La formule « Je ne contracte pas » a envahi les réseaux sociaux, suite à la diffusion d'une vidéo montrant un couple refusant de se soumettre à un contrôle routier dans le Nord de la France. Cette expression, au-delà de son aspect anecdotique, révèle l'émergence et la propagation d'une mouvance complotiste inquiétante : celle des « citoyens souverains ».
L'incident d'Esquelbecq : Genèse d'un phénomène viral
Le 1er avril dernier, près de Dunkerque, un homme et une femme ont été arrêtés à Esquelbecq après avoir refusé un contrôle routier. La scène, filmée par la passagère, a rapidement fait le tour des réseaux sociaux. Le couple, se revendiquant des "citoyens souverains", affirmait ne pas "contracter" avec l'État, arguant que les lois françaises ne les concernent pas. L'homme expliquait qu'il n'appartenait plus "à l'entreprise République française présidence", qu'il considère comme une société depuis 1947, et que le code de la route n'est qu'un code, pas une loi.
La procureure de Dunkerque, Charlotte Huet, a précisé que l'homme avait prétexté que la France était une entreprise dont les lois n'auraient qu'une valeur de "règlements intérieurs" auxquels il ne serait pas soumis. Après plusieurs minutes de dialogue infructueux, les gendarmes ont brisé la vitre du véhicule pour interpeller le couple. Le conducteur sera jugé le 1er octobre à Dunkerque pour refus de se soumettre aux vérifications du véhicule et du conducteur, au contrôle d'alcoolémie et de l'usage de stupéfiants, défaut d'assurance et violences volontaires sur un militaire de la gendarmerie sans incapacité.
Les « citoyens souverains » : Une mouvance complotiste aux racines américaines
Les deux occupants du véhicule assurent appartenir à la mouvance des "citoyens souverains", une mouvance venue des Etats-Unis où elle est connue sous le nom de "sovereign citizens". Apparue dans les années 1970 en opposition à l'Etat fédéral, le mouvement s'est exporté au monde anglo-saxon mais n'est que peu présente en France, assure à l'AFP Tristan Mendès-France, spécialiste de l'extrémisme en ligne.
Le mouvement des « sovereign citizens » est « un collectif flottant d’individus qui rejettent toute autorité gouvernementale et ne se croient pas liés aux lois d’un gouvernement […] qu’ils considèrent comme illégitime », comme le montre l’un de leurs symboles, inversant les rayures du drapeau américain.
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La « fraude du nom légal » : Un pilier de leur doctrine
Au cœur de leur doctrine se trouve la « fraude du nom légal ». Cette croyance conspirationniste part du postulat que « la France est une entreprise privée depuis 1947 », comme l’explique le conducteur de la vidéo. Depuis, l’État volerait secrètement à chacun de ses administrés son « nom légal », autrement dit sa « personnalité juridique », le tout avec la complicité des fonctionnaires chargés d’enregistrer l’état civil, des magistrats, des banquiers et des médias. Dans la vidéo du couple arrêté par les gendarmes, le conducteur décline ainsi son identité comme « Pierre de la famille legrand par ouï-dire». «En minuscules, s’il vous plaît, on n’est pas des entreprises», ajoute son épouse. Cette méthode leur permettrait bien opportunément de ne payer ni impôts ni taxes, et de ne pas se soumettre à l’autorité policière.
Les fondements idéologiques
Influencés par l’anarcho-capitalisme et la tradition des « antitaxes » outre-Atlantique, ces « citoyens souverains » dénoncent un complot mondial qui aurait conduit, à l’aide d’un système juridique opaque, au remplacement secret des États par les entreprises. Ces États fantoches déposséderaient les individus d’eux-mêmes, dès la naissance, en leur attribuant une « personne juridique fictive » pour les forcer à obéir.
Conséquences et revendications
Impôt, vaccination, école obligatoire ou, code de la route… Aux yeux des « sovereign citizens », ces lois servent exclusivement les intérêts des gouvernements. Pour recouvrer leur liberté, les membres du mouvement se dotent de papiers d’identité alternatifs. Leur « utopie » est celle d’un monde délivré de la force contraignante de l’État, organisé par des accords de gré à gré entre des êtres ou des organisations souveraines.
L'influence des réseaux sociaux et les risques de dérives
Ce sont des mouvements qui peuvent emmener assez loin dans la violence politique mais aussi dans la dérive sectaire, notamment sur le plan thérapeutique avec un refus des traitements de santé. "Il y a une exploitation via les réseaux sociaux de gens facilement trompables et manipulables", juge de son côté le docteur Jérôme Marty sur RMC et RMC Story. "Le problème avec les réseaux sociaux ce sont les algorithmes. Une fois que tu regardes une vidéo complotiste, les algorithmes ne t'envoient que ces choses-là et tu te fais enfermer dans un labyrinthe dont tu ne peux plus sortir et les seules informations que tu as, ce sont ces fausses informations. Ton monde finit constitué à 90% de fake news", ajoute le praticien.
L'affaire Montemaggi et Alice Pazalmar : Des exemples de radicalisation
L'affaire Montemaggi est l'histoire d'une maman qui se fait retirer la garde de sa fille et qui va chercher à la récupérer. Elle s'enferme dans des bulles algorithmiques complotistes sur les réseaux sociaux et, de fil en aiguille, tombe sur les mouvements des Êtres souverains. Aussi, le groupe des Êtres suprêmes agit au travers de cette tête de gondole française qui s'appelle Alice Pazalmar, qui a brûlé ses papiers d'identité, n'a plus de plaque d'immatriculation sur son véhicule… Ça, c'est la première étape. La deuxième c'est de déscolariser les enfants, de faire en sorte qu'ils ne soient pas "pervertis" par les autorités. L'étape supplémentaire c'est la modification des comportements sanitaires.
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Alice Martin Pascual, plus connue sous le nom d’Alice Pazalmar, est l’une des représentantes les plus emblématiques de la mouvance des « êtres souverains ». Elle s’est illustrée à plusieurs reprises par des attaques virulentes contre la vaccination et Bill Gates. Condamnée à six mois de prison ferme en février dernier, notamment pour infractions routières répétées, Alice Pazalmar a notamment déclaré ne plus s’identifier à sa carte d’identité et a brûlé son passeport. Elle est également à l’origine d’un projet d’écovillage dans le Lot, qui se voulait être « un lieu de vie communautaire, sous la forme d’oasis baignant dans une interdépendance harmonieuse avec le vivant, peuplé d’être souverains ».
Un danger sous-estimé ?
Aux États-Unis, la menace est sérieusement prise en compte, puisque le mouvement y est classé première menace interne par le FBI en 2011, devant le terrorisme islamiste. En France, le mouvement donne surtout lieu à des situations ubuesques. Le spécialiste des réseaux sociaux Vincent Flibustier, à l’origine de la diffusion de la vidéo, en a récemment donné l’exemple sur X. Il publie le témoignage lunaire d’un homme, dont le travail consiste à réaliser des mesures des propriétés pour calculer leurs surfaces et établir les impôts locaux. Le propriétaire d’un lotissement lui a renvoyé le relevé des résultats, en refusant de le signer et donc de payer. Sur le bulletin, il avait déclaré l’indépendance de sa «parcelle-pays».
Cependant, il est important de souligner que cette idéologie peut avoir des conséquences graves, comme le montre l'affaire de la petite Mia, où la mère, adepte de ces thèses, avait kidnappé sa fille. Aux États-Unis, des « citoyens souverains » ont tué des agents des forces de l’ordre.
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