L'inceste, une forme de violence sexuelle intrafamiliale, compte parmi les expériences les plus traumatisantes qu'un individu puisse vivre. Il s'agit d'un problème de santé publique majeur avec des conséquences profondes sur la santé mentale et physique des victimes. Cet article vise à explorer les conséquences psychologiques de l'inceste, en s'appuyant sur l'expertise de professionnels tels que Muriel Salmona, psychiatre spécialisée en psychotraumatologie, et à examiner les différentes approches de prise en charge disponibles pour aider les victimes à se reconstruire.
Définition et Ampleur de l'Inceste
Dans ce dossier, nous parlerons d’inceste pour désigner l’ensemble des violences sexuelles commises au sein de la famille sur un enfant / un adolescent. Dans l’étymologie, le mot « inceste » vient du latin incestus, qui signifie « impur », « souillé ». Historiquement, il renvoie moins à la protection des enfants qu’à l’ordre moral ou religieux. La loi ne considère pas, aujourd’hui, qu’une agression commise par un cousin / une cousine soit incestueuse. Pourtant, de nombreuses victimes et associations de victimes réclament cette reconnaissance. Ainsi, de nombreuses victimes ne se reconnaissent pas dans les critères juridiques ou n’ont pas été reconnues comme telles par la justice, alors même qu’elles ont subi des agressions sexuelles dans le cadre familial. D’après l’enquête INSERM - CIASE de 2021, 14,4% des violences intrafamiliales subies par les filles ont été commises par des cousin·e·s (et 17,8% concernant les garçons).
L'inceste est un sujet tabou. Il y aurait 1 à 2 millions de victimes en France et tous les milieux socioculturels sont concernés. Un tiers des Français déclarent avoir au moins une victime d’inceste dans leur entourage. Déjà en 2018, les données des forces de sécurité révélaient que plus de 5 700 filles et plus de 1 500 garçons ont été victimes de violences sexuelles intrafamiliales.
Conséquences Psychologiques de l'Inceste
Les conséquences de l'inceste sont multiples et peuvent être dévastatrices pour les victimes. Muriel Salmona souligne que l'inceste a des conséquences sur la santé mentale et physique, des risques de dépressions et de suicides pour la moitié des victimes, d'addictions, de troubles alimentaires très importants et, bien entendu, d'anxiété liée au stress post-traumatique.
Mémoire traumatique et dissociation
La mémoire traumatique provient d'un mécanisme de sauvegarde mis en place par le cerveau au moment des violences : le stress est tel que les fonctions supérieures de la personne ne pourront pas le gérer, car elle est terrorisée, voire paralysée. Cette sidération, qui est à la fois physique mais aussi psychologique, ne va pas permettre de contrôler le stress. Mécaniquement, le cerveau va jouer le même rôle qu'un disjoncteur dans un circuit électronique en survoltage, et va faire disjoncter le circuit de l’émotion pour couper le stress. Cela va alors créer une dissociation, une anesthésie émotionnelle. On ne ressent plus les émotions, on ne ressent que la douleur : c’est ce qui permet de survivre. Ça coupe aussi tout le circuit de la mémoire, et donc la mémoire autobiographique.
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La victime va penser qu’elle n’a aucune valeur et qu’elle n'a pas le droit de vivre, tout en étant envahie par la haine de l'agresseur. Elle va devoir faire avec tous ces sentiments contradictoires entre terreur, haine et violence, incitations perverses, douleur. Tout se mélange. Ce sont tous ces éléments qui peuvent rendre la victime amnésique et lui faire développer des anesthésies traumatiques dissociatives, liées à cet état de sauvegarde enclenché par le cerveau. Et puis à d'autres moments, où elle est un peu plus en sécurité, une sensation, un bruit, un cri vont suffire pour créer chez elle un état de panique, une sensation de mort imminente, une douleur violente, mais aussi des hurlements dans sa tête, des sensations d'excitation qui ne lui appartiennent pas mais qui appartiennent à l'agresseur. Lui et sa mise en scène vont continuer à la hanter. Ce qui permet de se libérer du traumatisme, c’est justement d'avoir tellement bien identifié cette mémoire traumatique […]. Elle devient alors une mémoire autobiographique parce qu’elle n'a plus besoin de rester en alarme.
Impact neurologique
Au moment où il y a ce stress extrême, il y a une forte sécrétion d'adrénaline et de cortisol. Cette surproduction d’hormone représente une toxicité et un risque vital pour l'organisme. Pour l'adrénaline, c'est une toxicité sur le cœur ; pour le cortisol, c'est une toxicité neurologique qui endommage certains circuits et peut diminuer le cortex. La mémoire traumatique s’installe pour 10 ans, 30 ans, voire plus longtemps… Avec des périodes où cette mémoire traumatique ne va pas être ressentie, parce que la victime est encore exposée à l'agresseur et reste donc dissociée, anesthésiée émotionnellement par sa présence qui la stresse tellement que le cerveau re-disjoncte régulièrement.
