L'avortement, sujet de débat passionné à travers le monde, revêt une complexité particulière dans le contexte de la jurisprudence islamique. Alors que des femmes descendent dans les rues pour réclamer la légalisation et la sécurisation de l'avortement, les pays à majorité musulmane présentent un éventail de lois et d'interprétations religieuses qui façonnent l'accès à l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Cet article vise à explorer les différentes perspectives islamiques sur l'avortement, l'influence de la jurisprudence islamique sur la législation, ainsi que les préoccupations sociopolitiques qui émergent et les défis auxquels les femmes sont confrontées dans le monde musulman.
Perspectives islamiques sur l'avortement
En général, les autorités religieuses musulmanes considèrent que l'avortement interfère avec la volonté d'Allah (Dieu), qui seul a droit de vie et de mort. Cependant, les différents courants de l'islam n'ont pas tous le même point de vue sur la question.
Le dogme hanafite
Dans le dogme hanafite, majoritaire au Moyen-Orient, en Turquie et en Asie centrale, et qui faisait loi sous l'Empire ottoman, l'avortement est évoqué sous les termes ıskât-ı cenîn, qui peuvent se traduire par « expulsion du fœtus ». D'entrée de jeu, cette terminologie paraît peu claire, puisqu'elle ne fait aucune distinction entre les fausses-couches et les avortements. Plus précisément, le hanafisme considère ıskât-ı cenîn comme mekrouh (indésirable, non souhaitable) plutôt que haram (interdit) à moins de 120 jours de grossesse, étant donné que jusqu'alors le fœtus n'a pas d'âme. Pourtant, même considérée comme mekrouh, la décision de mettre un terme à la grossesse est laissée à la discrétion du mari et ne constitue pas un droit ni un choix pour la femme.
Autres courants islamiques
Dans le même temps, d'autres courants islamiques expriment une opinion différente. Le chafiisme, qui domine en Asie du Sud-Est et dans certaines régions d'Afrique, autorise les IVG jusqu'à 40 jours de grossesse et les avis divergent au sein même de ce mouvement quant au stade de développement du fœtus. Certains imams chafiistes tolèrent l'avortement jusqu'au 120e jour. Bien que le courant hanbaliste, majoritaire en Arabie saoudite et aux Émirats Arabes Unis, n'ait pas d'opinion tranchée sur la question, certains chefs religieux autorisent également l'avortement jusqu'au quatrième mois. Enfin, le malikisme, qui prédomine en Afrique du Nord, considère le fœtus comme un être vivant en devenir et interdit totalement l'avortement. En fait, tous les dogmes islamiques estiment qu'à compter de 120 jours après sa conception, le fœtus a une âme, et aucun n'autorise l'avortement après cette date.
Influence de la jurisprudence islamique sur la législation
Dans nombre de pays à majorité musulmane, la jurisprudence islamique a influencé la législation relative à l'avortement. Toutefois, au fil du temps, de nouvelles préoccupations sociopolitiques ont émergé, et cette législation a été remaniée. Dans le cas de l'Empire ottoman, la relative « liberté de choix » offerte par le hanafisme a été contrecarrée par une nouvelle politique nataliste et moderniste à la fin du XVIIIe siècle. Face au déclin de l'Empire, la modernisation et la croissance démographique étaient envisagées comme un remède propre à assurer sa stabilité militaire, économique et politique. Inspirés par l'Europe, les Ottomans aspiraient à des avancées similaires via un vaste programme de réformes et de lois.
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En 1858, le Code pénal de l'Empire ottoman - rédigé d'après le Code pénal français de 1810 - est adopté. Il interdit et criminalise l'avortement, harmonisant la législation française et le dogme islamique. A partir de cette date, l'avortement est légalement déclaré haram dans tous les territoires sous domination ottomane. Néanmoins, dans la jurisprudence, il n'est envisagé que comme un phénomène social. Les poursuites intentées après l'entrée en vigueur de ce nouveau code illustrent bien cette vision des choses, puisque les accusés sont des médecins, des infirmiers, des pharmaciens… plutôt que les femmes elles-mêmes. Suite à cette réforme, beaucoup d'ex-membres de l'Empire mettent en place des lois restrictives sur l'avortement.
