L'étude de l'embryon et de son développement a traversé les siècles, influençant divers domaines de la connaissance, de la médecine à la religion. Cet article explore la définition de l'embryon à travers le prisme de Galien, médecin grec de l'Antiquité, et son impact sur les conceptions ultérieures, notamment dans le contexte des écrits religieux.
L'Embryologie selon Galien : Une Description Étonnamment Précise
Claude Galien, né en 131 après Jésus-Christ, était réputé pour être le plus grand médecin après Hippocrate. Il est connu pour sa description du développement de l'embryologie. Il a divisé la création du fœtus en quatre périodes, afin de rendre sa description ordonnée et claire.
Voici les quatre périodes de Galien sur la formation de l'animal:
- La première est celle dans laquelle la forme du sperme (nutfah en arabe) a le dessus.
- Quand il a été empli de sang (correspondant à alaqa en arabe), et que le cœur, le cerveau et le foie sont toujours inarticulés et informes, mais ont dès lors une certaine solidarité et une taille respectable, c'est la deuxième période ; la substance du fœtus a la forme de la chair et plus la forme du sperme.
- La troisième période suit lorsque, il est possible de voir les trois parties principales clairement comme une sorte de détour, une silhouette en quelque sorte, de toutes les autres parties (correspondant à mudghah en arabe). La conformation des trois parties principales sera plus claire, celle des parties de l'estomac plus faiblement, et bien plus, celle des membres.
- La quatrième et dernière période est au stade où toutes les parties des membres ont été différentiées, et à ce stade Hippocrate le merveilleux n'appelle plus le fœtus un embryon mais déjà un enfant ; ainsi lorsqu'il dit qu'il tressaute et bouge comme un animal déjà entièrement formé (correspondant à la nouvelle création). Le temps est venu pour la nature d'articuler les organes précisément et d'amener toutes les parties à la formation finale. Ainsi elle fait croître la chair sur et autour des os, et en même temps elle crée à l'extrémité des os des ligaments qui les lient les uns aux autres. Et sur toute leur longueur elle place autour d'eux de fines membranes appelées périostéales sur lesquelles elle fait croître la chair.
Parallèles entre Galien et le Coran : Une Convergence Remarquable
Il existe des similarités frappantes entre la description de Galien et les versets du Coran. Comparons l'exposé de Galien avec la sourate 23.12: "puis Nous l'avons consigné, goutte de sperme (nutfah), dans un reposoir sûr, puis Nous avons fait du sperme un caillot de sang (alaqa) ; puis du caillot de sang (`alaqa) Nous avons créé un morceau de chair (mudghah) ; puis du morceau de chair, Nous avons créé des os ; puis Nous avons revêtu de chair les os."
La première étape correspond à [nutfah], l'arrivée du sperme; la deuxième étape, il a été empli de sang correspond à [alaqa], le caillot de sang; la troisième étape "la forme de la chair" correspond à [mudghah], le morceau de chair mâchée.
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Ces similitudes ont été relevées par des érudits musulmans eux-mêmes, comme Ibn-Qayyim. Basim Musallam, directeur du centre des études du Moyen-Orient à l'université de Cambridge, a conclu que "les étapes du développement établies par le Coran et le Hadith pour les croyants étaient parfaitement conformes au compte scientifique de Galien… Il n'y a aucun doute que la pensée médiévale a apprécié cet accord entre le Coran et Galien, parce que la science arabe a utilisé les mêmes limites du Coran pour décrire les étapes galéniques".
L'Héritage Grec dans l'Embryologie Coranique
L'influence des Grecs anciens ne se limite pas à Galien. D'autres références à l'embryologie dans le Coran et le Hadith semblent également tirées de leurs enseignements. Ceci répète simplement la croyance fausse d'Hippocrate qui croyait que les hommes et les femmes produisait du sperme male et femelle :"…les partenaires contiennent de même le sperme masculin et femelle. Voici un point: si (a) le produit des deux partenaires est un sperme plus fort alors, un mâle est le résultat, tandis que si (b) ils produisent une forme faible, alors une femelle est le résultat. Mais si (c) un partenaire produit un genre de sperme, et l'autre un autre alors le sexe résultant est déterminé par celui qui règne par la quantité. En supposant que le sperme faible est beaucoup plus grand dans sa quantité que celle du sperme plus fort: alors le sperme plus fort est accablé et, étant mélangé au faible, a comme conséquence une femelle. Si au contraire le sperme fort est plus grand dans sa quantité que le faible, alors le faible est accablé, il a comme conséquence un masculin."