Trouble de Stress Post-Traumatique (TSPT)
L’inceste est une violence psychotraumatique extrême, car il détruit des repères fondamentaux : l’intimité, la sécurité, la confiance, la filiation. Ainsi, on estime qu’un enfant victime d’agressions sexuelle sur deux présente un trouble de stress posttraumatique5, avec une fréquence encore plus élevée en fonction du profil de l’agresseur (c’est deux sur trois quand l’auteur est le père). Ce n’est pas seulement l’acte sexuel en lui-même qui traumatise : c’est le contexte, la répétition, le lien avec l’agresseur… En tant qu’enfant, on est souvent dans l’incapacité de fuir, de dire ce qui nous arrive, ou même de le comprendre. On est alors pris dans une double contrainte : aimer et craindre, dépendre et subir. Lors d’un événement traumatique, le cerveau entre en état d’alerte maximale. L’amygdale, chargée de détecter les dangers, s’emballe. L’hippocampe, qui traite les souvenirs, dysfonctionne : les faits ne sont plus enregistrés comme des souvenirs normaux. Résultat : la victime peut ne plus se souvenir clairement de ce qui s’est passé (amnésie totale ou partielle), ou au contraire revivre les scènes en boucle (flashbacks). C’est en réalité un mécanisme de survie que le cerveau met en place.
Autres conséquences
L’inceste n’est pas seulement un événement du passé qui impacte notre santé mentale et physique. “ « Toutes les personnes victimes d’inceste devraient avoir une reconnaissance de travailleur handicapé. Et puis il y a un sujet qu’on aborde peu : la précarisation. Le TSPT rend très difficile une vie professionnelle stable. Souvent il y a rupture avec la famille, ce qui coupe une ressource financière. Pour moi, ça fait partie des dommages collatéraux de l’inceste. La situation finale est la précarité : les personnes victimes d’inceste ont souvent des revenus inférieurs à la moyenne pour toutes les raisons susmentionnées. »
L’inceste abîme la construction de l’identité. Or, quand on ne sait plus bien qui l’on est, il devient difficile d’avoir une image stable de soi et des relations apaisées.
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Le lien entre inceste et tentatives de suicide est également très fort. D’après un sondage IPSOS réalisé en 2010 pour Face à l’inceste, 86% des survivants d’inceste interrogés indiquent avoir ou avoir eu de façon régulière des idées ou pulsions suicidaires (contre 14% des Français).
Prise en Charge des Victimes d'Inceste
Nécessité d'une prise en charge immédiate
Ces nombreuses conséquences nécessitent une prise en charge immédiate dans les 78 heures, prise en charge qui doit être considérée comme une urgence. Si on ne la traite pas, la victime va "survivre" avec des conséquences psychotraumatiques très lourdes qui vont lui faire mettre en place des conduites de survie telles que l’évitement, le contrôle et d’autres conduites à risque qui ont un pouvoir traumatisant, donc un pouvoir anesthésiant. Ne pas les traiter revient à les abandonner et en quelque sorte, les obliger à mettre en place des stratégies de survie très coûteuses pour leur vie. C’est aussi les priver de beaucoup de possibilités : demander justice, demander des comptes, dénoncer…
Types de prises en charge
Il y a deux types de prises en charge. La prise en charge immédiate, qui est vraiment très importante en termes d'urgence et de médecine légale ; et la prise en charge psychothérapique à court, moyen pouvant combiner plusieurs méthodes, mais qui doivent avoir un dénominateur commun centré sur les violences et leurs conséquences. En fait, on va essayer de donner un maximum d’outils, en prenant des situations et en les reliant. On va tenter de comprendre pourquoi la victime a telle idée en tête à tel moment, pourquoi elle a l'impression de mourir étouffée dans telle situation, pourquoi elle se met en danger sexuellement dans une autre… On retrace, on fait des liens en travaillant sur tout ce qui arrive à la personne, tout ce qui se passe en elle. Toutes les autres thérapies (EMDR, hypnose, etc.) peuvent être des thérapies d'appoint pour aider à passer le cap à des moments vraiment difficiles. Ce ne sont pas des traitements permettant de traiter la mémoire traumatique, mais ils permettent de la rendre moins violente, moins envahissante. C’est comme la prise de médicament : on peut donner des bêta-bloquants ou des neuroleptiques pour anesthésier la mémoire traumatique, mais le problème sera toujours là.
