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L'Avortement au Japon : Entre Tradition, Modernisation et Droits des Femmes

L'avortement au Japon est un sujet complexe, oscillant entre une légalisation ancienne, des contraintes persistantes et des débats contemporains sur les droits reproductifs des femmes. Bien que l'interruption volontaire de grossesse (IVG) soit autorisée depuis 1948, elle reste encadrée par des conditions spécifiques et des considérations sociales qui reflètent les tensions entre tradition et modernité dans la société japonaise.

Un Aperçu Historique et Juridique

La Période Edo et le Code Pénal

Historiquement, la culture japonaise était relativement tolérante envers l'avortement, malgré son interdiction et sa sanction en tant que crime dès 1680. Cependant, la modernisation du Japon au XIXe siècle a introduit une approche plus restrictive. En 1880, le premier Code pénal, rédigé avec l'aide du conseiller juridique français Gustave Émile Boissonade, a criminalisé l'avortement, combinant des éléments du Code pénal français avec l'éthique confucéenne japonaise. Le Code pénal de 1907, toujours en vigueur, a maintenu cette criminalisation, imposant des peines d'emprisonnement avec travaux forcés pour les femmes pratiquant l'auto-avortement et pour les professionnels de la santé pratiquant l'avortement avec ou sans le consentement de la femme.

La Loi Eugénique et la Loi sur la Protection de la Maternité

Après la Seconde Guerre mondiale, la loi eugénique de 1948 a légalisé l'avortement dans certaines circonstances, notamment pour des raisons de santé maternelle et pour empêcher la naissance d'une progéniture considérée comme "déficiente" d'un point de vue eugénique. Cette loi, bien qu'elle ait permis l'accès à l'avortement, était motivée par des considérations de contrôle de la population et d'eugénisme, ce qui contraste avec les fondements des lois sur l'avortement dans d'autres pays, basées sur les droits reproductifs et l'autodétermination des femmes.

La loi eugénique a été renommée "Loi sur la protection de la maternité" en 1996, et la mention de l'eugénisme a été supprimée. Cette loi régit actuellement l'IVG au Japon, autorisant l'avortement jusqu'à 22 semaines de grossesse si la poursuite de la grossesse ou de l'accouchement présente un risque grave pour la santé physique ou économique de la femme, ou si la grossesse résulte d'un viol ou d'une situation où la femme n'était pas en mesure de résister. Environ 140 000 avortements sont pratiqués chaque année au Japon, dont la grande majorité (99,9 %) sont justifiés par des raisons économiques.

Le Consentement du Conjoint

Un aspect particulièrement controversé de la loi japonaise est l'exigence du consentement du conjoint pour les femmes mariées souhaitant avorter. Bien que cette exigence ne s'applique pas aux femmes célibataires, il arrive souvent que les médecins demandent le consentement du partenaire pour se prémunir de problèmes futurs. Cette pratique soulève des questions sur l'autonomie des femmes et leur droit de prendre des décisions concernant leur propre corps. Des exemples tels que celui de Yuko, qui s'est vu refuser un avortement malgré sa situation financière précaire et le refus de son mari de signer le formulaire de consentement, illustrent les difficultés rencontrées par les femmes japonaises.

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L'Évolution des Méthodes d'Avortement

Le Retard dans l'Autorisation des Pilules Abortives

Paradoxalement, malgré une légalisation relativement ancienne de l'avortement, le Japon a longtemps accusé un retard dans l'adoption de méthodes d'avortement plus sûres et recommandées par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Jusqu'à récemment, la méthode de dilatation et curetage était privilégiée par le corps médical, alors que l'OMS recommande l'utilisation de médicaments abortifs jusqu'à 12 semaines d'aménorrhée et la méthode d'aspiration jusqu'à 14 semaines.

Ce n'est qu'en 2021 que le ministère de la Santé a recommandé la méthode d'aspiration pour l'avortement chirurgical, et en 2023 que l'utilisation de pilules abortives a été autorisée. Cette autorisation, bien qu'elle représente une avancée, est intervenue plusieurs décennies après leur mise au point et leur légalisation dans de nombreux autres pays.

L'Impact de l'Autorisation des Pilules Abortives

L'autorisation des pilules abortives en 2023 a été saluée comme une petite révolution dans un archipel très conservateur sur les questions liées aux droits des femmes. Le dispositif médicamenteux "MeFeego", commercialisé par le laboratoire britannique Linepharma, combine deux médicaments, le mifépristone et le misoprostol, et peut être utilisé jusqu'à neuf semaines de grossesse.

Cependant, l'accès à cette méthode reste encadré par plusieurs conditions. L'IVG médicamenteuse doit se faire dans un établissement de santé et n'est pas remboursée par la sécurité sociale. De plus, l'accord du conjoint demeure obligatoire. Le coût de l'avortement médicamenteux, incluant le prix du médicament, du traitement médical et de l'hospitalisation, est d'environ 100 000 yens, ce qui représente un obstacle financier pour de nombreuses femmes.

Les Défis et les Débats Actuels

Le Tabou de l'Avortement et les Pressions Sociales

Malgré le nombre important d'IVG pratiquées chaque année au Japon, l'avortement reste un tabou dans la société et est souvent stigmatisé. Cette stigmatisation, combinée aux contraintes légales et financières, rend l'accès à l'avortement difficile pour de nombreuses femmes.

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Les Mouvements Féministes et les Actions en Justice

Face à ces défis, des mouvements féministes tels qu'Action for Safe Abortion Japan se battent pour les droits reproductifs des femmes et l'accès à l'avortement sécurisé. Ces mouvements mènent des actions en justice pour faire supprimer l'exigence du consentement du conjoint et celui exigé pour pouvoir se faire stériliser. Ils sensibilisent également le public aux difficultés rencontrées par les femmes et militent pour une réforme des lois sur l'avortement.

L'Influence de l'Arrêt Dobbs aux États-Unis

L'arrêt Dobbs rendu par la Cour suprême des États-Unis en 2022, qui a remis en cause la protection fédérale du droit à l'avortement, a eu un impact au Japon, relançant le débat sur les droits reproductifs des femmes. Bien que le Japon n'ait pas suivi la même voie que les États-Unis, cet événement a contribué à une prise de conscience accrue des enjeux liés à l'avortement et a encouragé les discussions sur la nécessité de garantir l'autonomie des femmes en matière de procréation.

La Nécessité d'un Débat de Fond

La situation actuelle de l'avortement au Japon soulève des questions fondamentales sur la nature de l'IVG en tant que droit ou liberté. Alors que la législation japonaise actuelle ne reconnaît ni l'un ni l'autre, il est nécessaire d'engager un débat de fond sur les droits reproductifs des femmes et de remettre en question les origines eugénistes de la loi sur l'avortement.

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tags: #avortement #au #Japon

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