Le Salvador, petit pays d’Amérique centrale, est confronté à une situation complexe concernant l’avortement. L’interdiction totale de l’IVG, même en cas de viol, de danger pour la vie de la femme ou de malformation du fœtus, place le pays parmi les plus restrictifs au monde en la matière, aux côtés du Nicaragua et de la République dominicaine. Cette interdiction a des conséquences dramatiques sur la vie des femmes, en particulier les plus vulnérables, et soulève des questions éthiques et de santé publique cruciales.
Contexte socio-politique et historique
Après treize années de guerre civile (1979-1992), le Salvador peine à retrouver sa prospérité. Le pays est troublé par une violence croissante, avec l’installation des Maras sur son territoire depuis le début des années 1990. Ces gangs armés, tirant parti de la vente d’armes et de drogues, prolifèrent de manière incontrôlée et s’enrichissent à travers différents trafics et crimes. Les gouvernements successifs brillaient par leur inefficacité à lutter contre cette situation néfaste.
En février 2019, le candidat indépendant Nayib Bukele a remporté haut la main les élections présidentielles dès le premier tour avec 53% des voix, marquant un tournant dans l’histoire du Salvador et enclenchant un changement radical dans la conjoncture sécuritaire du pays. Fraîchement réélu en février 2024, Bukele a adopté une politique de « mano dura » (main de fer) pour lutter contre la criminalité, qui a certes permis de réduire considérablement les taux d’homicide, mais a également suscité des inquiétudes quant au respect des droits de l’homme.
La question de l’avortement s’inscrit dans ce contexte de tensions politiques et sociales. Lors de sa campagne présidentielle, Nayib Bukele avait assuré être contre la pénalisation des femmes et en faveur de l’IVG pour celles dont la vie est mise en danger par la grossesse. Cependant, un an plus tard, il qualifiait l’avortement de « génocide », illustrant la complexité et la volatilité de la question au Salvador.
L'interdiction totale de l'avortement : un aperçu
Au Salvador, l'avortement est illégal en toutes circonstances depuis 1998, suite à une modification du code pénal. Cette interdiction totale signifie que les femmes qui mettent fin à leur grossesse, même en cas de viol, d'inceste ou lorsque leur vie est en danger, sont passibles de peines de prison allant jusqu'à huit ans. Dans les faits, les médecins qui pratiquent des avortements illégaux ou qui sont soupçonnés de l'avoir fait risquent également de lourdes sanctions pénales.
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Cette législation sévère a des conséquences désastreuses pour la santé et la vie des femmes salvadoriennes. Contraintes de recourir à des avortements clandestins, souvent réalisés dans des conditions insalubres et dangereuses, elles s'exposent à des complications graves, voire à la mort. Les organisations de défense des droits des femmes estiment que des centaines de femmes sont emprisonnées chaque année au Salvador pour avoir avorté ou pour avoir subi une fausse couche, souvent accusées d'"homicide aggravé".
Conséquences sur la santé et la vie des femmes
L'interdiction totale de l'avortement au Salvador a des conséquences désastreuses sur la santé et la vie des femmes, en particulier les plus vulnérables.
Risques liés aux avortements clandestins
Face à l'interdiction, de nombreuses femmes sont contraintes de recourir à des avortements clandestins, souvent pratiqués dans des conditions insalubres et dangereuses. Ces avortements à risque peuvent entraîner des complications graves, telles que des hémorragies, des infections, des perforations utérines et même la mort. Selon les organisations de santé publique, l'avortement clandestin est l'une des principales causes de mortalité maternelle au Salvador.
Criminalisation des femmes et des médecins
La législation salvadorienne criminalise non seulement les femmes qui avortent, mais aussi les médecins qui pratiquent des avortements illégaux ou qui sont soupçonnés de l'avoir fait. Cette criminalisation a un effet dissuasif sur les professionnels de santé, qui craignent d'être poursuivis en justice s'ils prodiguent des soins aux femmes ayant subi un avortement. Par conséquent, de nombreuses femmes se retrouvent privées d'accès aux soins médicaux essentiels après un avortement, ce qui aggrave les risques pour leur santé.
