Camille Claudel (1864-1943) est une figure emblématique de la sculpture française, dont le talent exceptionnel fut longtemps éclipsé par sa relation tumultueuse avec Auguste Rodin et sa fin tragique. Redécouverte ces dernières décennies, elle est aujourd'hui reconnue comme une artiste majeure, dont l'œuvre puissante et expressive témoigne d'une sensibilité unique et d'une quête d'émancipation constante.
Une vocation précoce
Aînée d’une famille bourgeoise de trois enfants, Camille Claudel naît le 8 décembre 1864 à Fère-en-Tardenois, dans un village près de Soissons. Dès son enfance, sa vocation artistique se manifeste par un besoin irrésistible de modeler la glaise et de peindre des portraits. Son père, Louis-Prosper Claudel, receveur de l’Enregistrement, encourage vivement sa passion, compensant ainsi la froide indifférence de sa mère, Louise-Athanaïse Cerveaux, issue de la petite bourgeoisie locale et peu chaleureuse face à la vocation artistique de sa fille aînée. L'ambiance familiale est assombrie par des deuils, notamment la mort d'un premier-né et le suicide du frère de Madame Claudel. Deux autres enfants viennent élargir le cercle familial : Louise en 1866 et Paul en 1868.
La famille Claudel déménage au gré des affectations du père, tout en conservant la maison familiale de Villeneuve. Vers 1876, à Nogent-sur-Seine, Camille croise le chemin du sculpteur Alfred Boucher. Impressionné par son talent, Boucher conseille Camille et, en 1881, elle convainc son père de l'emmener à Paris, où elle suit les cours de l’académie Colarossi.
L'apprentissage auprès de Rodin
En 1882, Camille loue un atelier rue Notre-Dame-des-Champs avec d’autres élèves, dont des Anglaises comme Amy Singer, Emily Fawcett et Jessie Lipscomb. Alfred Boucher, lauréat du Prix du Salon, doit partir pour Florence et sollicite Auguste Rodin pour le remplacer auprès de ses jeunes élèves.
La rencontre entre Camille Claudel et Rodin, en 1882, est d'abord artistique et professionnelle. Rodin, qui vient d’obtenir la commande officielle de la Porte de l’Enfer, cherche de nouveaux collaborateurs. Dès 1884, il engage Camille comme praticienne dans son atelier. Elle participe à la réalisation des grandes commandes de Rodin, acquérant ainsi le sens de l’observation, développant son intuition du modelé, comprenant l’importance de l’expression et se familiarisant avec la théorie des profils chère à Rodin. Elle exécute surtout des morceaux difficiles, comme les mains et les pieds des figures destinées aux sculptures monumentales.
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Parallèlement à son travail auprès du maître, Camille Claudel poursuit sa propre création, que Rodin soutient et tente de faire connaître. Elle expose régulièrement au Salon des Artistes français de 1882 à 1889, présentant des bustes et portraits de son entourage. Ces œuvres portent l’influence de Rodin, comme le Torse de femme debout et le Torse de femme accroupie, qui témoignent de sa compréhension du potentiel expressif d’un fragment de corps.
Une relation passionnée et destructrice
Rodin, immense séducteur, tombe amoureux de Camille. Leur liaison débute, passionnée, et s’achève, après bien des tumultes, en 1898, Rodin n’osant pas quitter sa compagne de toujours, Rose Beuret. Leur histoire passionnée, mêlant vie personnelle et travail, inspire les deux artistes dont les œuvres fonctionnent comme autant de déclarations, de critiques ou de réponses à l’autre. Rodin exécute à cette époque plusieurs portraits de Camille, dont Camille aux cheveux courts et Masque de Camille. Deux groupes initialement destinés à la Porte de l’Enfer, Je suis belle et L’Éternel printemps, traduisent la passion que Rodin éprouve alors pour Camille Claudel, tandis qu’elle-même ressent le besoin de prendre ses distances et se réfugie en Angleterre chez Jessie Lipscomb.
La relation entre Camille Claudel et Rodin est marquée par une étroite collaboration intellectuelle, l'élève se revendiquant à la hauteur du maître. En 1887, La Jeune fille à la gerbe de Camille inspire la Galatée de Rodin. Camille comprend la nécessité de la distance. En 1888, elle échappe à sa mère en s’installant dans son propre atelier, près des Gobelins. Probablement y affronte-t-elle un ou plusieurs avortements, ce « crime » dont son frère écrira en 1939 qu’« elle l’expie depuis vingt-six ans dans une maison de fous ». C’est l’époque, en 1892, où elle retourne seule passer l’été en Touraine, au château de l’Islette, où elle a déjà séjourné avec Rodin. Les années suivantes verront se multiplier les déménagements et croître son indépendance. Les sujets de ses œuvres, désormais, n’appartiennent qu’à elle.
