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Contraception et Avortement en France dans les Années 1960 : Une Transformation Sociale et Légale

Introduction

Les années 1960 représentent une période charnière en France concernant la contraception et l'avortement. Marquées par des évolutions sociales, culturelles et politiques profondes, ces années ont vu émerger des revendications pour les droits des femmes, notamment en matière de maîtrise de leur corps. La légalisation de la contraception en 1967, bien que partielle, a constitué une étape importante dans ce processus, ouvrant la voie à des transformations plus larges qui se sont concrétisées dans les années 1970 avec la dépénalisation de l'avortement. Cet article explore les enjeux et les dynamiques qui ont façonné cette période, en mettant en lumière les acteurs clés, les débats passionnés et les avancées significatives qui ont marqué cette étape cruciale de l'histoire des droits des femmes en France.

Contexte Historique et Social

Évolution des Droits des Femmes après 1945

À partir de 1945, les droits des femmes en France ont connu une évolution significative. Cette année-là, les femmes obtiennent le droit de vote. En 1946, l'inscription de l'égalité entre les femmes et les hommes dans la Constitution marque une étape importante. De plus, en 1965, l'actualisation des régimes matrimoniaux permet désormais aux femmes d'avoir une activité professionnelle sans le consentement de leur mari.

La Politique Nataliste et la Loi de 1920

En 1920, dans un contexte de politique nataliste post-Première Guerre mondiale, le législateur adopte une loi réprimant la provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle. Cette loi, qui associe contraception et avortement, punit quiconque décrit ou divulgue des procédés propres à prévenir la grossesse. En 1939, un service de police se spécialise dans la traque des « faiseuses d’anges ». En 1943, deux d’entre elles sont guillotinées : Marie-Louise Giraud et Désiré Pilogé.

Malgré cette interdiction, la contraception est pratiquée en France, notamment par le biais de l'abstinence périodique, du coït interrompu et de l'utilisation de préservatifs, ces derniers étant autorisés dans une perspective de lutte contre les maladies vénériennes. Cependant, la diffusion des spermicides, capes vaginales et diaphragmes est limitée, contrairement à d'autres pays comme le Royaume-Uni, l'Europe du Nord ou les États-Unis, où les centres de planification familiale sont bien établis.

L'Émergence de la Cause Contraceptive

En 1956, année de commercialisation de la première pilule contraceptive en Allemagne, l'association Maternité heureuse, devenue Planning Familial (PF) à partir de 1960, permet à des femmes d'accéder clandestinement à des moyens de contrôle des naissances. Le PF fait figure de tête de file en ce qui concerne la cause contraceptive. Il propose aux femmes un accès aux techniques de contraception et d’avortement, organise la distribution des moyens contraceptifs et abortifs via l’étranger et propose une éducation critique à la contraception. Jusqu’en 1967, année de légalisation de la contraception, les juristes du PF travaillent à l’interprétation de la loi pour entretenir une « juste distance à l’illégalité ». Après avoir fait émerger la cause contraceptive par des scandales dans les médias, la contraception est progressivement médicalisée par l’objectivation scientifique et le discours est adapté au langage de l’État. Cette stratégie permet l’ouverture du dialogue avec l’État. Dès 1949, Simone de Beauvoir publie « Le Deuxième Sexe », un essai philosophique sur la condition des femmes après la Seconde Guerre mondiale.

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En 1955, la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé prononce un discours à l’Académie des sciences morales et politiques pour demander une révision de la loi de 1920 et l’accès à une « maternité volontaire ». Elle fonde l’association la Maternité heureuse, destinée à étudier les problèmes de la naissance. Son argumentation est reprise dans la presse. Dans le même temps, des hommes politiques prennent position pour la libéralisation de la contraception. Deux propositions de loi sont déposées à l’Assemblée nationale en 1956.

Cependant, les pionniers du birth control en France se heurtent à une opposition issue de trois principaux courants de pensée : l’Église catholique, les milieux natalistes et le directeur de l’Institut national d’études démographiques, Alfred Sauvy.

La Loi Neuwirth et ses Implications

En 1967, la loi Neuwirth est votée et légalise la contraception en France. Lucien Neuwirth, député de la Loire, dépose une proposition en mai 1966, s’appuyant sur ses réseaux et sa bonne connaissance du Parlement. Il obtient également un rendez-vous avec le général de Gaulle. Le président de la République ne soutient pas ouvertement la légalisation de la contraception, mais il ne décourage pas Lucien Neuwirth et inscrit la proposition de loi à l’ordre du jour de l’Assemblée.

