Introduction
La question de l'avortement en France a une histoire complexe, marquée par des évolutions idéologiques et des luttes politiques. Jeannette Vermeersch, figure emblématique du Parti Communiste Français (PCF), a joué un rôle important dans ce débat, notamment en ce qui concerne l'évolution de la position du PCF sur le contrôle des naissances et l'avortement. Cet article se propose d'explorer la position de Jeannette Vermeersch sur l'avortement, en la replaçant dans le contexte plus large des débats sur les droits des femmes et la politique du PCF.
Le PCF et la Question Féminine avant les années 1950
À sa fondation, l’Internationale communiste appelle ses sections à « agir de toutes ses forces en vue de gagner les travailleuses au parti et utiliser tous moyens afin de les instruire dans la signification de la nouvelle société et comment appliquer l’éthique communiste à la vie sociale et familiale ». Cela tranche avec la SFIO et la CGT, réticentes à organiser les femmes, pensant que leur place naturelle est au foyer et que leur travail fait baisser les salaires. Les femmes sont nombreuses dans les grèves de 1917. Avec la vague révolutionnaire qui traverse l’Europe, le mouvement féministe connaît lui aussi une effervescence. Beaucoup de féministes se rapprochent alors des communistes, qui apparaissent comme les seuls à défendre l’égalité des sexes. Elles sont déjà un certain nombre, pendant la guerre, dans le Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI). Les campagnes de la SFIC dénoncent la place des femmes dans la société et leur exclusion des droits politiques, tout en combattant la pénalisation de l’avortement. Mais cette lutte pour l’émancipation des femmes se conjugue avec celle contre le capitalisme et l’exploitation des travailleuses, à l’image de la militante Hélène Brion, qui rebaptise son journal La lutte féministe en La lutte féministe pour le communisme. Il s’agit de se distinguer du féminisme bourgeois, dont les revendications principales (accès aux études supérieures, droit de vote…) concernent peu les ouvrières. Les militantes qui rejoignent le parti sont mises en avant. Pour mettre ses revendications en action, le PC présente des femmes aux élections, y compris en position éligible, à une époque où elles n’ont même pas encore le droit de vote. La place des femmes à la direction est plus importante que dans les rangs du parti. Ce sont cependant surtout des femmes issues de la petite bourgeoisie qui s’engagent, à l’image de Marthe Bigot, institutrice révoquée pour son activité syndicale, élue au comité directeur du parti au congrès de Tours, ou Louise Bodin, journaliste, qui dirige la fédération d’Ille-et-Vilaine entre 1921 et 1923. Dans les milieux ouvriers, certaines branches de la CGTU [1] se féminisent sous l’impulsion de militantes communistes, qui parviennent à organiser des luttes. Cependant, le parti aura du mal à recruter significativement parmi les femmes, qui ne constituent que 4 % des effectifs en 1924, bien moins que les 15 % du parti allemand. L’IC reproche d’ailleurs au parti de négliger le recrutement féminin, pris en charge essentiellement par les femmes.
Jeannette Vermeersch : Parcours d'une Militante Communiste
Jeannette Vermeersch voit le jour dans une famille d’ouvriers du Nord, le 26 novembre 1910, à La Madeleine (Nord). Son père est docker et sa mère ouvrière du textile. Dès l’âge de onze ans, elle travaille, d’abord comme servante chez un marchand de vins, puis dans une famille bourgeoise. Sa vie militante commence en 1927. Elle a alors 17 ans et mène ses 1res grèves. Elle adhère à la Confédération Générale du travail Unifiée (CGTU), à la Jeunesse Communiste (JC) puis au Parti Communiste. En 1929, elle est désignée pour aller avec une délégation d’ouvriers du textile à la découverte de l’Union soviétique. Elle rejoint la capitale russe malgré l’opposition de ses parents, avec un faux passeport. Jeannette Vermeersch choisit de rester plusieurs mois à Moscou, travaillant à l’Internationale syndicale rouge. Elle devient ensuite membre du secrétariat de la JC du Nord. Puis elle fait partie de la direction nationale de la JC, en 1932. À cette date, elle devient permanente du parti et se rapproche de Maurice Thorez. Ils vivent en couple dès 1934. Ils auront trois fils : Jean, né en 1936, Paul, né en 1940 à Moscou, et Pierre, né en 1946. Elle travaille aussi, avec Danielle Casanova et Claudine Chomat, à une nouvelle organisation de jeunesse, l’Union des Jeunes Filles de France. Après l’éclatement de la guerre d’Espagne en 1936, elle se consacre, en plus, à la mise sur pied d’un réseau de solidarités envers le camp républicain espagnol. Au début de la Seconde Guerre mondiale, le 2 octobre 1939, elle transmet à Maurice Thorez la consigne de désertion, transmise par Eugen Fried en provenance de l’Internationale Communiste. Conduits par Alphonse Pelayo, ils partent ensemble vers le Nord, mais passent séparément la frontière belge. Jeannette et son fils Jean rejoignent Maurice Thorez dans une datcha à Moscou (Russie) en novembre 1939. Après le retour en France en 1945, elle se fait élire députée au sein de l’Assemblée constituante qui siège du 21 octobre 1945 au 5 mai 1946. Elle compte parmi les premières femmes députées. Elle fait partie d’abord de la commission du travail et de la sécurité sociale. Puis de 1948 à 1951, elle intègre aussi la commission de la famille, de la population et de la santé publique. Elle prend position sur les questions sociales, notamment sur le travail des domestiques, l’égalité des salaires entre hommes et femmes et dépose de nombreuses propositions de loi.