Dans le Hadith, Mohammed indique également que la substance reproductrice des hommes est blanche et des femmes jaune :D'après Oumm Sulaym, J'interrogeai l'Envoyé d'Allah de ce que la femme doit faire si elle voit un songe érotique, tout comme l'homme. "Si elle éjacule, répondit le Prophète, elle devra se laver". Eprouvant un peu de honte, je demandai au Prophète: "Est-ce que la femme éjacule?". - "Oui, répliqua le Prophète, sinon grâce à quoi son enfant lui ressemblerait-il ? Le liquide émis par l'homme (le sperme) est épais et blanchâtre, tandis que celui de la femme est fluide et jaunâtre…
La Catégorie du Végétatif : Une Perspective Philosophique et Médicale
Depuis les présocratiques, la catégorie du végétatif est utilisée de façon structurelle par la philosophie et la médecine pour caractériser le phénomène de la vie à son niveau fondamental à travers trois fonctions : la génération, la nutrition et la croissance. L’embryon est une plante, puis, dans le vivant développé, la nutrition et la croissance constituent une vie ou fonction végétative commune aux plantes, animaux et humains. Pour Galien, la simplicité des plantes facilite la connaissance de ces trois fonctions : la plante sert de laboratoire pour comprendre la vie. D’un point de vue ontologique, la vie végétative permet d’identifier l’administration de la vie en général ; d’un point de vue épistémologique, elle joue un rôle heuristique en ce qu’elle aide à comprendre les processus et structures nécessaires à la vie à travers les trois règnes. En d’autres termes, le végétatif constitue une catégorie médicale stable dans l’histoire longue de la médecine, mais son contenu et sa valeur explicative et ontologique changent dans la première modernité. Des travaux récents ont en effet montré l’évolution de cette catégorie médicale sur la longue durée ; Guido Giglioni ou Fabrizio Baldassari ont particulièrement éclairci les enjeux de la première modernité.
Dans le prolongement de ces études, clarifions la double migration ontologique et épistémologique à travers trois médecins, André Vésale (1514-1564), William Harvey (1578-1657) et Marcello Malpighi (1628-1694) pour montrer comment la catégorie du végétatif migre d’une théorie de la nutrition vers le concept de circulation et manifeste la transformation du style de pensée médical, d’abord fondé sur une théorie des facultés et des analogies (avec Vésale dans un schème galénique, et Harvey dans un schème aristotélicien) vers le régime des forces et des lois de la nature avec Malpighi.
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Dans le De humani corporis fabrica (1543), Vésale accomplit une théorie analogique de la nutrition dans le sillage de Jean Fernel, Galien et Platon. Dans le traité De generatione animalium (1651) Harvey monte en généralité et transforme le paradigme : la vie végétative quitte le seul domaine de la nutrition pour la circulation, pensée comme fonction fondamentale commune aux plantes et aux hommes à travers le primordium vegetale ; la gestation et la nutrition deviennent des cas particuliers du phénomène plus général de la circulation. Il revient à Malpighi de lui donner une description anatomique et physiologique à travers la circulation de la sève dans le Anatome plantarum (1675) ; il intègre le schème circulatoire en le déplaçant d’une conceptualisation analogique de la nature telle que la pratique Harvey vers une conception élastique dans le cadre général des lois de la nature.