Les débats à l’Assemblée nationale et au Sénat sont marqués par une discussion générale emportée et des affrontements partisans. La loi n° 67-1176 relative à la régulation des naissances, promulguée le 28 décembre 1967, libéralise certes la vente des produits contraceptifs en France, mais l’ordonnance prescrivant la pilule doit être « accompagnée d’un bon tiré d’un carnet à souche » pour éviter les abus ou les trafics, système qui existe pour les médicaments contenant de la morphine et qui peut sembler culpabilisant. Les stérilets ne peuvent être posés que dans des établissements hospitaliers ou des centres de soins agréés. De plus, les femmes de moins de 18 ans ne peuvent pas y avoir accès.

Au moment où l’on célèbre le cinquantième anniversaire de la loi Neuwirth adoptée le 28 décembre 1967, on peut s’interroger sur son impact sur la société française. A-t-elle été un événement ? A-t-elle changé la vie des Françaises et des Français ? Quels sont sa portée symbolique et son impact pratique immédiat ?

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La Lutte pour la Légalisation de l'Avortement

Le Contexte de l'Avortement Clandestin

Malgré la légalisation de la contraception, l'objectif d'une limitation des avortements par l'ouverture du droit à la contraception n'est pas atteint : plus de 300 000 femmes continuent à avorter clandestinement chaque année. Certaines se rendent dans les pays voisins qui autorisent l'avortement, les autres doivent avorter clandestinement.

De 1920 à la première moitié des années 1970, la contraception et l'avortement sont interdits en France. L'État impose une sexualité normative, liée à la reproduction et considérée comme la vraie sexualité. Cependant des sexualités nouvelles apparaissent dans lesquelles la question du plaisir est mise en avant.

Les Acteurs et les Manifestations

En 1971, la publication du manifeste des 343 dans le Nouvel Obs, dans lequel 343 femmes célèbres et inconnues déclarent avoir avorté, fait une nouvelle fois sortir de l’ombre cette pratique clandestine. Deux ans plus tard, en 1973, le manifeste des 331 répond à celui-ci. Il est signé par 331 médecins qui déclarent avoir pratiqué des avortements. La même année, Janine Niepce immortalise en photographie le Défilé des femmes pour obtenir le droit à la contraception et à l'avortement dans les rues de Paris. Cette manifestation est l’une des nombreuses qui ont eu lieu en France dans les années 1970, portées notamment par les actions du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), du MLF (Mouvement de libération des femmes) ou encore de « Choisir la cause des femmes ». Par ailleurs, une de ses fondatrices, Gisèle Halimi, plaide en 1972 pendant les procès de Bobigny pour défendre Marie-Claire, sa mère et les faiseuses d’anges qui sont inculpées d'avortement à la suite du viol de la jeune femme. Son plaidoyer fait date et devient un des textes fers-de-lance dans la lutte pour la dépénalisation de l’avortement.

La Loi Veil et la Dépénalisation de l'Avortement

Alors ministre de la Santé, Simone Veil présente en 1974 le projet de loi visant à légaliser l’avortement. La loi est promulguée en 1975. Cet évènement constitue un symbole de l’avancée des droits des femmes en France. La loi autorise l'IVG dans un délai de 10 semaines de grossesse, sur demande à un médecin ; elle laisse la possibilité à tout médecin ou à tout établissement hospitalier privé de refuser de donner suite à une demande d'IVG.

Les Pratiques Contraceptives et l'Évolution des Mentalités

Les Méthodes Traditionnelles

Après avoir longtemps mobilisé des méthodes dites traditionnelles (méthode OGINO, méthode des températures, retrait, pessaires), la contraception se médicalise progressivement à partir de 1967. Le seul moyen de contraception autorisé par crainte des maladies vénériennes, le préservatif, est masculin. Son usage est connu jusque dans les montagnes du Bugey des années 1920 comme le souligne cette malicieuse chanson : « Si toutefois mon fils tu baises / une fille que tu ne connais pas / n’oublie pas la capote anglaise / tu ne t’en repentiras pas ». Mais son usage reste limité à quelques téméraires initiés.

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Avant la Deuxième Guerre mondiale, ce sont surtout la chasteté, le coït interrompu et l’injection vaginale post-coït que l’on retrouve dans les autobiographies avec des expressions comme « se refuser » dans les années 1920, « coït à la retirette » dans les années 1940, « se laver après l’amour » dans les années 1950. La méthode Ogino qui commence à être vulgarisée à partir de 1933 n’est pas ignorée par les autobiographes, mais aucun n’est vraiment convaincu.

