Ces dernières décennies ont été marquées par une diversification et une complexification des structures familiales dans les sociétés occidentales. Parmi ces évolutions, l'augmentation des familles recomposées, homoparentales et monoparentales est particulièrement notable. En France, les familles monoparentales, constituées d'un parent (le plus souvent une femme) et d'un ou plusieurs enfants de moins de 25 ans, sont de plus en plus répandues et ne sont plus considérées comme marginales. On parle désormais de familles "variantes" plutôt que "déviantes". Bien que la rupture d'union reste une cause majeure, une nouvelle forme de monoparentalité émerge : celle des femmes qui choisissent d'avoir un enfant seules, en recourant à la médecine.
L'Émergence de la Maternité Solo Choisie
Ces femmes, désignées comme "single mothers by choice" ou "choice mothers" dans les pays anglo-saxons et "madres solteras por elección" en Espagne, se distinguent par leur décision délibérée de devenir mères célibataires. Des études se développent sur ce sujet, notamment celles de Clare Murray et Susan Golombok au Royaume-Uni, et de Vasanti Jadva à l'échelle internationale. En Israël, des entretiens ont été menés auprès de familles monoparentales dirigées par des femmes ayant eu recours à une banque de sperme.
Si la chanson de Jean-Jacques Goldman, "Elle a fait un bébé toute seule" (1987), pouvait sembler fictionnelle à l'époque, elle reflète aujourd'hui une réalité, y compris en France. La monomaternité choisie issue de l'assistance médicale à la procréation (AMP) est un phénomène récent, méconnu et peu étudié. Ce manque de visibilité s'explique par les restrictions légales en France, où l'AMP est réservée aux couples hétérosexuels confrontés à une infertilité médicalement constatée, excluant de facto les couples de même sexe et les personnes seules.
Le Tourisme Procréatif : Une Solution pour les Femmes Françaises
Face à ces restrictions, les femmes françaises désirant procréer sans conjoint se tournent vers des pays où les techniques procréatives sont accessibles à toutes, indépendamment de leur situation matrimoniale ou de leur orientation sexuelle. Parmi ces destinations figurent le Royaume-Uni, Israël, l'Espagne, la Belgique, le Danemark, la Grèce, la Finlande, l'Islande, la Lettonie, le Luxembourg, certains États des États-Unis, le Canada et l'Afrique du Sud.
Une recherche menée entre 2010 et 2012 auprès de personnes résidant en France et ayant recours à l'AMP dans quatre pays (Grèce, Belgique, Danemark, Espagne) a permis de réaliser 131 entretiens, dont 13 avec des femmes réalisant seules des démarches médicales pour concevoir un enfant. Ces femmes, âgées de 36 à 51 ans, recouraient majoritairement à un don de sperme, parfois à un double don. Elles se définissaient comme hétérosexuelles, bisexuelles ou homosexuelles.
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Profil Socio-Démographique des Mères Solos Choisies
Ces femmes appartiennent aux générations nées entre 1960 et 1970, vivent principalement en zone urbaine, notamment à Paris, sont sans enfant et appartiennent à la classe moyenne-supérieure. Ces caractéristiques rejoignent celles observées dans d'autres études sur le sujet.
L'étude, bien que de portée limitée, met en lumière une réalité sociale nouvelle et soulève des questions essentielles : Comment ces femmes décident-elles de s'engager seules dans des démarches médicales ? Comment construisent-elles un projet parental qui transgresse la loi et la norme dominante de la famille ? S'agit-il d'une stratégie féministe, d'un choix pour s'affranchir de l'hétéronormativité et du modèle conjugal traditionnel ?
Intériorisation des Normes et Quête de la Parentalité
Les discours de ces femmes révèlent une forte intériorisation du modèle normatif de la parentalité et de la famille, modèle auquel elles s'apprêtent pourtant à contrevenir. Comme pour les mères seules en Espagne, le célibat est souvent perçu comme une situation non choisie, justifiée par le surinvestissement professionnel, le décès du conjoint ou l'absence de relation stable. Certaines femmes ont même quitté leur conjoint car celui-ci ne souhaitait pas devenir parent.
Face à l'échec de la rencontre conjugale, ces femmes cherchent parfois un homme avec qui concevoir un enfant, envisageant une forme de coparentalité où l'homme aurait une implication éducative. Cependant, elles réalisent que cette option peut entraîner une famille décomposée et un enfant "ballotté" entre deux foyers.
Le Don de Gamètes : Un Choix par Dépit ?
La décision de recourir à l'AMP est souvent difficile, car elle fait écho à un échec personnel et signifie faire un enfant sans père. La modalité du don de gamètes (anonyme ou non) apparaît rarement comme un choix délibéré, mais plutôt comme une conséquence de la législation du pays où a lieu la procédure. Certaines femmes optent pour un don ouvert afin que l'enfant ait un "père", tandis que d'autres regrettent l'anonymat du donneur.
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Le discours des femmes révèle un amalgame entre "donneur" et "père", soulignant une ambivalence : le géniteur est perçu comme le père de l'enfant, mais aussi comme une menace potentielle. L'anonymat du donneur est alors considéré comme une garantie d'indépendance et de sécurité pour l'avenir, évitant les problèmes liés à la pension alimentaire ou aux conflits.
La Prégnance du Modèle Familial "Naturel"
Les futures mères soulignent l'importance de l'accès aux origines, mais aussi l'intériorisation du modèle normatif de la parentalité "naturelle", issue de relations sexuelles. Dans la société française, le père social est souvent celui qui participe génétiquement à la conception de l'enfant.
Tout au long de la construction de leur projet procréatif, ces femmes cherchent à se conformer à ce modèle normatif : l'idéal reste d'avoir un papa et une maman. Ce modèle est d'ailleurs rappelé par l'entourage, qui peut émettre des "leçons de morale".
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