La Migration Ontologique et Épistémologique du Végétatif
Qu’est-ce qui rend possible, voire nécessaire, cette évolution historique de la catégorie de vie végétative au niveau sémantique pour expliquer la migration du végétatif de la nutrition vers la circulation ? Comment cette variation sémantique s’articule-t-elle avec une transformation de la conception de la nature régie non plus par l’analogie, mais par des lois identiques à tous les niveaux ? Dans un premier temps, l’article analyse le paradigme analogique de la faculté nutritive chez Vésale dans le cadre d’une démonstration anatomique, puis chez Harvey dans le cadre de sa réflexion sur la génération. Alors même que Malpighi reprend le concept circulatoire de Harvey et l’achève à travers la découverte des capillaires sanguins et la circulation de la sève, il le transforme en lui conférant une explication physique à travers le phénomène élastique de la constriction et de la dilatation. Ainsi il transforme l’ancrage épistémique de la vie végétative en la concevant comme une force opérant selon des lois physico-mathématiques.
Vésale et la Théorie des Facultés
Dans le livre III du De Fabrica corporis humani dédié à la connaissance des vaisseaux, Vésale analyse la nutrition dans le cadre de la théorie des facultés thématisée par Galien pour expliquer l’anatomie du foie et des veines. Même s’il conteste certaines affirmations de Galien, Vésale affirme explicitement son adhésion au schème galénique : "Mais je n’ai pas entrepris pour le moment d’exposer les théories fausses de Galien, qui est de loin le plus éminent professeur d'anatomie, et je voudrais encore moins passer d’emblée pour impie envers la source de tous nos biens, et trop peu respectueux de son autorité. Je n’ignore pas, en effet, combien les médecins (à la différence des disciples d’Aristote) sont troublés quand ils constatent aujourd’hui au cours d’une seule séance d’Anatomie, que Galien s’est écarté plus de deux cents fois de la vraie description de l’harmonie des parties du corps humain, de leur utilité et de leur fonction".
À l’égard de la théorie de la faculté végétative, Vésale reprend la thèse des facultés naturelles exposée par Galien. Les systèmes veineux et artériel sont comme une plante dans l’homme du double point de vue de la morphologie et des processus, parce que, plus fondamentalement, c’est la même faculté naturelle qui opère chez l’homme ou la plante le phénomène de nutrition. Cette unité ne repose pas sur une métaphore mais sur l’unicité d’un processus qui consiste dans l’attraction, l’assimilation, l’expulsion et la rétention. La forme anatomique des veines et des artères révèle le processus invisible en quatre temps. Vésale reprend sans doute la théorie de la nutrition à Jean Fernel (1497-1558), qui discute et compare les théories d’Aristote, Platon et Galien. Dans le traité de Physiologie (1542), Fernel élabore une théorie platonico-galénique de la faculté naturelle. Dans les chapitres 12 à 14 du livre V consacré aux facultés de l’âme, Fernel conçoit la faculté naturelle commune aux hommes, animaux, insectes, racines et plantes, en ce qu’elle agit au niveau local des organes et au niveau global du corps. Fernel oppose les deux conceptions aristotélicienne et platonicienne : la première repose sur une conception unitaire de l’âme et situe le principe de vie dans le cœur, la seconde suppose une triplicité de principes de vie que Galien élabore à travers une théorie des pouvoirs (dunameis) de l’âme. Fernel reprend cette deuxième théorie à son compte en distinguant la faculté naturelle des facultés vitales ou animales.
Galien nomme âme végétative ou nature la faculté nutritive qui consiste dans le pouvoir (dunamis) d’attirer la nourriture requise, de la retenir, de l’assimiler en l’altérant et d’en rejeter le surplus. Dans le traité Sur les facultés naturelles, Galien mentionne explicitement le Timée, où Platon développe la thèse de l’homme comme plante céleste, qui le conduit à défendre l’idée d’une sensation inconsciente qui ne passe pas à travers les nerfs et fonctionne de façon indépendante de l’âme rationnelle qui contrôle le mouvement volontaire et la sensation nerveuse. Dans le Timée 77b-78d, Platon caractérise la plante par la présence d’appétits et de sensations immédiates qui constituent l’âme concupiscente. Galien reprend la thèse d’une sensation immédiate des plantes pour expliquer la nutrition par l’attraction, la rétention, l’assimilation et l’expulsion. Cette faculté permet d’expliquer qu’elles attirent et assimilent les éléments naturels qui leur conviennent, et rejettent les éléments étrangers ou excessifs. Elle trouve son siège dans le foie et constitue le principe du sang et des veines qui sert à nourrir le corps pour reconnaître ce qui est naturel ou étranger. Elle se distingue du principe des nerfs qui trouve son siège dans le cerveau et du principe des artères qui trouve son siège dans le cœur et induit la chaleur. Ainsi les organes végétatifs vivent comme des plantes. De fait, la faim constitue une sensation qui ne dépend pas des nerfs, mais s’exprime directement au niveau du cardia avant de devenir une sensation nerveuse, comme s’il y avait une sensation immédiate des intestins ou du foie lorsqu’il produit de la bile jaune. Ces sensations correspondent à l’activité de la faculté naturelle ou nutritive ; elles sont peut-être dues à des variations du tonus ou des fibres des organes sans qu’interviennent les nerfs. Ceux-ci n’entrent en action que dans un deuxième temps qui explique le sentiment d’inconfort ou de douleur transmis à travers l’innervation des organes. La nutrition ou la faculté naturelle s’avère donc bien innée et autonome vis-à-vis des facultés vitales ou naturelles.
