Étienne-Émile Baulieu, médecin, biologiste et chercheur engagé, mondialement connu pour avoir mis au point en 1982 une méthode d’avortement médicamenteuse qui a révolutionné la vie de millions de femmes, s’est éteint à Paris. Ses recherches étaient guidées par son attachement aux progrès permis par la science, son engagement en faveur de la liberté des femmes et sa volonté de permettre à tous de vivre mieux plus longtemps.
Un Savant Animé par l'Imagination et la Créativité
« C’était d’abord un savant, avec ce que cela suppose d’imagination et de créativité », détaille Simone Harari Baulieu, son épouse. Dans leur appartement, un tableau porte cette inscription : « L’imagination est plus importante que la connaissance », une maxime qui l’a guidé. Etienne-Emile Baulieu racontait au Monde en 2022 : « La joie de soigner a vite été supplantée par la soif d’inventer, ce qui permettrait de soigner encore mieux. Parce que chercher, explorer, découvrir, faire avancer la connaissance est devenu une obsession, je dirais même mon oxygène ».
Parcours et Engagement d'un Chercheur Inlassable
Né le 12 décembre 1926 à Strasbourg, celui qui s’appelait alors Etienne Blum, très vite orphelin de son père, un pionnier de l’insulinothérapie, fut élevé par sa mère, avocate et féministe. De cette enfance singulière germa la promesse d’un destin au service de la science et des femmes. Étienne Blum fit ses classes à Grenoble puis à Neuilly, avant que la Seconde Guerre mondiale ne le pousse à entrer en Résistance. Engagé au sein des jeunesses communistes FTP, il prit le maquis, et avec lui le nom d’Émile Baulieu qui ne le quitta plus. Au sein du bataillon Foges, il aida notamment la libération de la vallée de la Tarentaise.
Revenu aux bancs de la faculté de médecine, il fit la rencontre déterminante de Max Fernand Jayle, qui aida ses premières recherches en endocrinologie. Docteur en médecine en 1955 et docteur ès sciences en 1963, agrégé de biochimie, Etienne-Emile Baulieu fut repéré par Seymour Liebermann qui l’invita à New York, où il fit la rencontre de Gregory Pincus, inventeur de la première pilule contraceptive orale. Devenu un scientifique écouté, spécialiste des hormones, il plaida pour la légalisation de la pilule contraceptive actée par la loi Neuwirth de 1967. Etienne-Emile Baulieu déclina plusieurs postes aux États-Unis, pour créer en 1970 l'unité 33 de l'INSERM dont il prit la direction au CHU Kremlin-Bicêtre.
L'Invention Révolutionnaire de la Mifépristone (RU-486)
Dans les années 1980, au sein du groupe Roussel-Uclaf, il mit au point la production de mifépristone, ou RU-486, stéroïde synthétique permettant l'avortement chimique de la grossesse. Cette alternative médicamenteuse, sûre et peu onéreuse, à l’IVG chirurgicale provoquait l’avortement dès lors qu’elle était prise dans les sept semaines d'aménorrhée. La molécule RU-846, mise au point en 1982 avec le laboratoire Roussel-Uclaf, est une alternative médicamenteuse à l'avortement chirurgical, sûre et peu onéreuse.
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Cette nouvelle anti-hormone lui valut une célébrité mondiale et une profonde hostilité des milieux les plus conservateurs. Elle changea surtout la vie de générations de femmes à travers le monde. La pilule abortive devient l'alternative aux avortements chirurgicaux et Étienne-Emile Baulieu la bête noire de tous les mouvements anti-IVG, au point de devoir être protégé un temps par des gardes du corps. Sous la pression, le laboratoire Roussel-Uclaf, qui débute la commercialisation du médicament en septembre 1988, le retire quasiment aussitôt du marché, avant de revenir sur sa position à la demande du ministre de la Santé de l'époque, Claude Evin.