La Médicalisation de la Contraception

Avec l’apparition de la pilule, un véritable vent de libération s’est levé : enfants désirés et non subis, droit au plaisir sans crainte. En 1969, seulement 600 000 femmes de France utilisaient la pilule. Le décret d’application du 24 avril 1972 crée les centres de planification et d’éducation familiale. Ces derniers distribuent gratuitement la pilule aux mineures.

Les techniques de contraception restent limitées car interdites ou difficiles d’accès, mais la contraception devient un sujet important dans les récits de vie : quelques témoignages font état du passage dans les années 1950-1960 de méthodes de contraception naturelles à des méthodes dites modernes (diaphragmes, gels spermicides, puis stérilets).

La Sexualité et le Plaisir

Entre 1960 et 1967, les premiers centres du Planning familial sont ouverts clandestinement. Lieu d’accueil et d’information, l’association veut promouvoir le contrôle des naissances et la lutte contre les avortements clandestins. La reconnaissance progressive du droit des femmes à disposer de leur corps s’inscrit dans un mouvement international. L’International Planned Parenthood Federation est créé en 1952.

Avec l’apparition de la pilule, un véritable vent de libération s’est levé : enfants désirés et non subis, droit au plaisir sans crainte. De 1920 à la première moitié des années 1970, la contraception et l'avortement sont interdits en France. L'État impose une sexualité normative, liée à la reproduction et considérée comme la vraie sexualité. Cependant des sexualités nouvelles apparaissent dans lesquelles la question du plaisir est mise en avant.

Les Témoignages et les Expériences des Femmes

Les Archives Autobiographiques

L’approche des sexualités par ces sources du moi permet de « déplacer les grilles de lectures habituelles ». L’étude de l’intime peut questionner une histoire des femmes et du genre, parfois plus occupée à travailler sur les formes de domination que sur les modes d’expression de l’émotion, du désir, du plaisir, à partir desquels naissent des possibilités d’émancipation. L’angle d’observation de la contraception et de l’avortement, permet de s’interroger sur les représentations que se font les individus « ordinaires » de leur sexualité et sur les stratégies de contestation que les femmes notamment mettent en place.

Les Avortements Clandestins

Un tiers des 25 récits de vie étudiés mentionne un avortement entre 1920 et le début des années 1970. Les moyens utilisés sont aussi divers que dangereux pour la santé. Colette, âgée de quatre ans, voit sa mère « devant une glace s’introduire une aiguille à tricoter dans l’utérus ». À six ans, elle aperçoit un fœtus au pied du lit, qu’elle prend pour un lapin mort. Ce n’est que des années plus tard que l’autobiographe comprend de quoi il s’agit et peut le raconter avec un vocabulaire d’adulte (usage du terme « utérus »).

L’amante de Gaston, une jeune boulangère, meurt en effet, suite à la pose d’une sonde dans les années 1930 à Lyon. Le médecin prévenu pour l’autopsie ne sait pas - ou fait semblant de ne pas comprendre - qu’il y a eu tentative d’avortement.

Malgré les risques physiques, sociaux et culturels que présente l’avortement, un tiers des femmes « ordinaires » d’après les sources y ont recours, ce qui montre leur détermination. Les femmes célèbres avortent aussi, comme l’indiquent les récits d’Anaïs Nin, Violette Leduc ou Annie Ernaux et le manifeste signé en 1971 par 343 femmes françaises de renom. Refuser la maternité équivaut à remettre en cause à la fois la procréation comme finalité de la sexualité et la vocation de « la » femme à être mère.

Les Sentiments et les Motivations

Le sentiment qui paraît dominer chez les avortées n’est pas forcément la honte ou la tristesse, mais plutôt le soulagement. La légèreté de ton employée par Marthe au début des années 1950 pour décrire son avortement interdit d’y voir une épreuve traumatisante, sauf peut-être sur le plan physique. L’autobiographe se dit plus choquée de se trouver à nouveau enceinte deux mois plus tard que d’avoir avorté. En revanche, Marylène, une ouvrière bretonne qui avorte volontairement une première fois suite à un viol, éprouve une grande douleur quand son époux la force à réitérer son geste en 1954.

En règle générale, l’enfant est refusé quand la femme n’est pas mariée, les filles-mères subissant l’opprobre général. Quand Claudine, une institutrice parisienne se présente seule à la maternité en 1955, elle est reçue vertement : » ce n’est pas une petite comme vous qu’allez faire la loi ici. Fallait y réfléchir à deux fois avant d’écarter les jambes ».

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