Impact sur les femmes les plus vulnérables
L'interdiction totale de l'avortement touche de manière disproportionnée les femmes les plus vulnérables, telles que les femmes pauvres, les femmes vivant en zone rurale, les adolescentes et les femmes victimes de violences sexuelles. Ces femmes ont souvent un accès limité à l'information sur la contraception et aux services de santé reproductive, ce qui les expose à un risque plus élevé de grossesse non désirée. De plus, elles sont moins susceptibles d'avoir les ressources financières et sociales nécessaires pour se rendre à l'étranger afin d'avorter légalement.
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Détresse psychologique et stigmatisation
L'interdiction de l'avortement peut également avoir des conséquences psychologiques graves pour les femmes. Contraintes de mener à terme une grossesse non désirée, elles peuvent souffrir de détresse émotionnelle, d'anxiété, de dépression et de troubles de stress post-traumatique. De plus, les femmes qui ont avorté clandestinement sont souvent stigmatisées et marginalisées par leur communauté, ce qui peut les isoler et les empêcher de chercher de l'aide.
Tentatives de réforme législative et obstacles
Malgré l'interdiction totale de l'avortement, des mouvements de défense des droits des femmes et des organisations de la société civile se mobilisent depuis des années pour réclamer la dépénalisation de l'IVG au Salvador. Plusieurs projets de loi ont été déposés au Parlement, proposant différentes options, telles que la dépénalisation de l'avortement en cas de viol, de danger pour la vie de la femme ou de malformation du fœtus, ou encore la légalisation de l'avortement sur demande jusqu'à un certain stade de la grossesse.
Cependant, ces initiatives se heurtent à une forte opposition de la part des groupes conservateurs et religieux, qui défendent le droit à la vie dès la conception et s'opposent à toute forme d'avortement. De plus, le contexte politique salvadorien, marqué par une forte polarisation et une influence croissante des mouvements évangéliques, rend difficile l'adoption d'une loi progressiste sur l'avortement.
L'affaire de Chalchuapa : révélateur des horreurs liées à l'interdiction
La découverte macabre de la « maison de l’horreur » à Chalchuapa en mai a mis en lumière les conséquences extrêmes de la violence à l’égard des femmes au Salvador. Hugo Ernesto Osorio Chavez, un ancien policier, aurait attiré des femmes, la plupart jeunes et pauvres, avec des promesses d’un travail ou d’argent, les aurait violées, assassinées et enterrées dans sa propriété. Bien que les autorités aient assuré que tous les crimes avaient été commis avant 2019, le média en ligne Factum a montré qu’au moins treize d’entre elles l’ont été en 2020 et 2021. Cet événement tragique, bien que n'étant pas directement lié à l'avortement, illustre la vulnérabilité des femmes au Salvador et la nécessité de garantir leurs droits fondamentaux, y compris le droit à la santé sexuelle et reproductive.
Le débat en Argentine : un exemple pour l'Amérique latine ?
Alors que le Salvador maintient une interdiction totale de l'avortement, d'autres pays d'Amérique latine ont récemment progressé vers la dépénalisation ou la légalisation de l'IVG. L'Argentine, par exemple, a légalisé l'avortement en 2020, après des années de lutte menée par les mouvements féministes. Cette décision historique a suscité l'espoir chez les défenseurs des droits des femmes au Salvador, qui y voient un exemple à suivre.
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En Argentine, les députés se sont prononcés sur un projet de loi soutenu par une majorité d’Argentins, alors qu’une centaine de femmes meurent tous les ans des suites d’avortements clandestins, selon les ONG. Le Parlement argentin s'est prononcé sur un texte de dépénalisation et de légalisation de l’avortement, fixant à quatorze semaines le délai pour recourir à une interruption volontaire de grossesse sur simple demande. Actuellement, l’IVG n’est possible qu’en cas de viol, de danger pour la santé de la femme enceinte et de malformation du fœtus, mais la loi est rarement ou mal appliquée, surtout dans les provinces. En 2016, les statistiques officielles faisaient état de 43 morts des suites d’un avortement - un chiffre estimé entre 100 et 300 selon les ONG.
La mobilisation sans précédent dans les rues de Buenos Aires en faveur de la légalisation de l’IVG a démontré que le changement culturel était déjà en marche. Les débats actuels en commission, retransmis en direct sur Internet, ont permis à des centaines de personnes de s’exprimer pour ou contre l’avortement légal.
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