Introduction
Le droit à l'avortement aux États-Unis a connu une histoire tumultueuse, marquée par des avancées significatives et des reculs dramatiques. Des figures féminines influentes ont joué un rôle crucial dans la lutte pour ce droit, tandis que les enjeux contemporains continuent de polariser la société américaine. Cet article explore l'évolution de ce droit, en mettant en lumière les femmes qui ont marqué cette histoire et en analysant les défis actuels.
Des débuts peu controversés à l'illégalisation
Dans les premières années de l'histoire des États-Unis, l'avortement ne suscitait pas particulièrement la controverse. Cependant, à la fin du 19e siècle, l'opposition à cette pratique a progressivement gagné du terrain, conduisant à son illégalisation au milieu du 20e siècle. Bien que considéré comme un délit dans la plupart des États à la fin des années 1960, les femmes cherchaient régulièrement à se faire avorter, même lorsque la loi ne l'autorisait pas pour des raisons de santé maternelle ou en cas d'inceste et de viol.
Les crises sanitaires qui ont relancé le débat
Deux crises sanitaires publiques ont mis la question de l'avortement sur la table dans les années 1960. La première concernait la thalidomide, un médicament causant de graves malformations congénitales chez les bébés. L'actrice américaine Sherri Finkbine, après avoir pris ce médicament par inadvertance, a été contrainte de se rendre en Suède pour avorter, subissant des menaces de mort et la perte de son emploi. La seconde crise était liée à une épidémie de rubéole, entraînant des fausses couches et des malformations congénitales chez les nouveau-nés. Face à ces situations, des médecins comme Jane Hodgson, favorables à l'avortement pour les femmes enceintes ayant contracté le virus, risquaient d'être arrêtés et de perdre leur certification médicale.
Roe v. Wade et Doe v. Bolton : les décisions historiques de 1973
En 1969, Norma McCorvey, enceinte de son troisième enfant, souhaite avorter, mais la loi texane l'interdit. Elle accepte de participer à une action en justice intentée par les avocates Sarah Weddington et Linda Coffee, sous le pseudonyme de "Jane Roe". Parallèlement, en Géorgie, Sandra Bensing, enceinte de son quatrième enfant, se voit refuser un avortement thérapeutique. Les deux affaires sont portées devant la Cour suprême des États-Unis, qui rend ses décisions le 22 janvier 1973.
Dans l'affaire Roe v. Wade, la Cour suprême conclut que la décision d'une femme d'avorter relève du droit constitutionnel à la protection de la vie privée. Elle autorise les États à réglementer l'avortement après le premier trimestre de grossesse et à l'interdire au cours du troisième trimestre, à condition de prévoir des exceptions relatives à la vie ou à la santé de la mère. Dans l'affaire Doe v. Bolton, la Cour suprême déclare que le droit constitutionnel d'une femme à l'avortement n'est pas absolu, mais qu'il est indûment restrictif de demander l'avis d'un médecin ou de comités hospitaliers concernant la nécessité d'une telle procédure.
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Ces décisions historiques ont balayé un siècle de restrictions en matière d'avortement et rendu anticonstitutionnelles les lois de 46 États. Le nombre de décès imputables aux avortements illégaux a considérablement diminué, tandis que la procédure est devenue plus sûre, plus accessible et moins onéreuse.
L'impact de Ruth Bader Ginsburg
Ruth Bader Ginsburg, avocate puis juge à la Cour suprême, a joué un rôle essentiel dans la protection des droits des femmes aux États-Unis. Dans les années 1970, elle a combattu en justice les lois sexistes, mettant en évidence que les hommes souffraient également de discriminations fondées sur le genre. Elle a remporté cinq grandes victoires, contribuant à faire évoluer la jurisprudence en matière d'égalité des sexes.
En tant que membre de la Cour suprême, Ginsburg a eu une influence considérable sur la protection des droits aux États-Unis, notamment en matière de droit à l'avortement. Elle a défendu le droit des femmes à choisir et s'est opposée aux restrictions excessives à l'accès à l'avortement.
L'abrogation de Roe v. Wade et ses conséquences
Le 24 juin 2022, la Cour suprême des États-Unis a rendu son jugement dans l'affaire Dobbs v. Jackson Women's Health Organization, mettant fin à la protection de l'avortement sur l'ensemble du territoire fédéral. Cette décision a considérablement changé le paysage politique et social étasunien, laissant chaque État libre de légiférer en matière d'avortement.
Désormais, le sort des femmes souhaitant avorter est très différent selon l'État où elles résident. Certains États interdisent l'avortement dès le début de la grossesse, tandis que d'autres garantissent ce droit. Ces différences légales aggravent les inégalités en matière d'accès à l'avortement entre les femmes étatsuniennes.
