethnographiques analysées ici aient été recueillies surtout auprès de femmes, il a été possible de parler de cette thématique avec des hommes pour lesquels, comme le dit l'adage maure : « Dans le domaine du savoir, il n'y a pas de pudeur » (al-'ilm ma vih sahwa). Lors de cette recherche, il est apparu que les deux sexes partagaient les mêmes représentations de la genèse physiologique des enfants. Une autre difficulté tient à la nature même du sujet, qui ne fait pas l'objet de formalisation de la part des individus concernés. Ce qui est donné à penser, ce sont des éléments de discours et de pratiques touchant à la conception, la gestation et la lactation, sans conscience claire des représentations liées aux substances vitales qui les inspirent et dont la logique est à reconstruire.

Le Lait : Plus qu'un Aliment, une Substance Identitaire Masculine

Dans la société maure, la logique des substances corporelles, basée sur la théorie locale de la genèse physiologique des enfants, explique la parenté de lait. Les représentations de la conception, de la gestation et de la lactation légitiment l'appropriation des enfants par les hommes, ainsi que le principe de filiation patrilinéaire, et l'idéologie agnatique qui prévaut dans de nombreux domaines. La femme, qui ne joue aucun rôle substantiel au niveau de la conception et de la gestation, est également dépossédée du fluide sorti de ses seins qu'elle ne fait que donner à son enfant. Le lait n'est pas seulement nourricier, mais aussi substance identitaire masculine dépendant du sperme, issu lui-même du dos. Ces représentations, qui accordent une place importante au « lait du mari » créateur d'un certain type de parenté, ne font jamais référence au sang.

Dos, Engendrement et Patrilinéarité

Dans toute société, la reproduction physiologique d'un couple est la condition nécessaire à la reproduction sociale de son groupe d'appartenance. Dans la société maure de Mauritanie où la filiation est patrilinéaire, engendrer des garçons assure la perpétuation de la lignée. De la descendance masculine des hommes dépend la survie de l'ascendance agnatique du groupe. Dans un même mouvement celui qui engendre un fils réengendre son père comme le suggère le dicton arabe : « Celui qui n'engendre pas, n'a pas été engendré » (man lam yalid, lam yûlad). Dans la société maure, il est flatteur pour un homme de voir ainsi souligner l'importance de sa progéniture masculine : « Vingt hommes sont issus de son dos » (margat min zahru ashrîn râjal). Par ailleurs, une sentence locale rappelle la nécessité d'engendrer une descendance : « On ne doit pas mourir sans laisser au moins une personne de son dos » (mâ imût had vi zahru had). L'expression hassâniyya « être du dos » (min zahr) est significative puisqu'elle se réfère à la lignée patrilinéaire, à l'exclusion de la parenté par alliance, utérine, ou de lait. Les « cousins du dos » (awlâdamm az-zahr) sont les cousins patrilatéraux, ceux dont les pères sont des frères. La formule hassâniyya, « celui qui n'est pas du dos tombe » (al-ghayr az-zahr itîh), suggère la prééminence de la parenté patrilatérale sur les autres types de parenté. Elle est employée en cas de conflit pour manifester l'indestructibilité de l'alliance entre consanguins en ligne patrilinéaire par rapport au caractère précaire de toute autre forme d'alliance.

D'autre part, l'expression d'une parenté utérine référée au ventre féminin (batan) sert à désigner les enfants de même mère (awlâd batan wahad). Les mêmes expressions sont employées au Soudan où les awlâd zahr et les awlâd batan désignent les enfants directs, respectivement, du père et de la mère, sans comprendre pour autant les groupes de filiation (Casciarri 1997, t. 2 : 236). D'autre part, ces référents corporels sont familiers des Baloutches qui distinguent nominativement la parenté par le père (peskom) et la parenté par la mère (meskom), la première étant référée au dos (pusht) et la seconde au ventre (lap) (Salzman 1992 : 11). De plus, cette catégorisation est utilisée par les Touareg qui différencient les groupes à filiation patrilinéaire appelés « les gens du dos » (kel-aruri) de ceux à filiation matrilinéaire nommés : « les gens du ventre » (kel-tasa ou kel-ébategh) (Claudot- Hawad 1993 : 71). Les Touareg appliquent ces concepts à l'échelle du groupe aussi bien qu'au niveau individuel, désignant la progéniture d'un homme par l'expression « du dos de » (ruri) et les enfants d'une femme par « du ventre de » (tedist) (Casajus 1987 : 147, note 3).

Dos et Spermatogenèse

Si la référence au dos dans la société maure sert à désigner un parent patrilatéral, c'est que ce terme est un euphémisme renvoyant au sperme. Plusieurs expressions hassâniyya confirment cette hypothèse. La périphrase : « Il a le dos entravé » (mahkûm zahru), employée à propos d'un homme rendu impuissant par un sortilège, sous-entend que son sperme est retenu. En outre, lorsqu'un noble (bizânî) dans la société maure se plaint d'avoir mal au dos (yawj'u zahru) devant des amis de sa classe d'âge (asr), ces derniers lui conseillent de recourir aux bonnes grâces d'une servante (igîs khâdam) ; censée échapper au code de pudeur (sahwa) qui régit le comportement de la « femme de qualité » (bizâniyya), elle est considérée par les plus nobles comme une « femme facile ». Selon la conception locale, le sperme provenant de la colonne vertébrale, il s'ensuit une correspondance entre sperme et moelle (makh). Une telle relation transparaît dans une habitude alimentaire ; la moelle des os de moutons, qui est particulièrement appréciée des hommes, n'est en aucun cas donnée à manger aux enfants, les adultes considérant que cela les rendrait « effrontés » (mtînaaynu). J. Yoyotte (1962 : 142) rend compte d'une identité de nature entre sperme et moelle dans des textes égyptiens anciens. Une telle représentation serait induite d'une observation anatomique ; le pénis apparaissant comme le prolongement des deux dernières vertèbres, l'ensemble constituerait l'appareil génital mâle. La relation entre colonne vertébrale et semence explique, ainsi que le montre F. Héritier (1996 : 149), que les os soient rassemblés après la mort d'un individu afin de garantir sa survie dans l'au-delà. Cette théorie physiologique de l'Égypte ancienne a cours actuellement ; en témoignent les propos récemment recueillis dans ce pays par J. Yoyotte (1962 : 145, note 6), selon lesquels une vie sexuelle excessive provoque chez l'homme une douleur dorsale, au contraire de la société maure où c'est l'absence de rapports sexuels qui en est la cause. De même, chez les Touareg, le mot rur, signifiant « fils de », est rattaché au terme ruri, qui désigne le bas de la colonne vertébrale, partie « dure », « masculine » du corps, à l'intérieur de laquelle le sperme est censé être élaboré (Casajus 1987 : 147, note 3). Enfin, cette même idée transparaît dans certains rituels de mariage des Berbères du Maroc ; E.