L'Évolution de la Position du PCF sur l'Avortement et le Contrôle des Naissances
Dans les années 50, sous l’impulsion notamment de Jeannette Vermeersch, les congrès du PCF actent un changement de position sur le contrôle des naissances auquel le Parti est désormais hostile. Celui-ci est considéré comme une diversion bourgeoise aux luttes des travailleuses et des travailleurs pour des conditions sociales permettant d’élever convenablement leurs enfants. Cette position n’a cependant jamais détourné le PCF de sa revendication de l’abrogation de la loi de 1920, de levée de toutes les dispositions répressives contre les femmes ayant eu recours à l’avortement. Elle est rapidement abandonnée. Les parlementaires communistes ont déposé plusieurs propositions de loi légalisant l’avortement bien avant le projet de 1974. En juillet 1920, les députés Marcel Cachin et Paul Vaillant-Couturier, qui allaient être fondateurs du PCF quelques mois plus tard, votaient contre la loi interdisant et punissant l’avortement.
Cette évolution est importante à comprendre. Initialement, le PCF, dans la lignée des mouvements socialistes et féministes de gauche, soutenait la dépénalisation de l'avortement, considérant que les femmes devaient avoir le droit de choisir de ne pas mener une grossesse à terme. Cependant, dans les années 1950, sous l'influence de facteurs idéologiques et politiques, le parti a adopté une position plus conservatrice sur la question du contrôle des naissances.
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La Position de Jeannette Vermeersch : Une Opposition au Contrôle des Naissances
Jeannette Vermeersch, en tant que figure influente du PCF, a joué un rôle dans ce changement de position. Elle considérait que le contrôle des naissances était une "diversion bourgeoise" qui détournait l'attention des véritables problèmes sociaux auxquels étaient confrontées les travailleuses. Selon elle, la priorité devait être de lutter pour améliorer les conditions de vie des familles ouvrières, afin qu'elles puissent élever leurs enfants dans la dignité.
"Au lieu de vous inspirer des idéologies de la grande et petite bourgeoisie, vous auriez mieux fait de méditer l’article que Lénine a consacré au néomalthusianisme… Le chemin de la libération de la femme passe par les réformes sociales, la révolution sociale et non par les cliniques d’avortement. Depuis quand les femmes travailleuses réclameraient le droit d’accéder aux vices de la bourgeoisie ? Jamais !"
Cette citation illustre bien la position de Jeannette Vermeersch, qui considérait que l'avortement et le contrôle des naissances étaient des questions secondaires par rapport à la lutte des classes et à la transformation sociale.
Le PCF et la Loi Veil de 1974
Malgré cette position sur le contrôle des naissances, le PCF a continué à revendiquer l'abrogation de la loi de 1920, qui criminalisait l'avortement. Lors des débats sur la loi Veil en 1974, les députés communistes ont voté en faveur de la légalisation de l'avortement, tout en soulignant la nécessité de mettre en place des mesures sociales pour aider les femmes et les familles.
Gisèle Moreau, députée PCF de Paris, a ainsi déclaré lors de son intervention à l'Assemblée nationale le 26 novembre 1974 :
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"Ce que veulent les femmes, c’est, à la fois, maîtriser leur fécondité et pouvoir élever les enfants qu’elles ont ou qu’elles souhaitent avoir. Il n’y a aucune contradiction dans cette double volonté, car celle-ci résulte de la prise en compte des possibilités nouvelles qu’offrent notre époque : les progrès des sciences et de la médecine permettent aujourd’hui de réaliser pleinement le premier élément de cette volonté ; l’essor de la productivité rend possible le second."
Elle ajoute : "Pour les communistes, le droit de ne pas avoir d’enfant est indissociable du droit de la femme et du couple à en avoir et à pouvoir les élever dignement."
Ces déclarations montrent que, malgré son opposition au contrôle des naissances, le PCF reconnaissait le droit des femmes à choisir d'avoir ou non des enfants et soutenait la légalisation de l'avortement.
Le PCF Après Jeannette Vermeersch
Après la mort de Maurice Thorez en 1964, Jeannette Vermeersch est critique à l’égard de la nouvelle direction de Waldeck Rochet. Elle préfère démissionner du Bureau politique en 1968. Elle met fin par la même occasion à sa carrière politique. Elle décède le 5 novembre 2001, à Callian (Var).
Avec le tournant stalinien, la situation se dégrade. La plupart des militantes féministes quittent le parti, s’opposant à la dérive bureaucratique en URSS et dans le parti, qui freine leur activité militante. À partir des années 1930, avec le stalinisme, l’idéologie du PC reprendra un ton plus réactionnaire. Il se mettra à défendre la « famille française » et une politique nataliste opposée à l’avortement et la contraception.
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En 1965, les communistes ont changé leur position sur la contraception, s’adaptant au contexte politique. Tout en insistant sur le droit d’avoir des enfants, ils reconnaissent la liberté de ne pas en avoir.
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