Georges Clemenceau, figure emblématique de la Troisième République française, est souvent perçu à travers le prisme de son rôle politique majeur, notamment comme « Père de la Victoire » lors de la Première Guerre mondiale. Cependant, derrière l'homme d'État se cache une vie familiale riche et complexe, marquée par un héritage républicain fort, des relations passionnées et des enfants qui ont, chacun à leur manière, tracé leur propre chemin. Cet article se propose d'explorer les aspects moins connus de la vie de Georges Clemenceau, en se penchant sur son enfance, ses relations familiales et l'influence de son héritage sur ses engagements politiques et personnels.
Un héritage familial républicain et vendéen
Georges Clemenceau est né le 28 septembre 1841 à Mouilleron-en-Pareds, en Vendée. Il est le fils de Benjamin Clemenceau (1810-1897), médecin et fervent républicain, et de Sophie-Emma Eucharis Clemenceau, née Gautreau (1817-1903). Sa famille, originaire de Vendée depuis plusieurs générations, est marquée par un fort engagement républicain.
L'influence du père : Benjamin Clemenceau
La figure paternelle est centrale dans la formation de Georges Clemenceau. Benjamin Clemenceau est un républicain convaincu, anticlérical et athée. Il transmet à son fils ses convictions politiques et son admiration pour le militantisme. Benjamin est un homme rude, de caractère indomptable, peu aimable certes, mais généreux, soignant les malades pauvres sans leur demander d'honoraires, rêvant d'une république d'où serait bannie la misère humaine. Il est également un amateur d'art et de littérature, et il est souvent cité comme celui qui a transmis à son fils Georges le goût de l'art et de la littérature. Benjamin dut attendre ses 25 ans, âge où l'autorité parentale n'est plus nécessaire pour se marier, afin de réaliser “ un mariage d'amour ” avec Sophie qui avait 18 ans. Paul Jules Clemenceau refusait que son fils épouse une jeune fille de famille de petite bourgeoisie, même aisée. L'athéisme radical de Benjamin et la religion modérée de Sophie singularisent la famille qu'ils vont fonder.
Les racines vendéennes et républicaines
L'arrière-grand-père de Georges, Pierre-Paul Clemenceau, incarne les débuts de ce républicanisme passionné. Maire de sa commune et patriote vendéen, il quitte son manoir du Colombier pour rejoindre les armées de la République. Les annales de l’année la plus sombre de la Grande Révolution - l’année 1793 - nous aident à revivre les débuts de ce républicanisme passionné hérité de l’arrière-grand-père de Georges : Pierre-Paul. Ses frontières menacées par les monarchies européennes, la France voit éclater en Vendée une guerre civile marquée des deux côtés par une violence extrême, même si on y compare la période sanglante de la Terreur.
Le Colombier : un lieu de mémoire familiale et républicaine
Le logis du Colombier, propriété familiale à Mouchamps, devient un lieu central dans la vie de Georges Clemenceau. Il y passe une partie de son enfance et y retourne régulièrement tout au long de sa vie. Le Colombier est un lieu de mémoire familiale et républicaine, où les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité sont cultivées. Après la mort de Pierre-Paul Clemenceau en 1825, le Colombier restait un foyer révolutionnaire. Nous avons tous été en pélerinage dans ce coin sauvage et reculé, ce foyer républicain de la famille Clemenceau, où le fils est enterré près de son père.
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Formation intellectuelle et premiers engagements
Après avoir obtenu son baccalauréat littéraire, Georges Clemenceau suit les traces familiales en s'inscrivant à l'École préparatoire de médecine de Nantes, puis à Paris.
Études de médecine et militantisme républicain
À Paris, il participe à la création du journal pro-républicain Le Travail et fréquente les cercles artistiques du quartier Latin. Son militantisme révolutionnaire lui vaut d'être emprisonné en février 1862. Cela ne le décourage pas à continuer la lutte pour ses idéaux politiques, aux côtés de figures révolutionnaires telles qu’Auguste Blanqui et Auguste Scheurer-Kestner. Parallèlement, il poursuit ses études en s'inscrivant à la faculté de droit et est élu président de l'Association des étudiants en médecine. Dès 1864, il prépare son doctorat avec pour sujet De la génération des éléments atomiques où il défend les thèses du matérialisme et de l’hétérogénie, suivant le travail de son professeur Charles Robin.
