Berthe Morisot, figure marquante de l'impressionnisme, a laissé une empreinte indélébile dans l'histoire de l'art. Bien que souvent reléguée au second plan par rapport à ses homologues masculins, son talent et sa vision novatrice méritent une reconnaissance particulière. Le Musée d’Orsay lui a d’ailleurs consacré une exposition en 2019. Parmi ses œuvres les plus emblématiques, "Le Berceau" se distingue comme une représentation intime et touchante de la maternité, tout en témoignant de la maîtrise technique et de la sensibilité artistique de Morisot.
Berthe Morisot : Une Impressionniste à Part Entière
Berthe Morisot (1841-1895) est une des rares femmes peintres à avoir atteint la postérité. Issue de la grande bourgeoisie, elle a défié les conventions de son époque pour embrasser une carrière artistique. L'École des Beaux-Arts était à cette époque interdite aux femmes. Encouragées par leur famille, les sœurs Berthe et Edma Morisot commencent ensemble l'apprentissage de la peinture. Elle passa beaucoup de temps à copier des œuvres au Louvre. C’est là qu’elle fit la connaissance d’Édouard Manet. Elle a pris quelques cours de peinture de paysage auprès de Jean-Baptiste Corot qui lui enseigna au passage l’art de la peinture en plein air.
Elle fréquente à l’adolescence, comme ses sœurs, le cours Desir, un collège privé d’excellente réputation. Sans doute leur mère, Marie-Cornélie, née Thomas, a-t-elle quelques regrets d’avoir reçu une éducation plutôt fruste. Yves abandonne la peinture, mais Edma et Berthe s’accrochent. Elles demandent à changer de professeur, ce qui leur est accordé. Cette liberté de jugement laissée aux enfants est révélatrice. Les Morisot ont une sensibilité artistique particulière : Marie-Cornélie se flatte de compter parmi ses ascendants provençaux Jean-Honoré Fragonard et Edme Tiburce fut architecte avant de devenir haut fonctionnaire. Edma et Berthe choisissent les cours de Joseph Guichard, élève de Delacroix et d’Ingres. Il leur trouve du talent et des âmes fortes. Un jour, il avertit ainsi leur mère : « Avec des natures comme celles de vos filles, ce ne sont pas des petits talents d’agrément que mon enseignement leur procurera ; elles deviendront des peintres. Vous rendez-vous bien compte de ce que cela veut dire ? Dans le milieu de la grande bourgeoisie qui est le vôtre, ce sera une révolution, je dirais presque une catastrophe.
Elle s'est associée aux artistes d'avant-garde de son temps, tels que Monet, Degas et Renoir, partageant leur intérêt pour les scènes de la vie moderne et la spontanéité de la touche picturale. Manet était très admiratif du travail de Berthe Morisot, qui avait épousé son frère. C'est donc lui qui l'invite à rejoindre le mouvement impressionniste. Mais son modernisme était déjà là, dans sa manière de mettre en couleur les femmes.
Elle fut de toutes les expositions impressionnistes excepté après la naissance de sa fille unique, Julie. Fidèle entre les fidèles dès le début, elle excelle à rendre la fugacité du moment. Absorbés par le décor de la nature, les personnages s’y diluent dans un océan de verts d’où ils émergent comme taches semblant esquissées dans un fond qui les engloutit, tels Femme et enfant dans une prairie à Bougival (1882). Ils sont silhouettes posées dans la nature, indicatives de la présence humaine plus que personnages de chair et de sang.
Lire aussi: Santé veineuse et grossesse
Contexte et Création du "Berceau"
Peint à Paris en 1872, "Le Berceau" représente Edma, la sœur de l'artiste, veillant sur sa fille Blanche, endormie paisiblement. Berthe Morisot revisite le motif de la Vierge à l’enfant tout en le modernisant. Elle met en scène la relation mère/enfant : le regard de la mère sur l’enfant endormi est complexe, riche de sens. Il traduit les interrogations de la mère, et de l’époque, au sujet de ce petit être mystérieux qu’est l’enfant et que l’on considère de plus en plus comme un individu à part entière (et non plus comme un simple descendant). Enfin c’est un regard grave que la jeune mère pose sur son bébé, comme si elle prenait conscience de la responsabilité qui lui incombe désormais. Comme si elle prenait conscience aussi que sa vie est désormais cantonnée au foyer.
C'est la première d'une longue série de toiles qui ont pour thème la maternité. Cette œuvre fut exposée au Salon de Paris de 1874. Cette exposition amorce les débuts d'une peinture dite impressionniste, mot inventé par le journaliste Louis Leroy qui ironise sur Impression, soleil levant de Claude Monet . Parmi les neuf toiles présentées par Berthe Morisot se trouve Le Berceau qui a pour modèles Edma, devenue madame Pontillon, et sa fille Blanche, née le 23 décembre 1871.