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Les inégalités économiques et l'amendement Hyde
La question économique est un facteur majeur d'inégalité en matière d'accès à l'avortement. Face aux fermetures de cliniques, certaines femmes décident de voyager jusqu'à un État où la législation permet encore de recourir à l'avortement, ce qui crée une inégalité économique entre celles qui ont les moyens de payer le transport et l'hébergement et celles qui ne le peuvent pas.
De plus, l'amendement Hyde, reconduit chaque année dans le budget du ministère de la Santé, exclut les avortements des dispositifs de santé remboursés par l'État fédéral aux citoyens les plus démunis via le programme Medicaid, sauf si la grossesse fait suite à un viol ou à un inceste, ou si la vie de la femme est menacée. Seuls vingt États prévoient un remboursement partiel ou total d'un avortement pour des raisons allant au-delà des clauses prévues par l'amendement Hyde, renforçant ainsi les inégalités entre les femmes étasuniennes selon leur État de résidence.
La situation en Floride : un État polarisé
La Floride est un État particulièrement polarisé en matière de droit à l'avortement. Le gouverneur républicain Ron DeSantis a mis en place une politique ultraconservatrice, aboutissant à une forte restriction du droit à l'avortement. En avril 2022, le Congrès de l'État a voté une interdiction de l'avortement au-delà de quinze semaines de grossesse, puis a abaissé ce délai à six semaines en mai 2024.
Au-delà de cette restriction, l'État cherche aussi à complexifier l'accès à l'IVG de multiples manières, en obligeant la patiente à venir à deux consultations espacées d'au moins 24 heures, consultations devant être réalisées en personne et non à distance, même pour recourir à un avortement médicamenteux, ou encore à recueillir le consentement parental pour une personne mineure souhaitant avorter.
Malgré cette politique ultraconservatrice, la Floride est un État à la sociologie bien particulière. Lors d'un référendum en novembre 2024, les Floridiens ont voté à plus de 50% en faveur d'un amendement constitutionnel visant à inscrire le droit à l'avortement dans la Constitution de l'État, tout en votant massivement pour Donald Trump à l'élection présidentielle. Cette situation met en lumière une dissociation des Floridiens entre la politique de Donald Trump et le renversement par la Cour suprême de l'arrêt Roe v. Wade.
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Les mobilisations citoyennes et la résistance
Face aux restrictions sévères du droit à l'avortement, des mobilisations citoyennes se déploient en Floride et dans d'autres États. Des organisations pro-choice comme Progress Florida, Floridians for Reproductive Freedom ou Muslim Women's Organization mènent des actions de résistance et de plaidoyer pour défendre le droit des femmes à choisir.
Ces initiatives se déploient alors que chaque État est désormais libre de légiférer, aggravant les inégalités d'accès à l'avortement selon le territoire et les moyens financiers des femmes. La lutte pour le droit à l'avortement aux États-Unis est donc loin d'être terminée.
Rebecca Gomperts et l'accès à l'avortement médicamenteux
Face aux restrictions croissantes à l'accès à l'avortement, des initiatives innovantes émergent pour aider les femmes à exercer leur droit. Rebecca Gomperts, médecin néerlandaise, a créé l'association Aid Access, qui permet à des Américaines d'avorter chez elles par voie médicamenteuse, grâce à une prescription, une vente et un suivi médical en ligne.
En un an, l'association a permis à 45 000 Américaines d'avorter chez elles, un chiffre qui devrait encore augmenter dans les mois à venir. Cependant, les associations féministes tirent la sonnette d'alarme, soulignant que les téléphones portables et les applications de suivi gynécologique pourraient être utilisés pour géolocaliser et signaler les femmes souhaitant avorter.
Les arguments philosophiques et éthiques
La question de l'avortement soulève des arguments philosophiques et éthiques complexes. La philosophe Judith Jarvis Thomson, dans son essai "A Defense of Abortion", a remis en question l'argument selon lequel le fœtus est une personne dès l'instant de sa conception et a proposé une expérience de pensée, celle du "violoniste inconscient", pour contrer l'argument du "droit à la vie" du fœtus.
Thomson soutient qu'il existe un droit à la vie, non pas au sens d'un droit de ne pas être tué, mais au sens d'un droit de ne pas être tué de façon injuste. Elle considère que l'argument selon lequel une femme, en ayant des relations sexuelles non protégées, confère automatiquement un droit de ne pas être tué au fœtus, constitue une généralisation abusive.
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