L'affirmation d'une identité artistique propre
Camille Claudel aspire à s’émanciper de la tutelle de Rodin et à affirmer son identité créatrice. Elle privilégie des recherches presque opposées à celles du maître, explorant des scènes intimistes jusque-là consacrées au domaine pictural. Dans ces nouveaux sujets, l’artiste s’efforce de capter et de restituer de brefs moments de la vie ordinaire.
Pour son premier grand projet, la jeune artiste choisit de célébrer, en une œuvre ambitieuse, le triomphe de l’amour. Le groupe de Sakountala, plein d’intensité et d’émotion, constitue une merveille de tendresse et de sensualité pudique. Empreint d’un grand classicisme, d’un équilibre plastique parfait et d’un modelé harmonieux, il mêle la filiation avec Rodin et une réelle autonomie qui lui valut la mention honorable au Salon des Artistes français. À l’apogée de ces années de passion, Camille Claudel réalisa La Valse, dont la fluidité des formes, la modernité de la composition et le dynamisme du groupe révèlent une grande virtuosité d’exécution.
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Elle réalise dans la veine de l’Art nouveau La Vague, sous l’influence directe d’Hokusai et du japonisme. Mais cette attirance pour l’ornement ou la sculpture décorative se révéla aussi infructueuse et inopérante.
La descente aux enfers
Alors s’esquissa pour la jeune artiste, la descente aux enfers dont on connaît l’issue tragique. Elle souhaita à jamais s’émanciper de la tutelle de son maître et amant, désormais trop encombrante, en recherchant toujours plus de reconnaissance. Progressivement, elle s’isola. Elle réalisa alors à travers une allégorie acide, intitulée L’Âge mûr, une œuvre intimement liée à sa rupture. Dans une dynamique saisissante, le groupe de trois personnages présente un couple au pied duquel une jeune femme, en parfait déséquilibre, implore, les bras tendus dans un dernier effort, celui qu’elle aime. Abandonnant derrière lui sa jeune maîtresse, l’homme de la maturité, résigné, est happé par une créature effrayante. Dans cette œuvre à la facture exceptionnelle, Camille Claudel proclamait sans vergogne son tourment et le drame de sa destinée.
Progressivement, Camille Claudel s'isole et sombre dans la paranoïa. Elle accuse Rodin de plagiat et de sabotage de sa carrière. Elle vit recluse dans son atelier, accumulant les difficultés matérielles.
Malgré les troubles qui commençaient à se manifester, Camille Claudel poursuivit son œuvre et exposa jusqu’en 1905. Mais le groupe de Persée et la Gorgone qu’elle venait d’exécuter révélait davantage les traces de l’apprentissage. Celle qui avait fait de sa vie un combat accumulait désormais les difficultés matérielles. Une persécution latente lui éprouvait les nerfs. Elle avait dépassé la quarantaine et de sa légendaire beauté il ne restait plus rien. Dans son irrémédiable démence, sa rancune envers Rodin s’envenimait toujours davantage.
L'internement et l'oubli
Une semaine après la mort de son père, le 2 mars 1913, elle fut internée, à la demande de sa famille, le 10 mars 1913, à Ville-Évrard, puis à l’asile de Montdevergues, près d’Avignon, cessant définitivement de sculpter. L’abandon est quasi total, jusqu’à son enterrement, auquel pas un seul membre de la famille n’assistera. Quelques années de plus et sa tombe disparaîtra, pour les besoins d’un lotissement. Ses archives, ses dessins, beaucoup de ses oeuvres sont détruites.
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Camille Claudel passe les trente dernières années de sa vie internée à l'asile de Montdevergues. Elle meurt le 19 octobre 1943, dans l'oubli et la solitude.
La redécouverte et la reconnaissance posthume
Après des décennies d’indifférence et d’oubli, Camille Claudel est redécouverte dans les années 1980. Des expositions rétrospectives sont organisées, des biographies sont publiées, et son œuvre est enfin reconnue à sa juste valeur. En 1952, Paul Claudel fait don au musée Rodin de quatre œuvres majeures de sa sœur : Vertumne et Pomone, les deux versions de L’Âge mûr et Clotho.
Le musée Camille Claudel de Nogent-sur-Seine, ouvert le 26 mars 2017, rassemble la plus importante collection au monde d'œuvres de l'artiste.
Aujourd'hui, Camille Claudel est devenue ce que l’on appelle une « icône ». Il existe désormais des écoles, des rues, des places, des « espaces » qui portent son nom. Elle a son musée et son festival. La cote de ses œuvres s’envole.
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