Introduction
L'histoire de l'avortement en Irlande est un récit complexe, marqué par des traditions religieuses profondes, des luttes politiques intenses et le courage de femmes militantes. Pendant des décennies, l'Irlande a eu l'une des législations les plus restrictives au monde en matière d'avortement. Cet article explore le parcours difficile vers la légalisation de l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) en Irlande, en mettant en lumière le rôle crucial des femmes irlandaises et des mouvements militants dans ce combat pour les droits reproductifs.
Un Passé de Restrictions Sévères
Jusqu'en 2018, l'Irlande disposait de l'une des législations les plus restrictives et répressives de l'Union européenne en matière d'avortement. Ce pays à forte tradition catholique interdisait totalement de pratiquer celui-ci sauf s’il résultait d’une opération visant à sauver la vie de la mère. En 1983, un huitième amendement avait même été ajouté à la Constitution de la République d’Irlande visant à protéger « l’enfant à naître » au nom de son droit à la vie, « égal à celui de la mère ». Une femme portant un bébé atteint de malformation n’avait donc pas le droit de se faire avorter. De même, une femme victime d’un viol ou d’un inceste ne pouvait pratiquer une interruption volontaire de grossesse (IVG). Un avortement était ainsi passible de la prison à vie entre 1861 et 2013 et de quatorze années de détention depuis 2013.
Cette interdiction totale, inscrite dans la Constitution depuis 1983, a eu des conséquences dramatiques pour les femmes irlandaises. Entre trois et quatre mille Irlandaises n’avaient d’autre choix que de partir à l’étranger, notamment en Angleterre, pour interrompre leur grossesse non désirée. On estime que neuf Irlandaises allaient chaque jour en Angleterre, en Écosse ou en Irlande du Nord pour avorter. D’autres, plus vulnérables, recouraient à des pilules abortives illégales sans possibilité de suivi médical.
La Résistance et la Mobilisation des Femmes
Face à cette situation intenable, des femmes irlandaises se sont mobilisées pour faire entendre leur voix et revendiquer leur droit à l'autonomie corporelle. Des militantes féministes du Women’s Right to Choose Group n’hésitaient pas à distribuer, dans les centres commerciaux de Dublin, des tracts contenant un numéro de téléphone pour obtenir des conseils, voire un rendez-vous pour échanger sur les différentes options en cas de grossesse non désirée. Tout ceci se passait bien entendu en toute illégalité. Ces femmes, militantes progressistes de gauche, montraient déjà des signes précurseurs de la manière de concevoir la politique différemment.
Leur action présentait deux caractéristiques essentielles. D’une part, l’ACC constituait en elle-même un nouvel espace de réflexion plus ouvert, plus horizontal, où les militants n’hésitaient pas à remettre en cause les certitudes de l’Église et de l’État en matière de morale sociale. D’autre part, cette forme de rassemblement, dans un contexte où l’évocation même du mot « avortement » pouvait mettre mal à l’aise, y compris parfois chez les partisans du « non » au 8e amendement, allait se poursuivre de façon presque souterraine et ce, jusqu’au début des années 1990.
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Ces femmes aspiraient à une société où les points de vue conventionnels des représentants de la hiérarchie catholique et des partis politiques seraient supplantés par d’autres, moins orthodoxes, émanant de simples députés ou sénateurs, d’élus de terrain ou de citoyens ordinaires engagés. On peut dire que les militants entraient en résistance contre les préceptes de l’Église et contre un État trop timide sur l’évolution des mœurs.
Des organisations comme Amnesty International ont également joué un rôle clé en dénonçant les violations des droits humains liées à l'interdiction de l'avortement en Irlande.