Description et Analyse du Tableau
Dans cette toile, un lien invisible est palpable entre l’enfant et sa mère. En effet, cette dernière pose un regard très tendre et touchant sur sa petite fille endormie dans le cocon protecteur du couffin. Blanche est protégée par sa présence, mais également par le voilage du berceau, légèrement relevé par la main droite d’Edma. Cette composition simple et silencieuse est cependant savamment structurée. Des diagonales sont présentes : rideaux, voiles, regard de la mère vers l'enfant, bras repliés des deux protagonistes. Des valeurs contrastées se répondent : Edma, qui porte une veste à rayures bleu gris et un ruban noir autour du cou, se détache sur un fond blanc bleuté, tandis qu'à droite, le berceau et la gaze transparente surgissent grâce à l'utilisation de tons clairs sur un fond brun.
Même si cette peinture représente l’un des moments les plus émouvants de la vie de l’artiste, sa composition n’en est pas moins savamment étudiée. Le regard de la mère, la ligne de son bras gauche replié, auquel fait également écho le bras de l’enfant et ses yeux clos, tracent une longue diagonale qui est soulignée par le mouvement du rideau en arrière-plan. La peintre parvient ici à traduire un moment suspendu dans le temps, empreint de douceur et de délicatesse. La tête d’Edma reposant sur sa main gauche renforce son air pensif et lui confère une certaine gravité.
Berthe parvient à traduire un temps suspendu, un moment de concentration et de douceur. Si les modèles sont identifiables, peut-on pour autant qualifier cette toile de portrait ? La relation de la mère et de l'enfant s'inscrit dans une longue tradition de l'art occidental, où les représentations de la Vierge à l'Enfant abondent. Le peintre de la Renaissance italienne Raphaël est très représentatif de ces madones douces et attentives .
Lire aussi: Tendances maillots de bain de grossesse été
Interprétations et Réflexions
Une pudeur et une distance sont instaurées entre la mère et sa fille : le regard attentif, peut-être anxieux, suggère une réflexion sur l'avenir de cette enfant à l'orée de son existence. Ses personnages semblent le plus souvent comme abîmés dans une réflexion qui les absorbe et les éloigne. La mélancolie, plus que la joie de vivre, émane de ces scènes. Réduites à leur fonction de mère veillant leurs enfants et posant sur eux un regard qui mêle tendresse et tristesse, ramenées au statut de femmes décoratives attentives à leur paraître et destinées à se fondre dans le décor, ou de créatures oisives qui n’ont pour seule perspective que la contemplation des lointains, elles sont comme absentes de l’endroit où on les a plantées, rêvant à je ne sais quel ailleurs inatteignable…
L’ambiguïté de son travail intrigue. La femme qui se penche sur son enfant peut sembler fatiguée, ennuyée et emplie de regrets. Mais son modernisme était déjà là, dans sa manière de mettre en couleur les femmes. Deux de ses travaux les plus connus, Le Berceau et Intérieur, ont révélé sa capacité innée à montrer «la complexité de l'être humain», a expliqué Nicole R. Myers, curatrice, à la BBC.
Edma, la sœur de Berthe Morisot, lui fournit maints sujets d’inspiration. Elle traduit d’une certaine manière le sort fait aux femmes dans la société. Attachée avant son mariage, comme Berthe, à l’exercice de la peinture, elle a été rattrapée par le poids des conventions. Elle contemple d’un air ennuyé, devant un balcon ouvert qui ne suscite chez elle aucune curiosité, un éventail qu’elle déplie rêveusement (Jeune femme à la fenêtre, 1869). Son mariage a sonné le glas de ses ambitions artistiques.
L'Héritage du "Berceau"
Après l'exposition de 1874, Le Berceau restera dans la famille des modèles avant d'être acquis par le musée du Louvre en 1930. Aujourd'hui, il demeure l'une des œuvres les plus appréciées de Berthe Morisot, témoignant de son talent exceptionnel et de sa contribution significative à l'histoire de l'art.
Si l’on voit passer à travers la peinture de Berthe Morisot les influences de ses amis (Manet, Renoir…), elle emprunte à ses contemporains une moelle qu’elle se réapproprie. Au-delà de la qualification de « peinture féminine » qu’on a donnée à l’œuvre de Berthe Morisot, se qui frappe dans sa manière de peindre, c’est une énergie très éloignée de la « douceur féminine ». Sa touche est rapide, accentuée, dynamique. Pour saisir l’immédiateté, elle trace ses sujets, à coups de brosse impatients, ne reculant pas devant le non réalisme des figures, parfois silhouettes seulement esquissées avec cependant une vérité des expressions qui traverse le volontairement flou, l’inachevé manifeste et assumé. Elle utilise le pinceau comme le pastel, avec une maîtrise dans le trait qui rappelle Toulouse-Lautrec. Morisot ne craint pas de laisser apparents à certains endroits la trame de la toile. Elle ne remplit pas l’espace, joue du plein et du vide, alterne légers empâtements et tracés lisses.
Lire aussi: Guide Détaillé : Alginate de Sodium et Grossesse
tags: #la #femme #au #berceau #toile #analyse