Cependant, lorsqu'on observe les pays à majorité musulmane, on constate que ces lois sont assez diverses, dans le sens où elles autorisent et interdisent l'avortement pour différentes raisons. Aujourd'hui, dans beaucoup de ces pays, il n'est souvent autorisé que lorsque la vie de la femme est en danger, quand le fœtus est malformé ou quand la grossesse résulte d'un viol. Mais, même si ces principes permettent à quelques femmes d'y avoir recours, ils renforcent la supervision médicale et les procédures légales, et ne laissent aucune place aux avortements volontaires.
Défis et alternatives
Restreindre l'accès à l'avortement ne fait que le rendre clandestin. Il est scientifiquement prouvé que restreindre l'accès à l'avortement ne fait pas disparaître cette pratique. Au contraire, elle devient clandestine et dangereuse. En utilisant des méthodes peu sûres pour mettre un terme à leur grossesse non désirée, les femmes risquent leur santé, leur fertilité et même leur vie. Chaque année, 47 000 femmes meurent de complications liées à un avortement pratiqué dans de mauvaises conditions. Après l'Afrique subsaharienne et l'Asie du Sud, le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord sont la région du monde où le taux de mortalité maternelle est le plus élevé.
De plus, les restrictions du droit d'accès à l'avortement affectent davantage les femmes les plus pauvres. Souvent, celles qui en ont les moyens se rendent à l'étranger pour avorter en toute sécurité. Certaines parviennent à négocier avec des professionnels de santé dans leur propre pays pour obtenir ce service. Pour les autres, le marché noir est la seule option. Beaucoup sont victimes de charlatans qui leur vendent de fausses pilules abortives à des prix très élevés. Même lorsqu'elles ont accès à une structure médicale ou des pilules fiables, elles restent mal informées et mal suivies. Cela accentue leur sentiment d'isolement et aggrave leur souffrance
Malgré tout, grâce à l'avortement médicamenteux et à la télémédecine, des alternatives sûres se multiplient hors du cadre légal. Un grand nombre de femmes vivant dans des pays à majorité musulmane, ou dans d'autres pays qui limitent l'accès à l'avortement, consultent des services de médecine en ligne pour demander de l'aide et recevoir des informations sur la façon de s'auto-administrer les pilules abortives obtenues par ce biais. Des études prouvent que l'avortement télémédicalisé est sûr et efficace en début de grossesse. Women on Web (WoW), l'un de ces services en ligne, aide environ 60 000 femmes chaque année. Le contenu du site est traduit en seize langues, dont l'arabe, le farsi et le turc. Néanmoins, dans certains pays comme l'Arabie saoudite et la Turquie, l'accès au site est prohibé. Pour contourner la censure, les femmes utilisent une application sur leur smartphone.
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Le cas du Maroc
Au Maroc, le débat sur l'avortement est particulièrement vif. Des manifestations ont eu lieu pour réclamer une réforme législative pour un avortement sécurisé, suite à la mort tragique de Meriem, une adolescente de 14 ans, après un avortement clandestin. Les associations féministes dénoncent un tableau alarmant, estimant que 13% des femmes qui meurent pendant leur accouchement ont subi un avortement clandestin par le passé. Ces chiffres mettent en lumière l'ampleur du problème dans un pays où l'avortement est un crime, passible de peines de prison pour la femme et le médecin.
Le contexte politique et religieux a jusqu'à présent empêché toute réforme législative. La jurisprudence islamique, en particulier le Malikisme, influence la législation, autorisant l'avortement seulement si la santé de la mère est en danger et avec le consentement du mari. Des tentatives de réformes ont été rejetées par le Parlement, en raison de liens avec d'autres sujets sensibles du code pénal.
Les ONG féministes marocaines dénoncent la domination et le contrôle sur les femmes, regrettant que l'avortement soit considéré comme un tabou, révélant l'hypocrisie de la société, le manque d'éducation sur la sexualité et l'institutionnalisation des violences subies par les femmes. Elles appellent à ce que l'avortement soit considéré comme une question de santé publique et un droit fondamental pour les femmes.
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