L'Affaire X et les Référendums de 1992
En 1992, le cas X bouleversa le pays entier et mobilisa le camp libéral qui, le 17 février, organisa à Londres et à Dublin deux grandes manifestations pour condamner un jugement de la Haute Cour interdisant à une jeune fille, dite X, de se rendre en Angleterre pour subir un avortement. Cette dernière, alors âgée de quatorze ans, était tombée enceinte à la suite de viols commis par un proche de son père. Prévenue trop tard de la décision judiciaire, la famille catholique pratiquante, qui se trouvait déjà en Angleterre, respecta le jugement temporaire de la Haute Cour et retourna en Irlande sans que l’adolescente ait subi une IVG.
Cette affaire a mis en lumière les conséquences inhumaines de l'interdiction de l'avortement et a conduit à l'organisation de trois référendums en novembre 1992. Les propositions portant sur la liberté de voyager et sur la diffusion d’informations furent adoptées avec respectivement 62,3 % et 59,9 % des suffrages exprimés. Mais l’amendement (le 12e) sur la légalisation partielle de l’avortement en cas de danger pour la vie de la mère n’obtint que 34,6 % de « oui ».
Bien que ces référendums n'aient pas abouti à la légalisation complète de l'avortement, ils ont marqué une étape importante dans le débat public et ont ouvert la voie à de futurs changements.
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L'Assemblée Citoyenne et le Référendum de 2018
En 2016 fut instaurée en République d’Irlande une Assemblée citoyenne ayant pour objectif de réfléchir à divers enjeux sociétaux, tels que la légalisation de l’avortement, le réchauffement climatique, le vieillissement de la population et la réforme du Parlement… Le premier dossier sur lequel l’Assemblée dut se pencher fut celui de l’avenir du 8e amendement à la Constitution garantissant le droit à la vie de l’enfant à naître.
Cette assemblée consultative, composée de citoyens tirés au sort, a joué un rôle essentiel dans le processus de légalisation de l'avortement. En remettant son premier rapport le 29 juin 2017 à une commission parlementaire, qui, elle-même, rendit ses conclusions au gouvernement en décembre 2017, l’Assemblée citoyenne occupa dès lors une place inédite dans la vie de la nation. Sa mise en place établit sans aucun doute un nouvel espace politique où la réflexion n’émana pas seulement du législateur mais provint de « tout un chacun ».
Le 25 mai 2018, le peuple irlandais se prononça en faveur de l’abrogation du 8e amendement qui avait été adopté trente-cinq ans plus tôt par 66,9 % de l’électorat. Ce résultat historique est une victoire pour l’égalité, la dignité, le respect et la compassion. C’est une victoire pour l’Irlande de demain, où les droits fondamentaux des femmes et des jeunes filles seront respectés et protégés.
La Légalisation de l'Avortement en 2019
À la suite du large succès du « oui » au référendum du 25 mai 2018, le gouvernement de Leo Varadkar propose une loi permettant de pratiquer l’IVG sans justification pendant les douze premières semaines de grossesse, jusqu’à vingt-quatre semaines en cas de risque grave pour la santé de la mère et ensuite uniquement en cas d’anomalie fœtale. Adoptée par le Parlement irlandais le 13 décembre 2018, la loi légalisant l’avortement entre en vigueur le 1er janvier 2019.
Depuis le 2 janvier 2019, les Irlandaises ont accès à l’IVG. Dans ce pays catholique où avorter était jusque-là totalement interdit, le droit à l’avortement reste à défendre. Mais la porte-parole du Planning familial irlandais se félicite des nets progrès accomplis pour y accéder.
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Défis et Perspectives d'Avenir
Bien que la légalisation de l'avortement en Irlande représente une avancée majeure, des défis persistent. Le droit à l'avortement reste à défendre, et il est essentiel de veiller à ce que toutes les femmes aient un accès égal aux services de santé reproductive, quel que soit leur lieu de résidence ou leur situation socio-économique.
Il est également important de lutter contre la stigmatisation et les idées reçues sur l'avortement, et de promouvoir une éducation sexuelle complète et objective.
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