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R. Vinkesteijn et F. Baldassari soulignent que Galien pousse l’analogie à sa limite jusqu’à une quasi identité : au stade embryonnaire, ou pour certaines fonctions, l’homme est une plante. D’un point de vue anatomique, les veines de l’animal entier constituent les branches d’un tronc ; les artères ressemblent aux cheveux des plantes : elles partent du cœur et font un embranchement avec les poumons. Ainsi chaque organe peut attirer la nourriture qui lui convient.
Dans son livre dédié aux organes et viscères internes, Vésale réactualise la théorie galénique sans doute à travers la physiologie de Fernel. Dans le chapitre 18 du livre V, il reprend à son compte la thèse des trois facultés. Lorsqu’il analyse le système veineux et le foie, Vésale présente une théorie de la nutrition sur le modèle de la plante. Comme chez Galien, la description du système veineux mobilise le lexique des troncs, racines et bourgeons. Néanmoins, au niveau sémantique, il ajoute une représentation visuelle absente des traités de Galien et Fernel : les planches représentant les veines et le foie ont l’air de branches, racines et surgeons (figure 1). Cette analogie trouve son fondement dans un schème ontologique et épistémique. Comme Galien, Vésale pousse l’analogie à sa pointe en considérant la faculté nutritive comme une vie végétative dans l’homme. Deux conclusions en émanent : premièrement, les plantes n’ont pas seulement un rôle illustratif pour embellir ou contextualiser les planches dans la campagne padouane, mais traduisent un regard imprégné par la vie des plantes.
William Harvey et la Force Plastique
Harvey constitue un moment de transition entre le schème galénique des facultés et le régime des lois de la nature. Cette transition s’ancre dans un contexte aristotélicien : par conséquent, Aristote considère les opérations nutritives, sensori-motrices et rationnelles comme le développement d’une seule et même faculté qui s’arrête, dans la plante, au stade végétatif, se déploie au stade sensori-moteur chez l’animal et atteint le stade rationnel chez l’homme.
L’âme végétative n’a pas de partie. Sans elle, l’âme sensitive ne peut se développer. Et elle ne peut exister en acte sans des organes associés, puisqu’elle constitue l’acte du corps vivant. Par conséquent, les organes sensitifs et moteurs résultent des opérations de l’âme végétative. Parce qu’elle apparaît en premier temporellement, elle perdure aussi dans la suite qui découle de l’ordre de la génération. L’ordre temporel d’apparition des organes manifeste le passage du stade végétatif au stade animal puis humain.
Selon mes recherches lexicales dans le traité sur la génération, Harvey emploie le terme de norme ou de règle, jamais de loi. La règle exprime le développement de la force qui passe à l’acte : la philosophie naturelle cherche les causes finale, matérielle, efficiente, formelle qui se manifestent à travers le vivant. La circulation constitue la forme de la règle, la vis plastica, la cause efficiente qui tend vers le déploiement des formes ou âmes inscrites en elle en puissance ; la cause matérielle consiste dans l’aliment de l’œuf et la cause finale dans l’âme qui opère à travers le corps.
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