Un Défenseur Acharné des Droits des Femmes
Père de la pilule abortive et défenseur de la liberté des femmes à avoir recours à une interruption volontaire de grossesse, Étienne-Émile Baulieu fut toute sa vie un chercheur engagé en faveur des droits reproductifs. « Vous, juif et résistant, on vous a accablé des plus atroces injures et on vous a comparé aux savants nazis […]. Mais vous avez tenu bon, par amour de la liberté et de la science », avait salué en 2023 le président Emmanuel Macron en lui remettant la grand-croix de la Légion d'honneur. Pour le collectif Avortement en Europe, il était "un véritable militant pour les droits des femmes" qui a permis à de nombreuses femmes de pouvoir "aujourd'hui choisir d'avorter dans le monde".
Ces derniers mois, il s'était particulièrement montré véhément face au recul en la matière aux États-Unis. Ce « retour en arrière » décidé aux États-Unis trahissant, selon lui, « fanatisme et ignorance ». En janvier 2023, “The New York Times” s’était penché sur le parcours du célèbre endocrinologue français. Il y a près de cinquante ans, quand l’idée a germé dans son esprit, le Dr Étienne-Émile Baulieu était déjà convaincu qu’elle déclencherait une petite révolution. Une pilule qui interromprait une grossesse serait un bond en avant pour les droits des femmes. Elle leur permettrait d’éviter la chirurgie, d’agir plus en amont et de prendre leur décision en privé. “Quand la science coïncide avec la cause des femmes, elle est irrésistible”, assure le Dr Baulieu, 96 ans, endocrinologue et biochimiste français, souvent surnommé le “père de la pilule abortive”. Il avait aussi espéré, comme il l’écrivait dans un livre en 1990, que “paradoxalement, grâce à la pilule abortive, l’avortement ne serait plus un problème” au XXIe siècle.
Recherches sur le Vieillissement et les Maladies Neurodégénératives
Étienne-Émile Baulieu a consacré la plupart de ses travaux aux hormones stéroïdes et à leurs antagonistes dans la reproduction, le vieillissement, les cancers et le système nerveux. Ses recherches sur la DHEA, hormone dont il avait découvert la sécrétion et son activité contre le vieillissement, le conduisent à travailler sur les neurostéroïdes (stéroïdes du système nerveux). Dans son labo, ses équipes poursuivent les recherches qu'il a entamées il y a des années pour prévenir le développement de la maladie d'Alzheimer mais aussi pour traiter les dépressions sévères: un essai clinique chez l'homme se déroule jusqu'à l'été dans une dizaine de CHU et à l'AP-HP (hôpitaux de Paris). « Il n'y a pas de raison qu'on ne trouve pas de traitements », avance ce grand optimiste. Cet utilisateur de la DHEA, une hormone naturelle dont il pense qu'elle peut retarder le vieillissement et dont il avait décrit la sécrétion par les glandes surrénales en 1963, va encore régulièrement assister à des spectacles, et avoue, l'oeil rieur, être « stimulé par les sujets difficiles ».
En juin 2008, il créa l'Institut Baulieu pour comprendre, soigner et prévenir les maladies neurodégénératives. Ses recherches sur la protéine TAU, quelques années auparavant, avaient permis de mieux comprendre le rôle que pouvait jouer l’immunophiline FKBP52, autre protéine cérébrale, dans le traitement des tauopathies liées à la maladie d’Alzheimer.
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Reconnaissance et Hommages
Grand-croix de la Légion d'honneur et grand-croix de l'Ordre national du Mérite, il a reçu de nombreux prix en France. Aux Etats-Unis, il a été distingué par le Prix Lasker, la plus haute distinction scientifique américaine. Le 8 mars 2023, journée internationale des droits des femmes, il fut élevé à la dignité de Grand-croix de la Légion d'honneur. Le Président de la République et son épouse saluent la mémoire d’un chercheur engagé et d’une conscience française, universelle, éclaireur et passeur de progrès. « Peu de Français ont à ce point changé le monde », a réagi Emmanuel Macron. « Nous perdons un éclaireur de courage ».
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