Un séjour aux États-Unis : découverte d'une autre république
Docteur en médecine à 25 ans, il s'éloigne de la médecine et quitte la France pour les États-Unis. Il s'essaye au métier de journaliste en devenant correspondant régulier du journal Le Temps, pour lequel il écrit des articles traitant de l’actualité politique et analysant la société américaine dans son ensemble. Afin de compléter ses revenus, il devient professeur de français et d’équitation pour des « jeunes filles de bonne famille » dans un pensionnat de jeunes filles à Stamford. Il y découvre une autre forme de république et se familiarise avec la langue anglaise.
Vie familiale : mariage, enfants et séparation
Son séjour aux États-Unis est également marqué par sa rencontre et son mariage avec Mary Plummer.
Mariage et descendance
Il se fiance à l’une de ses élèves, Mary Plummer et le mariage a lieu le 23 juin 1869 à New-York. Le couple vient s’installer en France et de leur union naissent trois enfants : Madeleine (1870-1949), Thérèse (1872-1939) et Michel (1873-1964).
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Une union qui ne dure pas
Le mariage de Georges Clemenceau et Mary Plummer ne dure pas. Ils se séparent dès 1876, puis divorcent en 1891. Les raisons de cette séparation sont complexes, mais il semble que des différences de tempérament et des difficultés d'adaptation aient joué un rôle important.
Les enfants de Clemenceau : Madeleine, Thérèse et Michel
Madeleine, Thérèse et Michel Clemenceau ont grandi dans un contexte familial particulier, marqué par la forte personnalité de leur père et ses engagements politiques.
Madeleine Clemenceau : une intellectuelle engagée
Madeleine est l’aînée. C’est elle qui mène la fratrie. Sa sœur et son frère, né en dernier, se plaignent qu’elle leur est toujours donnée en exemple. Dès son plus jeune âge, elle lit beaucoup, apprend avec facilité pendant son enfance en Vendée le patois régional et aussi l’anglais avec sa mère américaine. Elle observe tout avec une acuité d’ethnologue. Ce n’est pas du tout le cas de sa sœur, beaucoup plus mondaine et superficielle. Pendant la guerre, Madeleine s’engage comme infirmière. Pas Thérèse qui reste à l’arrière, comme beaucoup de femmes à l’époque. En 1919, Madeleine écrit son premier ouvrage, Les hommes de bonne volonté, un témoignage sur son expérience sur le front. Ce sont les débuts de sa carrière d’écrivaine. Elle dénoncera notamment dans son oeuvre l’antiféminisme et la misogynie inhérentes à l’époque. Elle est connue et reconnue en son temps puisqu’elle a même été membre du jury du prix Femina, mais sera ensuite oubliée après sa mort, en 1949.
Thérèse Clemenceau : une vie plus mondaine
Thérèse, elle, choisit plutôt une vie de sybarite, fréquente les salons et les soirées mondaines. Si elles sont différentes, elles restent proches néanmoins. Jusqu’à la guerre de 1914, les deux sœurs mènent plus ou moins la même vie : elles fréquentent les salons, se marient, ont chacune un fils qu’elles élèvent ensemble.
Michel Clemenceau
Moins d'informations sont disponibles sur Michel Clemenceau.
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Carrière politique et surnoms
De retour en France, Georges Clemenceau est happé par les événements politiques : guerre franco-prussienne, proclamation de la Troisième République.
Débuts politiques et ascension
Il débute sa carrière politique en qualité de maire de Montmartre en 1870. Il est ensuite élu député puis sénateur. Républicain radical, polémiste engagé sachant manier la plume et maîtrisant le discours, Georges Clemenceau est un fervent défenseur de la justice et des libertés autant qu’il est l’ennemi du désordre et de la violence.
Le « tombeur de ministères »
Adversaire politique redoutable dans son opposition à la politique d’expansion coloniale de la France, il est le tombeur de ministères : Ferry en 1881, Gambetta en 1882, Freycinet en 1882, Ferry en 1885. Il prend part à des affaires politiques, comme l’affaire Dreyfus. C’est lui qui trouve le fameux titre « J’accuse » pour l’article d’Emile Zola dans le journal « L’Aurore ».