Importance de la sécurité et de la vérité
Travailler à mettre la personne en sécurité : on élabore la vérité de ce que l’on a vécu, on décrypte la stratégie de l’agresseur. Ce qui permet de se libérer du traumatisme, c’est justement d'avoir tellement bien identifiée cette mémoire traumatique qu’elle n'a plus besoin de s'allumer continuellement. C’est un travail de psychoéducation : "Je comprends, je n’ai plus l’impression d’être une folle." Ainsi, tout ce qui pourrait se réveiller comme mémoire traumatique sera reconnu, mis en lien et pourra être intégré beaucoup plus facilement, notamment par l’hippocampe. Elle devient alors une mémoire autobiographique parce qu’elle n'a plus besoin de rester en alarme. Ce travail sur la mémoire traumatique, que je fais avec le docteur Denis Mukwege peut vraiment être un outil de médecine légale très important pour pouvoir rendre justice aux victimes. Elle nous donne énormément d'informations. Plus on l'entend, plus on la décrypte, plus on remet tout à l'endroit. Le cerveau n’a plus peur qu’on ne sache pas ce qui s'est passé ou qu'on ne soit pas capable d'identifier un danger identique.
Ressources disponibles
- Centres Régionaux du Psychotraumatisme (CRP): Ces centres sont présents dans chaque région pour accueillir les personnes concernées par un psychotrauma. Certains centres sont spécialisés dans la prise en soins des adultes, d’autres des enfants.
- Centres Médico-Psychologiques (CMP): Les CMP sont des structures proposant des consultations psychiatriques et psychologiques gratuites. Ils offrent des soins en ambulatoire et peuvent orienter vers des services spécialisés si nécessaire.
- Professionnels en libéral: C’est-à-dire en dehors des structures hospitalières, des psychologues et des psychiatres sont spécialisés dans la prise en charge des psychotraumatismes.
Rôle de l'entourage
Quand un proche révèle des violences incestueuses, l’essentiel est d’offrir un accueil clair et sans condition : dire « je te crois », « tu n’y es pour rien », et laisser la personne raconter à son rythme. Le fait de douter du récit de son proche, de minimiser les faits ou de couper court à la conversation pour que cela reste secret aggrave les symptômes liés au psychotrauma. chercher des soins. • Poser des questions intrusives ou accusatrices : « Pourquoi tu n’as rien dit avant ? », « Tu es sûr·e de toi ? Après qu’un proche a révélé avoir été victime d’inceste, il est essentiel de veiller à sa sécurité. Le psychotraumatisme perturbe le sommeil, l’attention, l’humeur. On peut donc aider son proche avec des gestes pratiques (courses, trajets, présence lors d’un premier rendez-vous) qui peuvent réellement alléger la charge. Attention : il ne faut jamais forcer la personne à porter plainte ou à entreprendre des démarches pour lesquelles elle n’est pas prête. Je surveille également les signes de crise suicidaire. On estime que les victimes de violences sexuelles présentent un risque de suicide deux à trois fois plus élevé, et ce risque est encore plus élevé chez celles qui développent un TSPT à la suite des violences. En cas de crise, je n’hésite pas à appeler les urgences (15) ou à chercher de l’aide professionnelle immédiatement. Si je veux aider une personne en souffrance, je peux contacter le numéro national de prévention du suicide, le 3114. Le 3114 est accessible 24h/24 et 7j/7, gratuitement, en France entière.
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Le rôle de l'État et de la société
L'Etat français ne remplit absolument pas ses obligations, que ce soit au niveau de la protection des victimes, de la prévention, de la prise en charge et des aides apportés aux victimes, et bien entendu, au niveau de la justice. Il y a une faillite totale. L’offre de soin est extrêmement faible par rapport au besoin. Or ne pas pouvoir accéder à ces soins spécialisés, c'est une perte de chance pour la victime et une atteinte grave aux droits des personnes. Il n’y a pas de formation systématique au psychotraumatisme dans les facultés de médecine, ni de spécialisation avec des chaires et des professorats, et donc les professionnels ne sont pas formés. Surtout, il faut créer des centres dédiés pour les violences sexuelles. On avait demandé au moins 100 centres de santé mentale par territoire, on a seulement dix centres du psychotraumatisme, pas du tout spécifiques aux violences sexuelles et aux traumatismes complexes. Le plus souvent, les gens sont pris en charge avec un délai déjà important, vu le manque de dépistage systématique, de prise en charge immédiate et de diagnostic. Proposer des soins accessibles et gratuits dispensés par des personnes formées est pour moi une urgence absolue. Plus on va traiter les personnes, plus on va lutter contre l'impunité, plus on pourra protéger d’autres victimes. Si on les abandonne sans protection, sans solidarité, sans justice, et sans accompagnement, la société tient le même discours que les agresseurs : que les victimes n'en valent pas la peine. Cette prise en charge permet de leur rendre justice parce qu’on leur donne de la valeur en les soignant.
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