La question de l'avortement est un sujet complexe et sensible à travers le monde, oscillant entre droits fondamentaux et convictions religieuses. En Iran, la législation en matière d'avortement est particulièrement restrictive, ancrée dans l'application de la charia et une politique nataliste prononcée. Cet article explore en profondeur les tenants et aboutissants de cette législation, son impact sur les femmes iraniennes, et les stratégies qu'elles déploient pour contourner ces restrictions et affirmer leur autonomie.
Un droit fondamental en question
Le droit d'une femme à disposer de son corps et à maîtriser sa fécondité est un droit fondamental, au cœur des luttes féministes pour l'émancipation des femmes. L'avortement sûr et légal fait partie intégrante des droits sexuels et reproductifs, aux côtés de l'accès à la contraception, de l'éducation à la sexualité et de l'accès à des services de santé reproductive de qualité. Pourtant, malgré sa reconnaissance comme un droit fondamental, l'IVG est interdite et/ou pénalisée dans un grand nombre de pays. À l'échelle mondiale, 40 % des femmes vivent dans un pays restreignant l'accès à l'avortement, avec des interdictions variant de l'interdiction totale à la possibilité d'avorter uniquement en cas de danger pour la vie de la mère, ou en cas de viol ou d'inceste. Ces lois mettent en danger la vie des femmes, les poussant à recourir à des avortements clandestins, une pratique qui cause un décès toutes les 15 minutes.
Face à ces restrictions, des mouvements de libéralisation se font jour dans certaines régions du monde. Des pays comme le Mexique, la Colombie, la Corée du Sud et la Thaïlande ont récemment assoupli leur législation en matière d'avortement. En France, le droit à l'IVG a été constitutionnalisé, une consécration historique fruit de la mobilisation des organisations féministes françaises. Le droit à l'avortement sans condition est reconnu dans la grande majorité des pays de l'Union Européenne, avec des délais maximaux variant selon les États membres.
La législation iranienne : entre charia et politique nataliste
En Iran, la situation est bien différente. La Révolution de 1979 et l'établissement de la République islamique ont conduit à des changements importants dans les structures politiques, sociales et économiques, ainsi que dans les données démographiques. La famille, et en particulier les femmes, ont subi de profondes modifications législatives. L'application de la charia au droit des femmes et au droit familial a privé les Iraniennes d'une partie importante de leurs droits civils et a institutionnalisé l'inégalité entre les sexes dans la sphère privée.
Dans le cadre de l'application de la charia, le port du voile est devenu obligatoire, le droit au divorce et à la garde des enfants pour les mères divorcées est limité, l'âge minimal de mariage et de la responsabilité pénale pour les filles est établi à 9 ans, la polygamie est légalisée, et la femme a l'obligation de se soumettre à l'autorité de son époux. Selon le droit successoral, la femme hérite de la moitié de la part de l'homme, et le témoignage d'une femme dans une affaire pénale n'est accepté qu'à condition d'être corroboré par celui d'un homme.
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En matière d'avortement, la législation est particulièrement stricte. L'avortement n'est autorisé que si les services de la médecine légale certifient le diagnostic de trois médecins selon lesquels la vie de la mère serait menacée par la poursuite de la grossesse. Il est également permis si le fœtus est voué à mourir avant ou après la naissance, et avant le terme des quatre mois de grossesse. En dehors de ces cas, l'avortement est considéré comme un crime, passible de trois à dix ans de prison et du paiement du "prix du sang".
Cette législation restrictive s'inscrit dans le cadre d'une politique nataliste visant à augmenter la taille de la population, aux dépens des femmes, dont les droits sont déjà largement bafoués. Les restrictions d'accès aux contraceptifs et à l'avortement s'intensifient, avec l'interdiction de la vente de produits liés à la prévention de la grossesse dans le réseau de santé public.
Les conséquences de la législation restrictive
La législation restrictive en matière d'avortement a des conséquences désastreuses pour la santé et la vie des femmes iraniennes. L'avortement clandestin est devenu un commerce florissant et lucratif, pratiqué par des personnes plus ou moins compétentes et scrupuleuses. Selon la presse, au moins 80 000 femmes recourent chaque année aux expédients pour mettre fin à une grossesse, mais des spécialistes estiment que le chiffre véritable est bien plus élevé. Les avortements clandestins sont une cause importante de mortalité maternelle en Iran.
De plus, la criminalisation de l'avortement a un impact psychologique important sur les femmes, qui vivent dans la peur et la culpabilité. Elles sont souvent stigmatisées et marginalisées par leur communauté.
L'adoption de lois allant dans le sens de l'encouragement de la natalité, comme celle qui accorde des prêts bancaires et des terrains aux familles avec plus de deux enfants, s'accompagne de mesures "punitives" pour lutter contre le planning familial. La révélation de l'existence d'une lettre envoyée par le chef adjoint à la justice de la province de Mazandaran demandant aux laboratoires et aux centres de santé de communiquer la liste de toutes les Iraniennes dont le test de grossesse revient positif, dans le but de "lutter contre les interruptions criminelles de grossesse", témoigne de la volonté du régime de contrôler la fécondité des femmes.
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Stratégies de résistance et d'affirmation de soi
Malgré les restrictions et les pressions, les femmes iraniennes déploient des stratégies de résistance et d'affirmation de soi pour contourner la législation restrictive et affirmer leur autonomie. Elles réalisent ces stratégies d'une part, à travers les pressions sociales qu'elles exercent sur le pouvoir en investissant la sphère publique/politique, et d'autre part, à travers l'éducation de leurs enfants fondée sur le style permissif et l'établissement des relations parentales basées non plus sur l'autorité mais sur le dialogue et le respect.
En remettant en question les rôles et les identités sexués et traditionnels, les femmes/mères forment une nouvelle identité, ne se percevant plus exclusivement comme mères et épouses, mais aussi comme femmes/individus. L'enjeu est de construire un nouveau rapport au pouvoir politique qui prendrait en compte les changements profonds survenus au sein de la famille, dont l'individuation de ses membres.
L'évolution du droit à l'avortement dans le monde
Il est important de noter que la situation en Iran contraste fortement avec les évolutions observées dans d'autres régions du monde. La fin de l'arrêt "Roe v. Wade" aux États-Unis a certes marqué un recul pour les droits des femmes, mais des progrès ont été réalisés dans d'autres pays. Le Mexique, la Colombie, la Corée du Sud et la Thaïlande ont assoupli leur législation, tandis que la France a constitutionnalisé le droit à l'IVG.
Ces évolutions témoignent d'une prise de conscience croissante de l'importance de garantir aux femmes le droit de disposer de leur corps et de choisir librement si elles souhaitent ou non avoir des enfants.
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