Ministre de l'Intérieur et Président du Conseil
En 1906, il est nommé ministre de l’Intérieur et Président du Conseil. S’entourant de collaborateurs qu’il connaît parfaitement, il lance de nombreuses réformes jusqu’en 1909, qui suscitent des révoltes et des controverses.
Le « Père la Victoire »
De nouveau Président du Conseil et ministre de la Guerre de 1917 à 1919, il conduit la France à la victoire et devient, à la signature de l’Armistice, « le Père La Victoire ». Il négocie la paix et signe le traité de paix à Versailles le 28 juin 1919.
Les dernières années : voyages, écriture et passions
Après son échec à l'élection présidentielle de 1920, Georges Clemenceau se retire de la vie politique et se consacre à ses passions : les voyages, l'écriture et l'art.
Voyages en Asie et aux États-Unis
Il entreprend plusieurs voyages, notamment en Égypte, au Soudan, en Asie du Sud-Est et aux États-Unis. Il séjourne au Caire et à Khartoum. Il repart, le 22 septembre 1920, pour Ceylan avec son compagnon de voyage Nicolas Pietri, répondant à une invitation de Ganga Singh Bahadur, maharadjah de Bikaner, à participer à une chasse au tigre. Il entame alors un périple de plusieurs mois en Asie du Sud-Est, faisant escale à Colombo, Singapour, Djakarta, Bandung, Rangoon, Calcutta, Bénarès, puis à Allahabad, Delhi et Lahore. Il achève son voyage en visitant Bombay et Mysore avant d’atteindre sa destination finale, Ceylan. Après ce périple de plusieurs mois en Asie du Sud-Est, il rentre à Paris le 4 mars 1921. Il se rend la même année en Angleterre, où il est fait docteur honoris causa par l’université d’Oxford le 22 juin 1921. Enfin, en 1922, il retourne aux États-Unis et séjourne à New-York, Boston et Washington où il multiplie les rencontres d’ordre politique, son expertise de chef d’État étant encore beaucoup sollicitée. C’est là son dernier grand voyage.
Écriture et intérêt pour l'Asie
Il se consacre à l'écriture et publie plusieurs ouvrages, dont un essai sur Démosthène et un livre intitulé Au soir de la pensée dans lequel il fait part de sa réflexion sur les diverses sources philosophiques et théologiques des différentes civilisations humaines. Sa production littéraire est marquée par la promotion du dialogue entre les cultures occidentales et extrême-orientales et son intérêt pour la civilisation chinoise, au sein de laquelle prend place sa pièce de théâtre orientaliste Le Voile du bonheur.
Collection d'art asiatique
Clemenceau est un grand défenseur de l’Extrême-Orient à travers son combat anticolonialiste, qui se traduit dès ses premiers mandats de député avec sa condamnation de la guerre française au Tonkin en 1885 et qui se poursuit, lors de sa présidence du Conseil en 1907, par le traité franco-siamois qui entérine la restitution de trois provinces au Cambodge. Il est à l’origine, la même année, de l’accord franco-japonais qui assure l’intégrité territoriale chinoise tout en plaçant le Japon parmi les grandes puissances internationales. Il ramène des objets d’art de ce voyage, dont les deux statues de Bouddha et les deux reliefs en schiste donnés au musée Guimet en 1927, ainsi qu’une importante documentation iconographique composée d’albums et de plus de 250 photographies et cartes postales.
Décès et héritage
Georges Clemenceau s’éteint le 24 novembre 1929 en son domicile parisien. Il est inhumé auprès de son père Benjamin Clemenceau dans la propriété familiale du Colombier, à Mouchamps.
Un héritage complexe
Georges Clemenceau laisse derrière lui un héritage complexe, marqué par son rôle majeur dans la victoire de la Première Guerre mondiale, son engagement politique et ses passions intellectuelles et artistiques. Son parcours familial, ses relations avec ses enfants et son intérêt pour l'Asie contribuent à nuancer l'image de l'homme d'État et à révéler une personnalité riche et attachante.
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