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L'identité entre dos et sperme n'est donc pas spécifique à la culture maure puisqu'elle se retrouve notamment en islam. Le terme zahr, selon le dictionnaire arabe Lisân al-'arab (Ibn al-Manzûr s.d. : 144), désigne le dos et les vertèbres. Il renvoie dans le Coran (VII, 172) à la descendance agnatique : « Quand ton Seigneur tira une descendance, du dos (zuhûrihim) des fils d'Adam […] ». Certains exégètes du Coran qui ont donné des précisions sur la manière dont Dieu a extrait une progéniture du dos d'Adam évoquent un frottement : « Dieu frotta le dos d'Adam, et toute sa descendance lui apparut, en particulier David » (Pedersen 1960 : 183). Ce verset coranique (VII, 172) souligne qu'Adam, grâce à l'intervention divine, a produit lui-même sa propre descendance sans la médiation d'un principe féminin. Une telle représentation fait donc du paternel l'unique fondement de la génération.

Un synonyme de zahr, sulb, est employé dans le sens de descendance agnatique. Selon le dictionnaire arabe Lisân al-'arab, le mot sulb renvoie à la colonne vertébrale, des épaules jusqu'au coccyx (Ibn al-Manzûr s.d. : 2476). Dans le Coran, ce terme désigne, d'une part la descendance agnatique : « Vous sont interdites […] les épouses de vos fils issus de votre dos (aslabikum) » (IV, 23), et d'autre part le lieu du corps dont est issu le sperme (LXXXVI, 5-6-7) : « Que l'Homme considère de quoi il a été créé ! ; Il a été créé d'un liquide éjaculé qui sort d'entre les lombes (aslabih) et les côtes » (Blachère 1980 : 646). En outre, Ghazâlî (1989 : 116, note 26) signale que la semence de l'homme provient des vertèbres : « […] le mâle avec la verge, les testicules et sa semence dans ses reins ; Il a crée pour celle-ci des veines et canaux dans les testicules. Selon le dictionnaire arabe Lisân al-'arab (Ibn al-Manzûr s.d. : 2476), une occurrence du terme sulb apparaît dans un hadith qui évoque la « diyya du dos » (fi sulbi ad-diyyati) ; l'exégète Qutaybî (id.) explique cette expression de deux façons : la compensation financière doit être versée à l'homme blessé au dos s'il est conséquemment courbé à vie ou si cette lésion rend impossible le coït. Enfin, l'auteur de ce même dictionnaire, Ibn al-Manzûr (id.), ajoute que, chez un homme, le fait d'avoir des relations sexuelles est nommé sulb. D'autre part, la relation entre cette substance et cette partie du corps affleure dans les conceptions islamiques relatives à la résurrection (alba' th), ainsi que l'atteste le hadith : « Dans l'homme il y a un os que la terre n'engloutit pas. De cet os, on reconstitue l'homme le jour de l'audelà » (Wensinck & Mensing 1943, t. 2, par. 315).

En effet, selon cette conception musulmane, la dernière vertèbre du dos, appelée asasouajb al-dhanab, ne se décompose pas après la mort de l'individu. Bien plus, lors de la résurrection, elle est le point par lequel l'âme investit le corps, comme l'explique C. Savage Smith (1995 : 107) qui cite Ibn al-Nafîs : « Cette matière est générée par le sperme et par différentes choses, et quand l'âme s'y attache et commence alors à nourrir et à produire les organes, le corps est alors généré par lui ; cette matière est appelée le coccyx (`ajb aldhanab) […]. Cette matière qui est le coccyx est impérissable. Donc, il subsiste après la mort et la décomposition du corps, et l'âme qui y reste continue à percevoir […]. Si le coccyx représente le noyau dur de la résurrection, c'est qu'il constitue originellement l'atome de la création initiale du corps humain, ainsi que le suggère le hadith : « La terre a englouti tous les fils d'Adam excepté le coccyx. Il a été créé de lui, et il est fait de lui » (ibid. : 108). Le coccyx, matière primordiale de la résurrection, renvoie à la substance première de la création selon le Coran (XVI, 4) : le sperme.

Représentations Féminines de la Grossesse

Le discours tenu par les femmes sur la grossesse dans la société maure est révélateur de leur vision de la conception, ce sujet ne pouvant être abordé de front puisqu'il relève de l'intime qui est tenu secret (sir). Selon les représentations locales, le corps de la femme joue un rôle de réceptacle passif dans ce processus où l'utérus féminin (rahim) recueille le sperme (maniy) fécondant. La reconnaissance d'une unique substance générative d'origine masculine transparaît dans la cr…

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